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Les deux jours du jugement

Par le rabbin Josh Weiner

Chana Tova, et bienvenue dans cette nouvelle année qui, jusque-là, semble plutôt bien commencer. L’atmosphère exacte de cette fête n’est pas si facile à définir, et selon les communautés, on met en avant des aspects différents de cette journée. Dans certains endroits, il s’agit clairement de célébrer un nouveau commencement. L’accent est mis sur les repas, sur la douceur, sur le renouveau qui s’opère ou qui devient possible. Il est question de cartes de vœux, de coups de téléphone, de cadeaux, de beaux vêtements et d’invités. Et il ne s’agit pas seulement d’aspects matériels : on peut aussi parler de donner de la tsedaka, de se retrouver en communauté, de cultiver notre fierté juive.

Dans d’autres communautés, en revanche, l’accent est davantage mis sur le jugement et la crainte, sur le repentir et la confession. L’essentiel de l’activité se déroule alors dans notre esprit et dans nos prières. Certains jeûnent avant et après Roch Hachana – autrefois, il existait même une pratique consistant à jeûner pendant la fête elle-même (Tour OH 597) – tandis que d’autres s’abstiennent de vin, de viande ou de sommeil à Roch Hachana. Ces deux tendances sont parfaitement légitimes. Mais insister excessivement sur l’une ou sur l’autre revient à simplifier le merveilleux paradoxe qu’est Roch Hachana. Puisque la vie elle-même est complexe et contradictoire, notre pratique juive devrait sans doute l’être elle aussi.

Je pourrais, bien sûr, défendre les deux approches. Ceux qui mettent l’accent sur la célébration et les repas mettent en pratique les paroles de Néhémie, lorsqu’il s’adressa aux Juifs revenus à Jérusalem après l’exil de Babylone :

(ט) וַיֹּ֣אמֶר נְחֶמְיָ֣ה ה֣וּא הַתִּרְשָׁ֡תָא וְעֶזְרָ֣א הַכֹּהֵ֣ן ׀ הַסֹּפֵ֡ר וְהַלְוִיִּם֩ הַמְּבִינִ֨ים אֶת־הָעָ֜ם לְכָל־הָעָ֗ם הַיּ֤וֹם קָדֹֽשׁ־הוּא֙ לַיי אֱלֹקֵיכֶ֔ם אַל־תִּֽתְאַבְּל֖וּ וְאַל־תִּבְכּ֑וּ כִּ֤י בוֹכִים֙ כָּל־הָעָ֔ם כְּשָׁמְעָ֖ם אֶת־דִּבְרֵ֥י הַתּוֹרָֽה׃(י) וַיֹּ֣אמֶר לָהֶ֡ם לְכוּ֩ אִכְל֨וּ מַשְׁמַנִּ֜ים וּשְׁת֣וּ מַֽמְתַקִּ֗ים וְשִׁלְח֤וּ מָנוֹת֙ לְאֵ֣ין נָכ֣וֹן ל֔וֹ כִּֽי־קָד֥וֹשׁ הַיּ֖וֹם לַאֲדֹנֵ֑ינוּ וְאַל־תֵּ֣עָצֵ֔בוּ כִּֽי־חֶדְוַ֥ת יי הִ֥יא מָֽעֻזְּכֶֽם׃(יא) וְהַלְוִיִּ֞ם מַחְשִׁ֤ים לְכָל־הָעָם֙ לֵאמֹ֣ר הַ֔סּוּ כִּ֥י הַיּ֖וֹם קָדֹ֑שׁ וְאַל־תֵּעָצֵֽבוּ׃(יב) וַיֵּלְכ֨וּ כָל־הָעָ֜ם לֶאֱכֹ֤ל וְלִשְׁתּוֹת֙ וּלְשַׁלַּ֣ח מָנ֔וֹת וְלַעֲשׂ֖וֹת שִׂמְחָ֣ה גְדוֹלָ֑ה כִּ֤י הֵבִ֙ינוּ֙ בַּדְּבָרִ֔ים אֲשֶׁ֥ר הוֹדִ֖יעוּ לָהֶֽם׃ (ס)

Néhémie, le Tirchata, Esdras le prêtre et scribe, ainsi que les Lévites qui instruisaient le peuple, dirent à toute l’assemblée : « Ce jour est saint pour l’Éternel votre Dieu. Ne prenez pas le deuil et ne pleurez pas », car tout le peuple pleurait en entendant les paroles de la Torah. Puis il leur dit : « Allez, mangez des mets succulents, buvez des boissons douces, et envoyez des portions à ceux qui n’ont rien préparé, car ce jour est saint pour notre Seigneur. Ne vous attristez pas, car la joie de l’Éternel est votre force. » Les Lévites calmaient le peuple en disant : « Taisez-vous, car ce jour est saint ; ne vous attristez pas. » Alors tout le peuple alla manger et boire, envoyer des portions et se livrer à une grande réjouissance, car ils avaient compris les paroles qui leur avaient été enseignées. (Néhémie 8, 9-12)

