Roch ha-chana 5781

Dracha prononcée par Rivon Krygier le 18 septembre 2020

שָׁלוֹם לָרָחוֹק וְלַקָּרוֹב אָמַר יְיָ וּרְפָאתִיו:

« Chalom à celui qui est loin, et à celui qui est près ! [dit l'Éternel et Je le guérirai] » (Isaïe 57,19).

 

Jamais ce verset (de la haftara de Kippour) n’aura été aussi pertinent pour ouvrir la dracha de Roch ha-chana, car j’ai le plaisir de m’adresser aussi bien à ceux qui, en raison de l’épidémie, nous suivent depuis leurs écrans à visage découvert, qu’à ceux qui sont « présents », mais masqués. Rabbi Abahou dans le Talmud (TB, Sanhédrin 91a) fait observer que, dans ce verset, les lointains sont appelés avant les proches, comme pour mieux ouvrir les voies du renouement (techouva). Mais n’y voyez aucun jugement de valeur de ma part quant à la gradation spirituelle des auditeurs ! Nous sommes tous « nistavim », comme le dit le Deutéronome, dressés droit devant l’Éternel en ce moment solennel, répondant présent à cet appel venu du fond des âges.

 

Mais quelle est la nature de cet appel ? S’il est une convocation sainte mentionnée dans la Tora, mikra kodèch, dont nous ne savons quasiment rien, c’est bien Roch ha-chana. On commencera par remarquer que dans la Bible, elle ne porte aucun nom. Celui de « Roch ha-chana » (« tête de l’année ») lui a été assigné ultérieurement par les rabbins de la Michna (selon une locution tirée d’Ézéchiel 40,1 mais qui ne désigne pas ladite célébration. Voici ce qu’en dit un rare verset :

וּבַחֹדֶשׁ הַשְּׁבִיעִי בְּאֶחָד לַחֹדֶשׁ מִקְרָא קֹדֶשׁ יִהְיֶה לָכֶם כָּל מְלֶאכֶת עֲבֹדָה לֹא תַעֲשׂוּ יוֹם תְּרוּעָה יִהְיֶה לָכֶם:

Au septième mois, le premier [jour] du mois, il y aura une sainte convocation de repos pour vous, vous ne ferez aucune œuvre servile, c’est pour vous un jour de sonnerie (Nb 29,1 ; voir Lv 23,24-25).

 

C’est un jour chômé, ce qui souligne son importance, mais la seule caractéristique est que l’on sonne du cor, sans que l’on en donne la moindre explication. Et curieusement cela se passe le premier… du septième mois de l’année ! Le début de l’année se situe au septième mois, c’est-à-dire au début de la seconde moitié de l’année ! Comme je le dis bien souvent à mes élèves qui découvrent le judaïsme : « Bienvenue au club. La règle numéro un du judaïsme est : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ! » Les constructions baroques, ampoulées (pilpoul) et entortillées, trahissent sans doute les névroses juives et, en même temps – permettez-moi cette auguste expression – son génie, à savoir : se mesurer à la complexité. Comme on le recommande, paraît-il, aux élèves en Corée du Sud : « si vous voulez réussir dans vos études, faites du Talmud ! » Il y a bien entendu des historiens qui se sont penchés sur les raisons de ce décalage calendaire qui fait que le compte des années (nous entrons en 5781) ne débute pas avec le premier des mois qui les composent. Je me contenterai pour ma part de noter que le calendrier juif comporte deux pôles saisonniers dans l’année : celui du printemps (la fête de Pèssah qui va jusqu’à Chavouôt), temps où commencent les mois (Exode 12,2) ; et celui de l’automne (les fêtes de Tichri) où commencent les années (Exode 23,16).

