Kippour 5782

Dracha du rabbin Josh Weiner

Shana tova, hatima tova, hag sameah. Merci d’être ici avec moi, et dans l’esprit de ce jour de pardon, je voudrais demander pardon pour mon français.

 

L’année dernière pour Yom Kippour, partout dans le monde, nous avons eu un étrange office confiné, et ça a été aussi difficile que pour toutes les autres fêtes pendant cette pandémie ; et nous avons surmonté cette difficulté, comme nous avons surmonté presque toutes les difficultés de la pandémie. Mais le fait que nous vivions ce Yom Kippour avec un masque pour la deuxième fois est en un sens encore plus difficile que la première fois. “Einmal ist keinmal’’, a écrit Milan Kundera, une fois c’est jamais ; mais lorsqu’une chose n’est plus unique, notre capacité à pardonner le désagrément est mise à l’épreuve. Beaucoup ont lâché l’affaire, les communautés luttent toujours pour se reconstruire et pour retrouver leur passion après ces deux dernières années si éprouvantes.

 

Le problème de la vie avec un masque me rappelle souvent une malédiction prédite par Dieu au peuple d’Israël. Dieu dit qu’un jour viendra, où il semblera qu’il n’y a pas de Dieu dans le monde. 

 

וְחָרָ֣ה אַפִּ֣י ב֣וֹ בַיּוֹם־הַ֠ה֠וּא וַעֲזַבְתִּ֞ים וְהִסְתַּרְתִּ֨י פָנַ֤י מֵהֶם֙

“Ce jour-là, Ma colère s’enflammera contre eux, Je les abandonnerai, Je leur déroberai Ma face’’ (Deut 31:17)

 

Cette image du visage caché de Dieu - hester panim - est devenue encore plus frappante pour moi cette année. Le masque cache les émotions, il rend la relation plus difficile. Je m’inquiète pour mon fils d’un an et demi, qui a vu moins de sourires dans sa vie qu’il ne mérite. Dieu menace le peuple de couper les liens, par un masque - l'opposé de la révélation. Les rabbins, cependant, sont créatifs, et ils arrivent à préserver la relation dans cette malédiction même en son absence. La langue de la promesse est, וְהִסְתַּרְתִּ֨י פָנַ֤י מֵהֶם֙ “Je leur déroberai ma face”, je la dissimulerai à eux, le peuple juif. Même cela c’est une sorte d'adresse. Le Talmud fait un commentaire surprenant : 

 

אָמַר רַב בַּרְדְּלָא בַּר טַבְיוֹמֵי אָמַר רַב כׇּל שֶׁאֵינוֹ בְּהֶסְתֵּר פָּנִים אֵינוֹ מֵהֶם

“Rav Bardela bar Taviomi dit au nom de Rav : quiconque n’est pas inclus dans “la dissimulation du visage’’ n’est pas des “leurs”. (Hagiga 5a). 

 

Ce qui signifie : quiconque voit ses prières exaucées n’est pas un juif. C’est choquant, un jour de Kippour, alors que nous nous engageons dans une journée entière de prières. Dieu a promis de dérober sa face, et faire partie du peuple pour qui cela compte signifie accepter cette réalité et ses implications : vivre avec l’absence, ne pas naïvement attendre que tous nos vœux soient exaucés. D’après les mots d'Emmanuel Lévinas, le judaïsme est une religion d’adultes.

 

Cette dernière année a été une année de chaos. Nous ne pouvions rien prévoir un mois en avance, nous ne savions pas quelles prédictions croire et à qui faire confiance. En plus de la lassitude, il y a un sentiment de confusion. Je sais que ce propos-là n’aide pas à trouver des solutions. Il y a assez de personnalités religieuses et politiques qui promettent des solutions simples : priez assez, et tout ira bien. Mettez les tefillins, allumez les bougies, ça ira. Mais le Talmud dit : même si tout n’ira pas bien, même dans l’absence, le silence et la confusion, Dieu est avec nous.

 

Le désarroi que nous ressentons est réel. Il y a un midrash que j’aime bien, qui parle de la ligature d’Isaac. Après que Dieu a dit à Abraham de sacrifier son fils sur la montagne, Satan vient (vian) à Abraham et murmure : en fait c’était moi, c’est moi qui t’ai dit ça. Abraham est face à un défi double, pas seulement un test de confiance en Dieu, mais un test de confiance en sa propre confiance, pour avancer là où il pense qu’il sait où est la vérité, même s’il ne peut jamais être sûr. Rebbe Nachman de Braslav parle d’un mensonge très déroutant que les gens incluent dans leurs prières, qu’il appelle ‘emet chel cheker’ - une ‘’vérité des mensonges’’. Il y a des gens, peut-être la majorité et moi inclus, qui s'inquiètent de tout ce dont il faut s'inquiéter d'après la mode du moment, ou bien qui disent les mots du sidur sans ajouter leurs propres intentions - et même si elle sonne vraie et semble vrai, leur prière est vide. Eviter emet chel cheker exige que nous examinions vraiment ce que nous disons, que nous nous demandions vraiment : pourquoi suis-je venu à la synagogue ce soir ? 

 

YK est un jour pour l’honnêteté, surtout si nous le comparons à Rosh hashana. En fait, nous ne sommes pas exactement sûrs quel jour est RH, alors nous célébrons deux jours, juste pour être sûr. Nous ne sommes pas sûr de la manière correcte de sonner le shofar, alors nous le sonnons de trois manières différentes, trois fois, puis nous répétons cela trois fois avant Moussaf, et à nouveau encore pendant Moussaf. Mais YK, ce n’est qu’un jour. Peut-être que c’est le mauvais jour. On ne sonne le shofar qu’une fois, à la fin. C’est peut-être bien comme ça. Nous venons tels que nous sommes, avec toutes nos erreurs, notre trouble, sans prétendre être ailleurs. A Rosh hashana, nous combattons le doute et le chaos ; à Yom kippour, nous nous y soumettons. Il y a une vulnérabilité, alors que nous nous tenons debout en prière, sans avoir nulle part où se cacher - pas de repas, pas de bavardage, pas de mensonges. Cette vulnérabilité et cette honnêteté ouvre la voie à l’intimité, entre nous dans la communauté, avec Dieu, et avec nous-mêmes.

 

Si nous nous regardons les uns les autres, après une année de notre propre ‘’hester panim’’, une année de cache-cache sous nos masques, nous voyons que nous sommes devenus experts dans l’art de voir à travers les masques. Nous savons maintenant quand quelqu’un sourit, ou se soucie. Les masques devraient recouvrir les émotions et les relations, mais nous pouvons ressentir les émotions et nouer des liens malgré les masques. De même, dans ce monde où manque la clarté divine, ce monde de confusion et de fatigue, le monde d’un Dieu masqué - nous pouvons aussi être experts dans l’art de voir au travers, et nous faire confiance pour faire ce qui est juste.

 

Tsom kal, je souhaite à chacun un Yom Kippour à la fois doux, puissant et honnête.