Vayishlah - La dracha de Noam Jewniors

La dracha Vayishlah par Noam Jewniors

 Dialogue entre VICTOIRE (V) et EYTAN (E)

 

E: Victoire?

 

V: Quoi?

 

E: Tu préfères mourir pour sauver ta famille, ou que personne ne meure mais ta famille et toi êtes mis en esclavage ?

 

V: C’est quoi cette question bizarre, t’as mal dormi ou quoi?

 

E: Je sais pas j’ai des pensées bizarres des fois, mais en vrai tu choisis quelle option?

 

V: Bah me sacrifier clairement, je pourrais vraiment pas voir ma famille souffrir par ma faute.

 

E: Et si on te laissait pas le choix dans ce dilemme? Est ce que tu serais capable de t’en remettre ou bien tu passerais le reste de ta vie là dessus?

 

(silence)

 

E: Je ne sais pas ce qu’elle en aurait pensé Dinah….

 

V: Qui?

 

E: Dinah, l’unique fille de Jacob. Dans la paracha Vayichla'h, elle est sacrifiée pour   le bien commun de sa famille: Le Prince de Sichem, après l’avoir enlevée et violée, demande sa main à son père. Son père accepte, en contrepartie de la paix, mais ne demande même pas l’avis de sa fille. Seuls Ruben et Levi, deux des frères de Dina, s’opposent à la décision de leur père et profitent de la faiblesse du village, qu’ils soient inattentifs pour tuer tous les habitants. De la même manière qu’on a violé Dinah parce que l’enjeu pour eux était moins important qu'avoir la paix. Ici on s’est appuyé sur la faiblesse de la femme.

 

Et dans tous ces évènements, on ne lui a jamais demandé son avis.

 

V: Je trouve ça dramatique mais bon ça ne m'étonne pas, ce texte a quand même été il y a plus de 5000 ans. C’est un peu archaïque, et puis si tu regardes la situation actuelle, je ne suis pas sûre que l’on puisse dire que ça ait évolué tant que ça. Les minorités sont relayées au profit de ce qui apparaît comme l’intérêt de tous.

 

E: Et c’est plutôt courant dans la torah, que les femmes soient utilisées pour le bien de leur famille. Par exemple, dans un autre épisode, Sarah et Rébecca sont respectivement présentées comme les sœurs d’Abraham et d’Isaac pour empêcher leur mort. Par deux fois, Sarah est donc prise en concubinage par un autre homme que son époux.

 

V: Ce que t’es en train de me dire, c’est que Jacob a vendu sa fille en échange de la paix ?

 

E: En effet. T’as bien entendu. Par contre, à aucun moment il n’est dit que Jacob a pris une bonne décision.

 

V: Que cela soit la bonne décision ou non, le Prince de Sichem, lui, n’a jamais demandé pardon.

 

E : Comment ça ?

 

V : Disons qu’on accepte la décision de Jacob. A aucun moment il ne demande des excuses de la part du Prince. C’est comme si l’on effaçait la faute au lieu de la traiter.

 

E : Je vois ce que tu veux dire. Cela peut expliquer la réaction violente des frères de Dinah même si cela n’excuse pas leurs actions.

 

V : Absolument pas en effet. Ils s’interposent encore entre leur soeur et le Prince alors que l’histoire a d’abord eu lieu entre eux deux. C’est à lui de se repentir, de demander pardon et à Dinah de choisir si elle pardonne ou non.

 

E : C’est intéressant la distinction entre se repentir et demander pardon car le processus de remise en question, la tchouva, fait avancer le coupable tandis que l’action de demander pardon engage les deux protagonistes à la fois. Le Prince passerait par une épreuve d’humilité tandis que la douleur infligée à Dinah serait reconnue.

 

V : C’est exactement ça. Et donc l’intervention des frères me semble complètement illégitime bien qu’elle corresponde au contexte de l’époque. Il n’est pas en leur pouvoir de pardonner ou de refuser le pardon, même s’ils peuvent avoir besoin de l’entendre en revanche.

 

E : Qu’est-ce que tu veux dire ?

 

V : Et bien quand on fait du mal à ta famille, tu as besoin qu’on reconnaisse la faute qui a été commise. Comme pour les héritiers des survivants de la Shoah ou les pays décolonisés par exemple. Il n’est pas vraiment en leur pouvoir d’accorder un pardon quelconque mais ils peuvent avoir besoin qu’on reconnaisse ce qui leur a été infligé.

 

E : OK, je vois. Mais du coup, c’est étrange parce que finalement, la logique de la préservation de la paix, qui semble être celle de Jacob, nous semble aussi révoltante que la vengeance des frères. On a quand même l’impression qu’il s’écrase, comme s’il n’osait pas demander justice en tant que migrant, qu’étranger.

 

V : C’est pas faux ça, un autre thème à méditer sur la notion de minorité et ce qu’elle engendre…

 

E : Alors, finalement, mourir pour sauver ta famille, ou que personne ne meure mais ta famille et toi êtes mis en esclavage ?

 

V : Laisse moi négocier, et ca va s’arranger.