 

Dans le Talmud (Roch ha-chana 10b), deux grands maîtres (Tannaïm), Rabbi Eliezer et Rabbi Yehochouâ tentent de situer les épisodes majeurs de l’histoire sainte en les rattachant à ses deux pôles. Évidemment, ils ne sont pas d’accord. Ils ne s’accordent ni sur le commencement, ni sur la fin. Pour Rabbi Yehochouâ, le monde a été créé en Nissan (au printemps) et la délivrance ultime du monde se produira en cette même saison. Pour Rabbi Eliezer, le monde (l’homme) a été créé en Tichri (en automne) et la délivrance ultime se produira également en Tichri. Quand on scrute les versets sollicités qui justifient leur position, l’enjeu sous-jacent apparaît en pleine lumière : pour Rabbi Yehochouâ, le moment décisif (« caïros » en grec) de la vie est lorsque la terre offre ses premières récoltes, que la nature est en fleur et que la plupart des animaux et oiseaux s’ébattent et s’accouplent. Tandis que pour Rabbi Eliezer, le moment décisif est lorsque les arbres offrent enfin leurs derniers fruits, que la pluie va recommencer à pleuvoir et féconder la terre. Qu’est-ce à dire ? Pour Rabbi Yehochouâ, c’est lorsque la vie se montre au grand jour, que le soleil est au zénith, l’herbe verte et fraîche, en bref que la vie éclôt que se présente le moment opportun de vitalité spirituelle qu’il faut pouvoir saisir au vif pour bouleverser sa vie. Tandis que pour Rabbi Eliezer, c’est au contraire, lorsqu’il commence à faire sombre, que l’on est au bout des récoltes, que l’hiver approche et que l’horizon se sature que se produit le moment de sursaut spirituel. L’un se produit en pleine lumière ; l’autre dans la pénombre. Mais à y regarder de près, on constate que les positions des deux maîtres sont à bien des égards complémentaires, et on ne sera guère étonné de découvrir qu’ils tombent d’accord sur le fait que Sarah, Rahèl nos matriarches et Hanna, mère du prophète Samuel, qui souffraient toutes les trois de stérilité, sont tombées enceintes à Roch ha-chana, en Tichri. 

 

Voilà le point focal auquel je voulais aboutir : La Tora elle-même ne nous dit rien de la fête de Roch ha-chana, car il ne s’y passe rien ! Du moins, rien de bien visible, d’ostentatoire. Si Pèssah se célèbre au moment de la pleine lune, en grandes pompes, l’essentiel de Roch ha-chana se produit à l’abri des regards. C’est peut-être le sens du verset énigmatique des psaumes récités : « Tik'ou va-hodèch chofar ba-késsé le-yom hag'énou, ki hok le-Israël hou, michpat lélohé Yaâkov : Sonnez du Chofar à la nouvelle lune, au jour de notre solennité, car c'est une loi en Israël, une règle en l'honneur du Dieu de Jacob » (Ps 81,4-5). Le mot kèssè indique, semble-t-il, le recouvrement, le fait que la lune ne soit pas visible ou, à vrai dire, à peine visible : un timide croissant de lune révèle le premier quartier, qui par sa forme, du reste, fait penser à la forme courbe du Chofar, telle qu’elle a été finalement adoptée par la tradition. Tout un symbole !

 

À Roch ha-chana, tout revient au Chofar, à ce qu’il porte comme annonce, comme espoir. C’est à l’office du matin de la fête, que nous lisons la promesse faite à Abraham et à Sara selon laquelle ils auront Isaac pour descendance. Ils n’avaient qu’un infime espoir d’y parvenir. Si bien que lorsque Dieu leur a annoncé cette fécondité, ils n’ont pu s’empêcher d’en rire. C’est encore à Roch ha-chana, que nous lisons l’épreuve d’Abraham à qui Dieu demande d’aller sacrifier son fils. Il pouvait craindre de perdre tout ce qu’il avait tant attendu. Mais un mince filet de mémoire, d’espoir conservé aux tréfonds de son être, le souvenir d’une promesse, lui a permis de surmonter l’épreuve du découragement. Cet épisode de confiance et de persévérance retentit encore à nos oreilles, au cri du Chofar, comme un événement majeur qui nourrit la conscience de tout un peuple. Enfin, c’est à Roch ha-chana que nous nous rappelons la prière de Hanna, en mal d’enfant. Hanna ne prie pas à cœur ouvert. Le prêtre Eli la voyant remuer les lèvres sans qu’un son ne surgisse de sa bouche la croit ivre. Elle s’était immergée au plus profond de son âme, baignant dans ses larmes intérieures, comme on se plonge dans un mikvè, dans le plus grand secret. Ses pleurs n’étaient pas ceux de la déréliction.