J’ai le sentiment que notre communauté se situe plutôt de ce côté-là du paradoxe. Alors, au moment où commencent ces étranges et merveilleuses célébrations de la nouvelle année, j’aimerais vous gâcher un peu l’appétit en vous parlant du Jour du Jugement.

Demain, pendant Moussaf, nous lirons l’extraordinaire poème qui commence par Ounetané Tokef et qui décrit, en termes saisissants, le jugement cosmique qui est en train de se jouer :

אֱמֶת כִּי אַתָּה הוּא דַּיָּן וּמוֹכִיחַ וְיוֹדֵעַ וָעֵד וְכוֹתֵב וְחוֹתֵם וְסוֹפֵר וּמוֹנֶה וְתִזְכֹּר כָּל הַנִּשְׁכָּחוֹת וְתִפְתַּח אֶת סֵפֶר הַזִּכְרוֹנוֹת וּמֵאֵלָיו יִקָּרֵא וְחוֹתָם יַד כָּל אָדָם בּוֹ וּבְשׁוֹפָר גָּדוֹל יִתָּקַע וְקוֹל דְּמָמָה דַקָּה יִשָׁמַע וּמַלְאָכִים יֵחָפֵזוּן וְחִיל וּרְעָדָה יֹאחֵזוּן וְיֹאמְרוּ הִנֵּה יוֹם הַדִּין

Il est vrai que c’est Toi qui juges et réprimandes, qui sais et qui témoignes, qui écris et qui scelles, qui comptes et qui dénombres. Tu Te souviens de tout ce qui a été oublié. Tu ouvres le Livre des souvenirs, et de lui tout se lit. La signature de chaque être humain y figure de sa propre main. Le grand chofar retentit, et une voix de fin silence se fait entendre. Les anges s’affolent, saisis de crainte et de tremblement, et proclament : voici le Jour du Jugement !

Qui juge qui ? Sur quoi sommes-nous jugés ? Comment ? Et pourquoi ? Quelques petites questions toutes simples ! Le modèle classique est celui que je viens de citer dans Ounetané Tokef : un grand personnage dans le ciel, muni d’un livre, d’une plume, d’une épée et d’un sceau, qui mène son enquête et décide qui vivra, qui mourra, et ainsi de suite. Ce modèle peut parfois être utile, mais nous ne sommes pas obligés de prendre ce poème pour une description littérale du fonctionnement de la réalité.

Il y a au moins une chose sur laquelle kabbalistes et athées pourraient peut-être s’accorder : Dieu n’est pas extérieur à nous. Lorsque nous disons que Dieu nous juge, nous pouvons employer le mot « Dieu » pour désigner une partie de notre esprit (ou de notre âme) qui juge le reste de notre être. Selon le point de vue que nous adoptons, nous pouvons nous percevoir comme le juge, comme celui qui est jugé, ou comme le jugement lui-même : trois dimensions qui, pourtant, coexistent en nous.

Ce n’est pas une situation très confortable. On comprend donc pourquoi nous nous réfugions si souvent dans l’aspect festif de cette journée : nous chantons les paroles des prières du Jour du Jugement, ou nous les écoutons chanter par d’autres, mais sans forcément accepter d’entrer véritablement dans le jeu ni de prendre au sérieux ce modèle du « Jour du Jugement ».

Car il faut incontestablement du courage pour entreprendre une véritable introspection, pour nous examiner en profondeur, reconnaître nos faiblesses et identifier ces habitudes si profondément enracinées en nous que nous finissons par les confondre avec ce que nous sommes. Il faut du courage pour envisager jusqu’au bout les conséquences de toutes sortes de décisions prises dans le passé, et pour assumer la responsabilité de leurs effets sur les autres. Et un jugement véritablement complet pourrait même aller plus loin : il nous faudrait aussi reconnaître le bien que nous avons accompli dans ce monde, qu’il soit connu des autres ou non, et prendre conscience des conséquences positives qu’ont eues, elles aussi, certaines de nos décisions.

