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Roch Ha Chana 5787: premier jour

Trouver la courage

Par le rabbin Josh Weiner

Chana tova et chabbat chalom !

L’une des questions étranges qui se présentent à nous tous les quelques années est la suivante : alors que le moment central de cette fête de Roch Hachana est la sonnerie du chofar, lorsque le premier jour tombe un chabbat, il est interdit de sonner du chofar. Chaque fois que cela arrive, je vois des enfants déçus, et pas mal d’adultes aussi. J’aimerais donc examiner un instant ce qui se cache derrière cette absence du chofar aujourd’hui, et ce qui est véritablement enjeu.

La Torah ne dit presque rien de Roch Hachana : elle ne donne pas ce nom à la fête, elle ne nous dit pas vraiment ce qu’il faut faire ce jour-là, ni pourquoi nous le célébrons, ni même qu’il marque le début de l’année. À la lettre, la seule chose que nous savons de ce jour, c’est qu’il est yom teroua, un jour où l’on fait retentir un son, ce que notre tradition comprend comme la sonnerie du chofar.

D’un autre côté, le chabbat, il est interdit de transporter un objet entre le domaine privé et le domaine public. Les rabbins craignaient donc que, lorsque Roch Hachana et chabbat coïncident, quelqu’un oublie de se préparer à l’avance et transporte alors son chofar dans le domaine public pour aller entendre les sonneries. Afin d’éviter ne serait-ce que la possibilité d’une profanation du chabbat, les rabbins ont donc interdit de sonner du chofar dans cette situation.

Mais qu’en est-il d’une communauté qui possède déjà un chofar à la synagogue ? Et qu’en est-il des villes dotées d’un érouv (comme Le Raincy, et non Paris !), où il est permis de porter ? Non. Lo ploug rabanan : les rabbins ont établi une interdiction générale, valable pour toutes les communautés, quelles que soient leurs circonstances particulières. Chev ve-al taassé adif, disaient-ils : mieux vaut s’abstenir passivement d’accomplir la mitsva du chofar que transgresser activement l’interdit du chabbat (Talmud Bavli, RH 29b). Si nous y réfléchissons, nous pourrions imaginer bien d’autres solutions à ce dilemme, et nous pourrions même être choqués par la houtspa de ces rabbins, qui ont annulé une mitsva explicite de la Torah.

Bien sûr, ce n’est pas le seul exemple d’une telle audace. Pour n’en citer qu’un autre, nous savons que, de même que la Torah écrite ne peut être lue publiquement par cœur et doit l’être à partir d’un texte écrit, les traditions orales, comme la Michna et le Talmud, n’étaient elles non plus censées être mises par écrit. Alors comment se fait-il que nous ayons aujourd’hui ces livres sur nos étagères ? Parce que les rabbins ont estimé que la tradition orale risquait de se perdre, et ils ont décidé qu’il valait mieux transgresser l’interdit afin de sauver la Torah (Guittin 60b).

Même l’idée que Roch Hachana comporte deux jours au lieu d’un seul est une décision rabbinique, prise pour des raisons techniques. Comme je l’ai mentionné hier soir, si nous considérons ce jour comme Yom HaDin, le jour du Jugement, qui leur a donné le droit d’ajouter un deuxième jour de Jugement ?

Il existe un midrach qui exprime très bien à quel point tout cela est étrange :

אֵי זוֹ אוּמָּה כְאוּמָּה הַזָֹּאת בְּנוֹהֵג שֶׁבָּעוֹלָם הַשִּׁלְטוֹן אוֹמֵר. הַדִּין הַיּוֹם. וְהַלֵּיסְטֵיס אוֹמֵר. לְמָחָר הַדִּין. לְמִי שׁוֹמְעִין. לֹא לַשִּׁלְטוֹן. אֲבָל הַקָּדוֹשׁ בְּרוּךְ הוּא אֵינוֹ כֵן. אָמְרוּ בֵית דִּין. הַיּוֹם רֹאשׁ הַשָּׁנָה. הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא אוֹמֵר לְמַלְאֲכֵי הַשָׁרֵת. הֶעֱמִידוּ בִימָה יַעַמְדּוּ סֻנֵיגוֹרִין יַעַמְדּוּ קַטֵּיגוֹרִין. שֶׁאָמְרוּ בָנַי. הַיּוֹם רֹאשׁ הַשָּׁנָה. נִמְלְכוּ בֵית דִּין לְעָבְרָהּ לְמָחָר. הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא אוֹמֵר לְמַלְאֲכֵי הַשָׁרֵת. הֶעֱבִירוּ בִימָה לְמָחָר. יַעַבְרוּ סֻנֵיגוֹרִין יַעַַבְרוּ קַטֵּיגוֹרִין. שֶׁנִּמְלְכוּ בָנַיי לְעָבְרָהּ לְמָחָר