 

Mes chers amis, je ne voudrais en aucun cas apparaître dans mon « sermon » comme le messager du Seigneur qui promet que si nous prions de tout notre cœur et, pour être un brin cynique, que si nous offrons de beaux dons à la synagogue en guise d’indulgences, tout ira pour le mieux, de sorte que nos vœux  les plus chers seront enfin exaucés. Nous savons que cela ne marche pas ainsi – ce serait, avouons-le assez infantile et mercantile – et qu’il nous faut tous apprendre à vivre avec nos désirs inassouvis, nos espoirs insatisfaits, nos défauts incorrigibles, les injustices qui ne connaîtront pas de redressement et les deuils irréparables. Mais toutes ces lacunes, ces béances, ces échecs ne doivent en aucune façon nous décourager. Telle est la leçon du Chofar et je vais tenter de m’en expliquer brièvement.

 

Il y a bien des choses que nous ne maîtrisons pas. Pour citer Hanna Arendt : « deux malheurs menacent l’action : l’irréversibilité du passé et l’imprévisibilité de l’avenir » Toutefois, s’empresse-t-elle d’ajouter magistralement : « de même que la promesse lutte contre celle-ci (l’imprévisibilité), le pardon lutte contre celle-là (l’irréversibilité) » (La condition de l’homme moderne [The Human Condition, 1958], p. 236-247).

C’est toute la profondeur de l’idée de techouva, au cœur des fêtes de Tichri, et que l’on traduit souvent par « repentir » ou « repentance », faute d’avoir un terme français qui en récapitule les nuances multiples. La techouva ne se réduit pas à la contrition, aux remords, à l’autoflagellation. La techouva est un retournement de l’âme, une mutation. On dira en langage moderne que c’est une reconfiguration. Nous ne pouvons pas changer les faits ; mais nous pouvons changer notre vision des faits. Nous pouvons poser un autre regard sur les autres et sur nous-mêmes, y déceler l’image de Dieu, le plus fort et le plus beau de notre humanité. Une des prières de Tichri qui me touche le plus dit simplement ceci :

תֵּן בְּלִבִּי שֶׁאֶרְאֶה מַעֲלַת חֲבֵרִי וְלֹא חֶסְרוֹנוֹ.

Donne à mon cœur de voir en mon prochain ce qui fait sa valeur et non ses travers.

 

La techouva est ce sursaut si intime, si secret qu’il reste imperceptible. Roch ha-chana abrite dans la seule vibration du Chofar tout le secret de cette transformation. La réponse la plus puissante que l’on puisse produire face aux épreuves de la vie est de ne pas désespérer même quand il n’y a pas trop d’espoir ! Je veux dire : pas d’espoir solide pour obtenir ou retrouver une chose ou un être qui nous est cher. Le professeur Yeshaya Leibovitz se plaisait souvent à citer la devise de Guillaume Ier d’Orange-Nassau de Hollande qui lutta au 16e siècle contre l’inquisition espagnole : « Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ! » Pour le dire autrement : ne jamais renoncer à ce en quoi l’on croit, ne rien céder au fatalisme. C’est une forme d’héroïsme parfois sacrificiel mais qui n’a rien de masochiste ou d’ascétique. Il ne s’agit pas de renoncer au bonheur et aux bienfaits de la vie, mais de ne pas en dépendre pour décider de sublimer sa vie, d’en faire une aventure exaltante, une occasion sans cesse renouvelée de nous dépasser, de donner de l’amour, de la joie, de la fraternité. En bref, de sourire à la vie, malgré ses revers. Notre amie Catherine Chalier vient de publier un ouvrage dont le titre en condense le défi : Découvrir la gratitude au risque de l’asymétrie. L’asymétrie, c’est le risque de ne pas être payé en retour de tout ce que l’on accomplit, et de trouver en soi, dans le cadeau d’avoir reçu la vie, les ressources qui donnent goût et sens à la vie, comme dans cette puissante prière que l’on récite en s’éveillant au matin :

מוֹדֶה (מוֹדָה ) אֲנִי לְפָנֶֽיךָ, מֶֽלֶךְ חַי וְקַיָּם, שֶׁהֶחֱזַֽרְתָּ בִּי נִשְׁמָתִי בְּחֶמְלָה, רַבָּה אֱמוּנָתֶֽךָ.