Avant de poursuivre, je voudrais revenir sur le malaise que peut provoquer ce modèle de jugement, de récompense et de punition. Lorsqu’on l’utilise pour expliquer pourquoi la souffrance existe dans le monde, il s’effondre souvent et peut même paraître cruel. Nous savons qu’il existe des gens de bien qui souffrent, et des gens qui semblent mauvais et qui prospèrent. Il est difficile de parler de ceux qui seront inscrits dans le Livre de la Vie lorsque tout semble tellement arbitraire.

Cette année, notre communauté a perdu Eric Aboudi z”l ; cet été, je me suis rendu à la chiva d’un bébé de six mois. Les guerres à travers le monde ont emporté des innocents qui ne méritaient pas de mourir, à supposer même que l’idée de « mériter de mourir » ait un sens.

Ces métaphores du jugement et du Livre de la Vie me semblent profondément problématiques lorsqu’on s’en sert pour expliquer rétrospectivement pourquoi les choses nous sont arrivées. Mais elles prennent tout leur sens lorsqu’elles nous servent, comme à Roch Hachana, à examiner honnêtement la manière dont nous avons vécu et à nous demander comment nous voulons vivre désormais, et pour nous poser à nous-mêmes des questions difficiles : compte tenu de la manière dont j’ai vécu jusqu’à présent, ai-je pleinement réalisé mon potentiel ? Ou bien me manque-t-il quelque chose qui mérite véritablement d’être appelé « vivre » ? Ce sont ces réflexions, et les réponses que nous apportons à ces questions, qui devraient accompagner nos prières de Roch Hachana.

Il y a également, au cœur de cette fête, une curieuse question halakhique et théologique. La Michna (RH 1,2) présente Roch Hachana comme le Jour du Jugement. Pourtant, la tradition rabbinique fait remonter à la fin de la période du Second Temple la pratique de célébrer Roch Hachana pendant deux jours plutôt qu’un seul. Je ne veux pas entrer maintenant dans les détails techniques de cette décision – j’y reviendrai peut-être demain – mais on voit immédiatement la question théologique qu’elle pose : quand sommes-nous réellement jugés ? Le premier jour de la fête, ou le second ? Et si nous avons déjà été jugés le premier jour (ou si nous nous sommes déjà jugés nous-mêmes, ce qui revient au même) que reste-t-il encore à faire le deuxième ? Même sur le plan symbolique : si, dès le premier jour, nous nous sommes souhaité une chana tova oumetouka, une bonne et douce année, pourquoi le répéter le lendemain ?

Une manière de répondre à ces questions s’appuie sur le Zohar (Pin’has 231b), qui distingue deux formes de jugement : dina kachia, la justice sévère, et dina rafia, la justice douce, celle dont la source est la miséricorde. Dina kachia est associée au premier jour de Roch Hachana, et dina rafia au second. Autrement dit, le premier jour, nous recevons ce que nous méritons ; le deuxième, nous recevons ce que nous ne méritons pas.

Cette idée de dina rafia, du jugement adouci, est à la fois intrigante et attirante. En examinant ces deux niveaux de justice, Rav Mordekhaï Dessler établit la distinction suivante. Au niveau de dina kachia, la justice stricte, l’ensemble des actes d’une personne est examiné et jugé ; si son bilan est reconnu comme juste, elle est inscrite dans le Livre de la Vie. Mais il existe une deuxième manière d’y être inscrit. Parfois, il n’est pas du tout évident que nous fassions partie des justes. Peut-être notre place dans le Livre de la Vie ne dépend-elle pas seulement de ce que nous sommes en nous-mêmes, mais aussi de la place que nous occupons dans la vie des autres. Peut-être existe-t-il quelqu’un dont la vie est liée à la mienne, quelqu’un à qui ma présence peut apporter quelque chose d’irremplaçable. Et dans ce cas, ma vie ne concerne plus seulement moi : elle s’inscrit dans quelque chose de plus vaste que moi. Voilà dina rafia : ma vie ne se mesure pas seulement à ce que je mérite individuellement, mais aussi à tout ce dont elle fait partie. Je ne suis pas parfait, loin de là. Mais mon existence compte aussi parce qu’elle est liée à celle des autres.

Nous sommes au premier soir de Roch Hachana, et dans quelques instants nous allons manger des pommes et du miel, faire kiddouch et célébrer. Comme je l’ai dit, tout cela est parfaitement légitime, et fait pleinement partie de ce qu’est cette journée. Plus tard, nous reviendrons à ce travail intérieur de Yom Hadin, du Jour du Jugement : réfléchir à ce que nous sommes, à ce que nous pouvons devenir, mais aussi à ce que nous pouvons être pour les autres.

Puissions-nous être inscrits dans le Livre de la Vie.

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