Existe-t-il un peuple comme le peuple juif ? Dans l’ordre habituel du monde, si le souverain dit : « Le procès a lieu aujourd’hui », tandis que le brigand dit : « Le procès aura lieu demain », qui écoute-t-on ? N’est-ce pas le souverain ? Mais le Saint béni soit-Il n’agit pas ainsi. Si le tribunal juif déclare : « Aujourd’hui, c’est Roch Hachana », le Saint béni soit-Il dit aux anges : « Installez le tribunal, que les défenseurs se présentent, que les accusateurs se présentent, car Mes enfants ont déclaré qu’aujourd’hui est Roch Hachana. » Et si le tribunal décide ensuite de reporter la date au lendemain, le Saint béni soit-Il dit aux anges : « Retirez le tribunal, que les défenseurs se retirent, que les accusateurs se retirent, car Mes enfants ont décidé de reporter le Jugement à demain. » (Talmud Yerouchalmi, RH 1:3)

Que devons-nous donc appeler des rabbins aussi audacieux, qui disent à Dieu ce qu’Il doit faire, et qui estiment que la Torah leur a donné l’autorité d’adapter les commandements aux besoins de leur époque ? J’aimerais proposer de les appeler des Juifs massorti ! Je pense que si les rabbins courageux qui ont pris la décision audacieuse de mettre par écrit la loi orale, qui ont modifié le calendrier et qui ont créé la religion que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de judaïsme étaient parmi nous aujourd’hui, ils seraient certainement qualifiés d’hérétiques, de réformateurs et de dangereux radicaux. Peut-être pourrait-on même soutenir l’inverse : l’approche massorti serait alors la continuation directe de cet esprit juif originel, tandis que certaines formes de l’orthodoxie contemporaine pourraient elles-mêmes apparaître comme une rupture et une réforme de ce que le judaïsme était, et de ce qu’il aurait pu être.

Je le dis volontairement de manière dramatique et provocatrice. Est-ce vraiment le jour pour tenir un discours aussi clivant ? Ceux d’entre vous qui me connaissent savent que je ne suis généralement pas aussi sectaire, et que je ne pense pas que nous ayons le temps ni le besoin de nous enfermer dans ce genre d’étiquettes. (Il existe des déclarations de rabbins massorti que je trouve erronées, parfois même embarrassantes, et nous avons énormément à apprendre de toutes les composantes du monde juif.) Plus important encore, les grandes questions de notre époque comptent davantage que les petites différences d’interprétation de la loi juive. L’antisémitisme, par exemple, concerne tous les Juifs, quelle que soit la synagogue qu’ils fréquentent, s’ils en fréquentent une. Et les deux questions les plus cruciales auxquelles notre société est aujourd’hui confrontée sont la crise climatique et la révolution de l’intelligence artificielle. À elles deux, elles rendent impossible de savoir à quoi ressemblera le monde dans cinq ou dix ans – et elles ne seront probablement pas résolues par les Juifs massorti ou par leurs rabbins, aussi courageux soient-ils. Malgré tout, je voudrais prendre quelques instants aujourd’hui pour parler de l’esprit qui anime la synagogue dans laquelle vous avez choisi d’être présents ce matin.

J’ai récemment participé à une commission chargée d’examiner les structures institutionnelles du mouvement massorti, qui représente plus d’un million de Juifs à travers le monde. (Je pense que j’étais là parce qu’il leur fallait un Européen de service.) L’un des constats de cette enquête était que l’immense majorité des Juifs fréquentant ces synagogues, ces écoles et ces autres institutions étaient incapables d’expliquer ce qu’est le judaïsme massorti. Encore une fois, au fond, est-ce si important ? « Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose, sous un autre nom, sentirait aussi bon », dit Roméo. Si le mouvement massorti disparaissait demain, nous continuerions à faire ce que nous faisons aujourd’hui, et ce ne serait pas un drame. Mais ce n’est pas la marque qui compte. C’est le message. Et je pense que le message que nous essayons de porter est aujourd’hui plus essentiel que jamais, pour les Juifs et, j’ose le dire, pour l’humanité tout entière.

Souvenez-vous de ces rabbins courageux qui ont interprété la Torah contre la Torah. À leur lumière, j’aimerais proposer une définition de notre judaïsme en cinq mots : critique, courageux, engagé, humain et humble. Critique, lorsqu’il s’agit de repenser la tradition et les vérités admises. Courageux, lorsqu’il faut parvenir à des conclusions différentes de celles de la tradition reçue, si nous estimons qu’elles sont justes. Engagé, envers l’héritage d’un peuple vieux de trois mille ans et envers toutes les responsabilités que cet héritage implique, même lorsque cela rend notre vie plus difficile. Humain, dans notre souci de chaque personne, en la regardant comme une personne et jamais comme une catégorie. Et humble, devant Dieu et devant les hommes, conscients de nos faiblesses et de nos erreurs. (Peut-être qu’une sixième valeur découle de toutes les autres : un léger sens de l’humour !)

