A la mémoire d’Eric Aboudi
Lorsque j’entends notre prière, pour ces offices de Fêtes comme tout au long de l’année, je m’interroge souvent quant à la nature de cet acte tout à la fois intensément collectif et profondément individuel.
Que faisons-nous tous ensemble ? Que faisons-nous chacun en notre particulier ?
Nos Maîtres remarquent que, si la Torah montre tel ou tel de nos ancêtres en train de prier, (1) elle ne fait nulle part obligation explicite de la prière.
C’est d’un verset du Deutéronome (XI, 13) qu’elle a été déduite : « « D’où apprenons-nous le commandement de la prière ? Car il est dit « d’aimer l’Eternel votre Dieu et de le servir de tout votre cœur. » Quel est ce service venant du cœur ? C’est la prière » (2)
J’aimerais réfléchir avec vous à ce « service venant du cœur. »
Dans l’un des commentaires qu’il a consacré à Roch haChana, (3) Y. Leibowitz rapporte un très bel enseignement du Netsiv de Volozhin (4) sur la signification des prières de Roch haChana que celui-ci envisage comme le paradigme général de la prière.
Le Netziv remarque ainsi une apparente incongruité grammaticale dans deux versets du Psaume 102 :
Au verset 18 nous lisons : « Il se tourne vers la prière du pauvre délaissé et Il ne dédaigne pas leur prière. »
פָּנָה, אֶל-תְּפִלַּת הָעַרְעָר; וְלֹא-בָזָה, אֶת-תְּפִלָּתָם
Et au verset 21 : « Pour entendre le gémissement du captif, pour défaire les liens de ceux (5) qui sont promis à la mort. »
לִשְׁמֹעַ, אֶנְקַת אָסִיר; לְפַתֵּחַ, בְּנֵי תְמוּתָה
Pourquoi avoir employé dans la première partie de chaque verset le singulier et le pluriel dans la seconde pour désigner le fidèle qui adresse sa prière ?
C’est que, poursuit le Netziv, « Le poète a vu, inspiré par l’esprit de sainteté, que dans la dernière génération tout Israël priera à Roch haChana pour que la royauté du Ciel soit ramenée à Jérusalem, et que Dieu règne sur le monde entier. Cependant, la raison de cette prière n’est pas la même pour chaque homme. Il y a celui qui aime Dieu de tout son cœur et qui prie pour la gloire de Dieu, béni et grandi soit-Il ; il y a celui qui prie pour qu’Israël retourne sur sa terre, selon, la promesse faite à Abraham, notre père, au moment de l’Alliance de la circoncision, il y a celui, enfin, qui ne ressent pas les souffrances de l’exil. S’il en est ainsi, cette prière est sans cœur, elle n’est qu’un précepte enseigné aux hommes.(6) » (7)
Le Netziv distingue donc et hiérarchise trois types de prière en fonction de l’intention qui préside à chacune d’entre elles :
– La prière qui est toute entière approbation de la Royauté divine.
– La prière de celui qui prie pour les besoins du Peuple.
– La prière de celui qui prie pour la satisfaction de ses besoins ou de son désir.
Mais, et c’est là l’explication du jeu singulier/pluriel dans les versets du Psaume 102, l’Eternel reçoit toutes les prières selon le verset de Job (XXXV, 5) « « Dieu est puissant et ignore le mépris », et la prière de la communauté [le pluriel] s’associe à la prière du pauvre délaissé [le singulier] ». (8)
Cette bienveillance divine, ce Hessed, cette volonté de l’Eternel de ne manifester aucun mépris vis-à-vis de la prière de Ses créatures, certains, et aussi certaines, au sein de notre Peuple, sans doute minoritaires mais chaque jour plus véhéments et agressifs, s’autorisent à ne pas l’avoir en Son Nom. En se réclamant d’une « pureté » dangereuse qui n’est que l’autre nom du fondamentalisme, ils s’arrogent le droit de répudier la prière de qui ne prie pas comme eux.
Il y a une dizaine d’années la jeune Hallel Yaffa Ariel (z’l), âgée de 13 ans, a été assassinée dans son sommeil, chez elle, à Kiryat Arba par un terroriste palestinien.
Cet acte monstrueux avait très légitimement, et indépendamment de toute autre considération, bouleversé et indigné une grande partie du monde juif, en Israël, comme en diaspora. Les manifestations de solidarité avec la famille endeuillée, les prières pour la jeune victime avaient été nombreuses.
Sa mère pourtant n’avait eu alors que ces mots terribles : elle acceptait pour sa fille « uniquement des prières halakhiques ». Paroles d’une violence inouïe, qui délégitimaient la prière de celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’orthodoxie ultra radicale à laquelle cette femme entendait réduire tout le Judaïsme. Paroles terribles qui témoignent d’un dévoiement spirituel majeur et d’un danger pour le Judaïsme tout entier.
