Un genou à terre

Dracha de Rivon Krygier, 5 juin 2020

Suffoquer lentement jusqu’à la mort sous le poids du genou d’un policier… C’est ce qui est arrivé à George Floyd à la suite d’une interpellation à Minneapolis (Minnesota), le 25 mai 2020. Aux quatre coins de l’Amérique et ensuite en bien d’autres villes de la planète, l’indignation a gagné les cœurs, soulevé de vives protestations jusqu’à des manifestations incontrôlées de violence.

 

Par-delà la cruauté abominable du geste, l’attitude désinvolte du policier blanc imposant son genou sur la nuque de la victime constitue une humiliation dont la charge symbolique renvoie à la condition d’esclavage imposée au continent noir, condition longtemps entretenue aux États-Unis sous la forme de la ségrégation. Depuis près d’une semaine, des protestataires répliquent au symbole de l’oppression par un geste fort, en s’agenouillant. On a en tête ces images bouleversantes dans lesquelles on voit de nombreux policiers, faisant face aux manifestants, s’agenouiller à leur tour pour leur exprimer qu’ils sont en réalité de leur côté. Le geste est devenu emblématique des protestations pacifiques contre les violences policières et le racisme institutionnel, dit « systémique » aux US, depuis qu’en 2016 le joueur de football américain Colin Kaepernick l’a accompli, en posant un genou à terre en début de match, lors de l’hymne national. Avec le supplice de George Floyd, on est passé du genou létal au genou de « compassion » (c’est le terme privilégié par les Américains pour dire l’empathie).

 

J’ai pu lire ici et là l’expression de fortes réserves envers ce geste, en raison de la posture de contrition à forte connotation christique. Il est vrai que la génuflexion est une posture de prière prisée dans le rituel chrétien. Indéniablement, le geste adopté puise sa signification profonde dans l’environnement chrétien qui nous enveloppe tous, même si bien des personnes qui l’adoptent n’en sont pas nécessairement conscientes. Mais est-ce une raison pour considérer que le symbole serait inopportun ou inadéquat,notamment pour des personnes de sensibilité juive ?

 

Commençons par remarquer que la mise à genoux est une posture qui dépasse de loin le cadre proprement religieux. Le geste peut exprimer une domination imposée avec une volonté d’humiliation comme cela ressort dans diverses expressions telles que « mettre quelqu’un à genou », « faire plier le genou ». Du reste, au sens religieux, la génuflexion rituelle se fait sur les deux genoux. Ce à quoi on assiste, en signe de protestation contre le racisme, c’est la pose d’un genou au sol, qui, s’il comporte bien une forme d’humilité, revêt également un sens très noble. À l’époque médiévale, un homme, au moment d’être adoubé, d’être sacré chevalier par une autorité supérieure (un seigneur, un roi, une reine), adoptait cette posture en signe d’allégeance et de loyauté. Certains le reproduisent encore – c’est un geste typique du romantisme américain – pour la demande en mariage !

 

Au demeurant, d’aucuns clament que la réaction juive adéquate face à l’humiliation ne peut en aucun cas consister à poser le genou à terre. Ce ne serait pas dans notre « ADN ». Au contraire, il faut se tenir debout ! On se souvient en effet du geste de bravoure de Mardochée refusant de s’agenouiller devant le sinistre Aman :

 

וְכָל עַבְדֵי הַמֶּלֶךְ אֲשֶׁר בְּשַׁעַר הַמֶּלֶךְ כֹּרְעִים וּמִשְׁתַּחֲוִים לְהָמָן כִּי כֵן צִוָּה לוֹ הַמֶּלֶךְ וּמָרְדֳּכַי לֹא יִכְרַע וְלֹא יִשְׁתַּחֲוֶה

Tous les serviteurs du roi, admis à la Cour royale, s'agenouillaient et se prosternaient devant Haman, car tel était l'ordre donné par le roi en son honneur ; mais Mordekhaï ne s'agenouillait ni ne se prosternait (Esther 3,2).

 

L’injonction de tenir tête, de ne rien céder à toutes les formes d’idolâtrie ou de pouvoir excessif, pour ne s’incliner que devant Dieu, nous vient du décalogue :

 

לֹא תִשְׁתַּחֲוֶה לָהֶם וְלֹא תָעָבְדֵם כִּי אָנֹכִי יְקֹוָק אֱלֹהֶיךָ...