Je Te suis reconnaissant(e), Souverain dont la vie est éternelle, de me restituer mon âme avec bienveillance. Grande est la confiance que Tu m’accordes.

 

Comprenez bien, pour conclure, en cette période sombre que nous connaissons, que mon message n’est pas celui de la résignation béate, le renoncement à toute attente. L’optimisme n’est certes pas toujours réaliste mais c’est une mitsva, une injonction ! Et ça peut marcher ! En décidant que nous pouvons réchapper, nous mettons toutes les chances de notre côté. C’est une des leçons que je tire des propos du très controversé professeur Didier Raoult, notamment pour son traitement à l’hydroxychloroquine que nombreux décrient ou considèrent comme pur effet placebo. Je n’entrerai pas dans le débat : je n’ai guère envie de me faire des ennemis au jour de Roch ha-chana ! Mais il a souligné par ailleurs ceci qui est unanimement reconnu : l’effet placebo, c’est l’impact réel, positif, sur les chances de guérison que produit la confiance que le malade accorde à un médecin et au traitement qu’il lui prescrit quand bien même la substance serait inactive. Et, inversement, il existe bien un effet nocebo, l’impact négatif de la défiance envers le traitement, sur les chances de guérison du malade. Un beau midrach du Talmud de Jérusalem (Roch ha-chana 1, 56a) ne dit pas autre chose lorsqu’il raconte que si au jour de Roch ha-chana, jour du jugement, le peuple juif se revêt d’habits blancs, se fait beau et se délecte de délicieux repas dans une quasi-insouciance, c’est parce qu’il est persuadé que le jugement de Dieu lui sera favorable ! Autrement dit, si vous voulez être blanchis, commencez par vous habiller de blanc !

 

Enfin, je ne ne peux m’empêcher de terminer ce propos par une petite blague israélienne, à effet placebo garanti : Deux amis patientent dans une salle d’attente et s’apprêtent à entendre le diagnostic du médecin. Chimôn, blême, ne peut dissimuler sa vive anxiété. Mochè lui dit : Chimôn, pourquoi t’inquiéter ? Qu’est-ce qu’il peut déjà t’arriver ? De deux choses l’une. Soit le médecin va te dire que tu es malade, soit que tu ne l’es pas. Si tu ne l’es pas, tu seras rassuré. Et si tu l’es, il y a deux possibilités. Soit c’est grave, soit cela ne l’est pas. Si cela ne l’est pas, tu seras rassuré. Et si cela l’est, il y a encore deux possibilités. Soit, tu vas t’en sortir, soit tu ne t’en sortiras pas. Si tu t’en sors, tu seras rassuré. Et si tu ne t’en sors pas, il reste toujours deux possibilités. Soit tu iras en enfer, soit tu iras au paradis. Si tu vas au paradis, tu seras rassuré. Et si ce n’est pas le cas et tu te retrouves en enfer, pourquoi t’inquiéter ? Crois-moi, tu n’y seras pas seul, tu y retrouveras tous les copains !

 

Bon, en attendant, c’est au paradis terrestre, je veux dire à Adath Shalom, que je vous donne rendez-vous cette année. Comptez sur nous pour redoubler d’inventivité et faire en sorte que nous puissions, avec l’aide de Dieu, bénéficier d’une année intense et riche de notre judaïté. De grands défis sont devant nous. Et nous comptons sur votre soutien et votre participation indéfectibles en ces temps décisifs.

 

Tikhlè chana ve-kelilotéa : Que se termine cette année avec ses malédictions !

Takhèl chana ou-virkotéa : Que s’ouvre l’année nouvelle avec ses bénédictions !

 

Le-chana tova tikatévou ve-téhatémou : Soyez tous inscrits et consignés pour une année de prospérité !

 

Rivon Krygier