Chaque Roch Hodech depuis la fin des années 80, les Nashot haKotel, les Femmes du Mur, Women of the Wall, se rassemblent pour prier au Kotel et lire la paracha. La plupart portent leur talith, certaines les Tefilins. La violence dont elles font chaque fois l’objet n’a cessé d’aller croissante, en dépit du fait que la justice israélienne leur a reconnu le droit de prier selon leur Minhag, leur coutume. Il est arrivé que leur Sefer Torah soit confisqué par les autorités qui devaient les protéger au prétexte du… trouble causé à l’ordre public et que certaines de ces femmes soient brièvement arrêtées comme ce fut le cas de nos amies le Rabbin Valérie Stessin ou Tami Gotlieb qui dirige Marom Olami.
Chaque nouveau mois, elles sont systématiquement harcelées par de « pieuses jeunes filles » qui hurlent des insultes dont on est surpris qu’elles les connaissent, crachent sur elles encouragées par des baroukhim des yeshivoth à l’étrange conception de l’étude, et essaient de s’emparer de leur sidourim pour immédiatement les piétiner ou les réduire en miettes lorsqu’elles y parviennent.
Ce dernier Rosh Hodech Eloul, l’un des « sages » qui encadre cette meute a souhaité aux Femmes du Mur d’être « atteinte par le cancer et de porter en terre leurs enfants ».
Comme un baume sur la blessure de ces paroles de haine, je veux partager avec vous un enseignement du Apter Rav : (9)
« Le Apter Rav était notamment connu pour un trait de personnalité particulièrement marquant : son amour du prochain.
Il affirmait ainsi que chaque paracha de la Torah, sans exception aucune, contient une allusion à la mitsva d’aimer autrui.
Un jour, ses hassidim le mirent au défi de trouver une telle allusion dans la paracha Balak. Très facile, leur répondit-il : le mot « Balak » est tout simplement l’acronyme de l’expression ואהבת לרעך כמוך (Veahavta Lereakha Kamokha) (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même »).
Problème ? Cela ne marche absolument pas : le mot « Balak » commence par un Beth et non un Vav, et se termine par un Kouf et non un Kaf, il y a seulement une forme d’assonance… ce que les hassidim de l’histoire firent derechef observer.
« Mes amis », répliqua le Rav, « si vous êtes aussi stricts que cela, vous ne parviendrez jamais à accomplir la mitsva. Celui qui veut vraiment aimer autrui doit savoir être flexible et ne pas se fixer sur des peccadilles sans importance ».
Martin Buber rapporte quant à lui les paroles du Rabbi de Kotzk à ses élèves : « « Ce que je demande à chacun d’entre vous ? Trois choses seulement : de ne pas lorgner au dehors de soi, de ne pas lorgner au-dedans du voisin, et de ne point penser à soi. » Ce qui veut dire : premièrement, chacun doit maintenir et sanctifier son âme propre dans la manière et le lieu qui sont les siens, et ne pas convoiter la manière et le lieu des autres ; deuxièmement chacun doit respecter le mystère de l’âme de son prochain et s’abstenir de le pénétrer avec une impudente indiscrétion et de l’utiliser à ses fins ; et troisièmement, chacun doit, dans sa vie avec soi-même et dans sa vie avec le monde, se garder de se prendre lui-même pour but. » (10)
Etre capable de cette souplesse, de cette humilité, de ce scrupule respectueux et désintéressé, n’est-ce pas cela le sens profond de ce que nous disons lorsque nous nous souhaitons être « inscrit dans le Livre de la Vie » ?
C’est en tout cas, mes amis, ce que je nous souhaite, à chacun individuellement et à tous collectivement comme lorsque s’élève notre prière.
Nous avons besoin de cette bienveillance, de ce Hessed, de cette douceur, pour aider à rendre, de manière infime peut-être mais, j’en suis convaincue, déterminante, ce monde moins furieux et un peu plus vivable pour tous.
Chana Tova Oumetouka !
Aline Benain.
Notes:
(1) Ainsi d’Abraham, Moïse, Hanna – nous l’avons lu dans la Haftarah de ce premier jour de Roch haChana – ou encore David.
(2)Taanit, 2b.
(3) Yeshayahou LEIBOWITZ, Les fêtes juives, réflexions sur les solennités du judaïsme, Paris 2011, éditions du Cerf, p.23-26.
(4) Rabbi Nephtali Tsvi Yehouda Berlin, 1817-1893.
(5) C’est moi qui souligne.
(6) « Un précepte enseigné aux hommes », il s’agit d’une expression traditionnelle pour désigner l’application mécanique d’un ordre.
(7) In Y. LEIBOWITZ, op.cit. p. 25.
(8) In Y. LEIBOWITZ, op.cit. p. 25-26.
(9) Je dois cette lecture à Emmanuel Bloch qui anime avec Gabriel Abensour le remarquable blog et forum de discussion Modern Orthodox. La contribution que je cite a été publiée le 9 Av 5776.
Le Apter Rav : Avraham Yehoshua Heshel (1748-1825), fondateur de la dynastie hassidique de Mezhbizh-Zinkov. A ne pas confondre, bien sûr, avec son homonyme, l’auteur de Les bâtisseurs du temps.
(10) Martin BUBER, Le Chemin de l’homme, Monaco 1991, p.46-47, Editions du Rocher.