Je ne sais pas, à vrai dire, si c’est là une définition du judaïsme massorti. Mais c’est la mienne et, puisque je suis le rabbin de cette synagogue, elle devient aussi la nôtre, si vous l’acceptez. J’aimerais également penser qu’elle peut servir de modèle à notre monde. Vous aurez certainement remarqué que notre société devient de plus en plus polarisée, de plus en plus extrême. Des manières de parler qui auraient été inimaginables il y a dix ou vingt ans deviennent aujourd’hui acceptables. Les réseaux sociaux promettaient de rapprocher les gens, mais leurs algorithmes amplifient en réalité nos préjugés et nous conduisent vers une société où nous sommes plus seuls, plus frustrés et plus en colère qu’auparavant. Lire un livre, étudier sérieusement un sujet à partir de plusieurs perspectives, ou même avoir une longue conversation sincère avec des amis, tout cela prend trop de temps. Regarder une courte vidéo sur TikTok, en revanche, ne demande que quelques secondes et paraît plus satisfaisant. La nuance devient l’exception, et plus personne n’a de temps pour elle.

Des élections auront lieu en Israël et en France dans les mois qui viennent. Que se passerait-il si nous jugions les responsables politiques selon ces cinq critères : le fait d’être critiques, courageux, engagés, humains et humbles ? Et que se passerait-il si les ingénieurs informatiques, les généraux, les présentateurs de télévision, les enseignants, les responsables religieux, les artistes et les avocats se rapprochaient, eux aussi, un peu davantage de ces valeurs ?

Es iz chver tsou zayn a Yid, dit-on : il est difficile d’être juif. Nous devons manger de grands repas chauds le chabbat, mais nous n’avons pas le droit de cuisiner. Nous devons sonner du chofar, mais nous n’avons pas le droit de le transporter. Notre tradition nous place elle-même devant des tensions, puis nous demande d’apprendre à vivre avec elles et à les résoudre.

Plus sérieusement, nous possédons des traditions anciennes et authentiques qui parlent parfois de violence et de supériorité, qui nous demandent d’effacer certains ennemis de la surface de la terre, qui rabaissent les femmes et les non-Juifs, et qui punissent de mort l’insubordination. Mais nous possédons également d’autres traditions anciennes et tout aussi authentiques, qui nous commandent de prendre soin des plus faibles et des personnes marginalisées, qui proposent une vision de paix et de respect, et qui abhorrent la guerre et le sang versé. Comment pouvons-nous réconcilier ces contradictions ?

Je propose justement de le faire en étant critiques, courageux, engagés, humains et humbles. Cela ne nous permet évidemment pas de trouver facilement des réponses simples. Mais notre tâche n’est précisément pas de chercher des réponses simples. Et si nous parvenons à résoudre ces contradictions, si nous réussissons à faire émerger un judaïsme profond, vivant et puissant, un judaïsme qui résonne en nous comme quelque chose de profondément vrai, alors nous aurons également un modèle à proposer au monde dans son ensemble. Je crois que, dans notre synagogue, nous avons accepté ce défi : devenir un lieu où ces questions peuvent être affrontées avec sérieux, courage et humilité.

Roch Hachana n’est d’ailleurs pas vraiment une fête uniquement juive. Elle nous est présentée comme un jour de Jugement pour le monde entier :

כל באי עולם יעברון לפניך כבני מרון

« Toutes les créatures du monde passeront devant Toi comme un troupeau de brebis », chantons-nous dans le Ounetane Tokef.

כֵּן תַּעֲבִיר וְתִסְפֹּר וְתִמְנֶה וְתִפְקֹד נֶפֶשׁ כָּל חָי וְתַחְתֹּךְ קִצְבָה לְכָל בְּרִיָּה וְתִכְתֹּב אֶת גְּזַר דִּינָם

« Ainsi Tu feras passer, Tu compteras, Tu recenseras et Tu examineras l’âme de tout être vivant ; Tu fixeras une limite à l’existence de toute créature et Tu inscriras leur jugement. »

De même que nous agissons comme si l’humanité tout entière était jugée en ce jour, le processus de techouva que nous vivons aujourd’hui doit lui aussi comporter un examen de conscience à trois niveaux : chacun de nous en tant qu’individu, en tant que Juif, et en tant que membre de l’humanité. À chacun de ces niveaux, nous avons probablement beaucoup de choses dont nous devons répondre, et bien des blessures à réparer. Mais nous pouvons le faire. Si nous sommes capables de changer en tant qu’individus, alors nous pouvons également changer en tant que communauté juive. Et si la communauté juive parvient à surmonter les défis extrêmement difficiles auxquels elle est aujourd’hui confrontée, alors notre monde a lui aussi une chance.

Puissions-nous être à la hauteur de ces défis et être inscrits dans le Livre de la vie.

Chana tova oumetouka !

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