Tu ne t'inclineras point devant elles, et tu ne les serviras point ; car c’est Moi, l'Éternel, ton Dieu… (Exode 20,4).

 

Mais si des chrétiens s’agenouillent devant Dieu à certaines occasions, les juifs se prosternent quant à eux, à Roch ha-chana et à Kippour ! Dès l’époque biblique, les Hébreux s’inclinent, s’agenouillent, se prosternent devant Dieu. Ainsi le roi Salomon lors de l’inauguration du Temple :

 

וַיְהִי כְּכַלּוֹת שְׁלֹמֹה לְהִתְפַּלֵּל אֶל יְקֹוָק אֵת כָּל הַתְּפִלָּה וְהַתְּחִנָּה הַזֹּאת קָם מִלִּפְנֵי מִזְבַּח יְקֹוָק מִכְּרֹעַ עַל בִּרְכָּיו וְכַפָּיו פְּרֻשׂוֹת הַשָּׁמָיִם:

Quand Salomon eut achevé d'adresser à l'Éternel toute cette prière et cette supplication, il se leva de devant l'autel de l'Éternel, où il était à genoux, les mains tendues vers les cieux (1 Rois 8,54).

 

Plus encore, s’incliner, voire se prosterner devant un souverain ou un dignitaire, selon le protocole de déférence en vigueur, est parfaitement admis dans notre tradition, comme on le voit dans la Bible. Ainsi Moïse se prosterne devant son beau-père :

 

וַיֵּצֵא מֹשֶׁה לִקְרַאת חֹתְנוֹ וַיִּשְׁתַּחוּ וַיִּשַּׁק לוֹ...:

Moïse sortit à la rencontre de son beau-père, se prosterna et lui fit le baiser (Exode 18,5-7).

 

Enfant, je le reconnais volontiers, le geste de résistance de Mardochée parlait bien plus à mon âme que la prosternation. La génération d’après-guerre était encore fort marquée par l’horreur de la déportation. Le sentiment de honte, largement injustifié, que le peuple juif s’était laissé mener à l’abattoir, la hantait sourdement. Au mouvement de jeunesse où j’allais, on commémorait l’insurrection du ghetto de Varsovie avec une formule tonique pour ne pas dire martiale : « Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux ! » Je respirais. Je n’appris que beaucoup plus tard qu’elle provenait de la bouche du révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata qui, en 1910, s’engagea dans une lutte pour la restitution des terres agricoles aux paysans : "Es mejor morir de pie que vivir toda una vida arrodillado » ("Mieux vaut mourir debout que vivre toute une vie à genoux"). Entre parenthèses, son « vœu » s’est réalisé : il fut exécuté en 1919…

 

Au demeurant, il y a des genoux à terre qui forcent l’admiration par leur courage et leur dignité. Je me souviens de l’agenouillement du chancelier allemand, Willy Brandt, il y a 50 ans, très précisément le 7 décembre 1970, devant le mémorial des victimes du Ghetto de Varsovie. Ce fut un geste fort qui connut un très grand retentissement. Les fantômes héroïques qui habitaient nos cœurs meurtris retrouvaient la dignité qui leur avait été volée.

 

Pareil geste de conciliation, de réconciliation, n’est nullement étranger à la conscience juive. Les connaisseurs de la Bible savent que Jacob, archétype d’Israël, avait dû fuir la colère de son frère, après avoir préempté le droît d’aînesse dans des conditions douteuses. Lorsque Jacob rentre au pays après un long exil, il se prosterne – et pas seulement s’incline ou s’agenouille – à sept reprises devant son frère Esaü, afin de recueillir son pardon et la réconciliation :

 

וְהוּא עָבַר לִפְנֵיהֶם וַיִּשְׁתַּחוּ אַרְצָה שֶׁבַע פְּעָמִים עַד גִּשְׁתּוֹ עַד אָחִיו:  

Lui-même (Jacob) passa devant eux (sa famille) ; et il se prosterna à terre à sept fois, jusqu'à ce qu'il parvint auprès de son frère (Genèse 33,3).

