La ligature d’Isaac

Beit Hamidrach du dimanche 24 mai à 11 heures avec Robert Zittoun

 

RÉSUMÉ


Cette séance vient en complément de celle consacrée au même sujet le 22-06-2019. Tout était parti de ma lecture d’un ouvrage de Kierkegaard, philosophe danois du 19eme siècle, chrétien et existentialiste. Dans son livre très percutant consacré à cet épisode biblique, Kierkegaard écrivait que l’obéissance d’Abraham de sacrifier son fils Isaac transcendait la morale, qu’il s’était comporté comme un « chevalier de la foi », car autrement ce n’aurait été qu’un meurtrier. J’en discutai avec Rivon Krygier qui me prêta un livre de Alexander Even-Hen, maître de conférences à Jérusalem, consacré à diverses interprétations philosophiques et mystiques de la ligature d’Isaac.  Les six commentaires que j’ai rapportés en juin, allant du hassidisme ashkénaze au Rav Lévy Itzhak de Berditchev (le Rali) contemporain de Kierkegaard rapportaient l’obéissance muette d’Abraham - contrairement à ses objections à Dieu quand Il lui fit part de sa décision de détruire Sodome et Gomorrhe - était expliquée par un mélange d’amour et de crainte, la crainte, souvent traduite dans les sidourim par déférence ou vénération, étant prédominante. Dans le Beit hamidrach du 24 mai je rapporterai surtout les hypothèses des auteurs contemporains, les deux derniers dans le livre d’Even-Hen et trois autres.

Pour le Rav Kook (1865-1935) l’amour de Dieu chez Abraham était profondément lié à la crainte, mais une crainte différente de la peur, car liée au sentiment qu’il allait permettre par le sacrifice l’ascension spirituelle d’Isaac. Pour Abraham Yehouchoua Heschel, ce qui dominait était l’amour dans les deux sens, de Dieu envers Abraham, et d’Abraham envers Dieu. La crainte existait aussi, mais pour Heschel la crainte du ciel ne veut pas dire subir son joug. Le croyant doit au contraire s’opposer à ce qui est contraire à son intuition morale profonde.

Dans une interview consacrée à la peur, paru dans la revue Plurielles en 2019, Delphine Horvilleur soulève une hypothèse proche de la psychanalyse : c’est parce que Isaac a vu lors du sacrifice quelque chose que personne ne devrait voir, un père levant son couteau contre son fils, qu’il devint plus tard aveugle. Des similitudes avec la légende d’Œdipe, sauf qu’ici ce n’est pas le fils qui tue son père mais plutôt un père qui a failli tuer son fils.

L’hypothèse la plus intéressante est celle de Jonathan Sacks proposée en 2014. Sacks se réfère à Fustel de Coulanges, selon laquelle de tout remps le père est le propriétaire de sa famille et de ses descendants, y compris avec un droit de vie et de mort. Aussi l’interruption par l’ange du geste mortifère d’Abraham vient, pour la première fois, signifier que les enfants ne sont pas la propriété de leurs parents. La Torah représenterait ici la naissance de l’individu comme la figure centrale de la morale, les enfants, dès leur maturité (Bar ou Bat Mitsva) devenant des agents moraux.

Rivon Krygier quant à lui, relève comme bien d’autres, dans le Nouveau colloque des Intellectuels juifs de langue française de 2016, la double ambiguïté de l’ordre de Dieu (« Fais le monter pour le sacrifice » et non « pour le sacrifier ») et d’Abraham disant aux deux serviteurs : « Nous allons monter pour le sacrifice, puis nous descendrons », trahissant ainsi espérance et confiance en Dieu. Une ambiguïté impliquant pour cette paracha, nous dit Rivon, un « prisme de lecture » . Surtout il souligne que, si le sacrifice avait été accompli, c’eût été la fin de la foi (Emouna) et le désaveu « cinglant et sanglant » du monothéisme.

Je ne pourrai terminer sans citer Catherine Chalier dans son livre « Lire la Torah » (2014). Elle y rappelle les quatre niveaux de lecture : le Pschat, le Remez, le Drach, et le Sod.  Lire la Torah, écrit Catherine, n’est pas un acte purement intellectuel, mais est porté par un élan d’amour pour Celui qui nous y parle. Aussi le lekh lekha répété deux fois à Abraham, la deuxième lors de  l’ordre de prendre son fils et d’aller vers le lieu qu’Il lui montrera, s’adresse non seulement à Abraham, mais à tous ceux qui « s’empoignent » avec la ligature d’Isaac.