 

Dans la situation qui nous occupe – manifester son indignation face au racisme – on est dans un autre registre que l’imploration ou la soumission. Le genou à terre n’est pas une supplique mais bien plutôt l’allégeance à un idéal de justice. Rien d’opposé au judaïsme, à la pugnacité. Dans le même état d’esprit, on songe à la marche pour les droits civiques des Afro-américains, de Selma à Montgomery (capitale de l’Alabama), en 1965, dans laquelle le pasteur Martin Luther King (1929-1968) s’avançait d’un pas ferme avec, à ses côtés, le rabbin Abraham Joshua Heschel (1907-1972), bras dessus bras dessous, comme des frères, en tête de la manifestation. Des bras entrelacés, et non des genoux repliés, soit, mais quel symbole ! En 1963, à l’occasion d’une convention antiraciste à Chicago, Heschel, lui-même issu de Varsovie, lui-même ayant connu la persécution antisémite, rencontre pour la première fois Luther King et déclare :

« L’exode d’Égypte a certes commencé mais il ne s’est jamais achevé. De fait, il fut plus facile pour les enfants d’Israël de traverser la mer Rouge que ne l’est actuellement pour un Noir de traverser le campus de certaines universités… »[i]

 

La force des grands hommes, des visionnaires et des prophètes, ne consiste pas tant à porter des idéaux novateurs qu’à en encourir les risques. Luther King a été assassiné, Colin Kaepernick a été exclu de la ligue de football américain. Mais quoi qu’on en dise, on peut combattre, que dis-je, on peut vaincre les préjugés raciaux et haineux qui touchent toutes les cultures. Et on y parvient en formant dans les consciences des chaînes de solidarité. Je citerai deux midrachim qui ont, à mes yeux, une très grande importance :

Si Adam (et cela comprend Eve) a été créé unique, c'est pour t'enseigner que tout homme qui détruit une seule âme, l'Écriture le considère comme s'il avait détruit tout un monde. Tandis que celui qui préserve une seule âme, l'Écriture le considère comme s'il avait préservé tout un monde. Et si toute l'humanité descend d'un homme unique, c'est pour instaurer la paix entre tous, de sorte qu'un individu ne puisse pas dire à l'autre : « Mon ancêtre est plus digne que le tien ! » (Michna, Sanhédrin 4:5).

 

Quant au second texte, il ne laisse pas d’étonner. Dans un passage biblique, Moïse est dénigré par les siens, parce qu’il aurait pris une (seconde) femme noire… Une certaine tradition dit qu’il s’agissait de son unique femme, Tsipora, qu’il aurait délaissée pour se vouer à sa tâche de prophète. La couleur noire serait alors un euphémisme. Quoi qu’il en soit, le texte biblique parle bien d’une femme de couleur (couchit : nubienne ou éthiopienne), ce qui interroge les rabbins :

« Myriam et Aaron parlèrent contre Moïse, à cause de la femme noire qu’il avait épousée » (Nombres 12,1). – Était-elle vraiment noire de peau ? – [Non, mais] de même que la personne de couleur se distingue par son apparence, Tsipora se singularisait par ses bonnes actions, et c’est pourquoi on la dénomma « noire »… Rabbi Tahana enseigne : Les enfants d’Israël aussi sont appelés « noirs », comme le dit le prophète : « N’êtes-vous pas pour Moi comme les enfants noirs » (Amos 9,7). – Mais sont-ils vraiment noirs ? – [Non, mais] de même que le noir se distingue par son apparence, Israël se singularise des nations païennes par ses voies et ses bonnes actions, c’est pourquoi on les a dénommés « nubiens/noirs »… (Pirké de-rabbi Eliezer, ch. 52).

 

Une solidarité de condition et de destin entre noirs et juifs se profile autour de la condition de paria. La couleur noire est associée à la distinction, à un idéal d’action noble ! Le genou en hébreu se disent bèrèkh, la même racine que berakha qui signifie « bénédiction ». Tous les humains, quelle que soit leur couleur, ont deux genoux ! Il appartient à chacune et chacun d’en faire une bénédiction ou une malédiction, de se conduire en chevalier ou un bourreau. C’est ainsi que nous pourrions relire le fameux verset qui prend alors une nouvelle résonance :

הַחַיִּים וְהַמָּוֶת נָתַתִּי לְפָנֶיךָ הַבְּרָכָה וְהַקְּלָלָה וּבָחַרְתָּ בַּחַיִּים

J’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction ou la malédiction. Et c’est la vie (et donc la bénédiction) que tu choisiras ! (Deutéronome 30,19).

 

Chabbat chalom

 

 




[i] Cité par Edward Kaplan, Heschel, prophète pour notre temps, Albin Michel, p. 109.