Dracha de Kippour 5779

prononcée par Aline Benain, présidente d'Adath Shalom le 19 septembre 2018

Le 19 juillet dernier, le rabbin massorti Dov Hayun a été arrêté, chez lui, à Haïfa, au petit matin. Son crime : avoir célébré des mariages en dehors des institutions d’un rabbinat d’Etat en proie à une harédisation de plus en plus forte et assumée.

Le 21 juillet, le Grand Rabbin de Jérusalem Chlomo Amar, accueilli très officiellement quelques semaines plus tôt, à Paris, par le Consistoire, proposait, alors qu’une série de secousses sismiques sans gravité venait de toucher le nord d’Israël, cette pertinente explication : « Dieu voit que nous sommes endormis, alors il nous secoue et nous appelle à nous réveiller d'un profond sommeil ! » A l’appui de ses élucubrations, il n’hésitait pas à enrôler le prophète Jérémie : « Recherchons nos voies et sondons, Et retournons à l'Éternel » (Lamentations, 3,40

Le 1er août, le « Rav » Zamir Cohen, dont le site Torah-Box transmet avec zèle la lumière aux francophones, interrogé sur le sens à donner au fait qu’un bloc de pierre s’était détaché du Kotel avant de tomber dans l’espace théoriquement réservé à la prière égalitaire, expliquait « C’est comme si le Kotel demandait réparation de l’offense subie ».

Je pourrais, hélas, dérouler longtemps encore cette triste litanie de bêtises, d’anathèmes et de violences.

Notre Peuple est malade.

Il est travaillé, en des franges certes minoritaires mais puissantes et très déterminées, par le fléau du littéralisme dans l’approche des textes, du radicalisme dans la volonté de conquête, du fondamentalisme dans la recherche d’une « pureté » aussi chimérique que criminelle.

Nos « fous de Dieu » instrumentalisent la démocratie israélienne, grâce à un mode de scrutin, la proportionnelle intégrale, qui fait d’eux les pivots de majorités de rencontre. Ils confortent et appuient ceux qui, en diaspora, et singulièrement en France, entendent suivre le même chemin.

« Kol Israël Arévim ze laze », « Tous les enfants d’Israël sont garants les uns des autres ». Ce principe majeur, qui nous prépare aussi à reconnaitre comme prochains tous les autres, a perdu l’essentiel de sa signification et de sa grandeur pour ceux qui aujourd’hui s’autorisent, en osant se réclamer de la Torah, à désigner le « bon » et le « mauvais », le « vrai » et le « faux » Juif, à utiliser de plus en plus souvent la violence verbale et symbolique comme la violence physique contre ceux et celles qui ne leur ressemblent pas. Ils divisent sciemment notre Peuple, jettent l’anathème sur des Communautés entières d’Israël, fracturent des familles.

Cette situation nous fait mal. Elle doit aussi nous faire honte.

Surtout, elle doit nous faire réagir.

Heureusement, il existe dans le monde juif, en Israël comme en diaspora, des forces, nombreuses elles aussi, qui peuvent et doivent désormais, dans la reconnaissance et le respect de leurs spécificités propres qui sont leur commune richesse, faire entendre ensemble leur refus de l’enfermement, de la sclérose, de la réduction d’une tradition ouverte, infiniment riche et subtile à une succession d’affirmations péremptoires et de formules magiques.

Les dénominations auxquelles nous sommes habitués, et légitimement attachés, « orthodoxes », « massortim », « réformés » sont un héritage des réponses forgées au 19e et au 20e siècles pour prendre en compte la déflagration salutaire de l’Emancipation, pour répondre aux défis et aux questions que posaient l’entrée enfin possible, sur un pied d’égalité au moins théorique, dans les sociétés majoritaires.

Nous restons convaincus, nous Massortim, que la voie que nous avons choisie et que nous devons continuer à faire vivre et connaitre toujours mieux, est absolument pertinente pour garantir la transmission d’un héritage dont nous sommes les usufruitiers responsables.

Parce que nous tenons que le meilleur rapport à la Tradition réside dans notre volonté permanente d’élucidation pour garantir sa pérennité dynamique, nous refusons qu’elle risque de se confondre avec l’immobilisme et la sclérose comme nous pensons qu’il y a beaucoup à perdre à traiter trop légèrement ce qui nous a été transmis par les générations nombreuses qui nous ont précédés.

Cela ne doit pas nous empêcher pour autant de parler et d’agir avec toutes celles et tous ceux qui au sein du libéralisme comme de l’orthodoxie ne se résolvent pas à voir le Judaïsme réduit à la mise en œuvre d’une longue suite d’oukases, à accepter le retour à un ghetto dont nous construirions nous même les murs.

C’est ce que nous avons fait, avec succès, en 2015, quand nous sommes allés, avec les représentants des autres communautés modernistes, demander au Ministère de l’Intérieur que nos synagogues, qui étaient systématiquement exclues des mesures de protection mises en œuvre par l’Etat puisque sciemment retirées des listes transmises aux autorités par les représentants du Judaïsme « officiel », soient également incluses dans les dispositifs de surveillance.

C’est ce que nous faisons, chaque jour, dans le cadre de l’Ecole Juive Moderne dont l’idée et l’initiative reviennent à notre Rabbin, ou dans celui de Mikhtav Hadash, notre revue, ouverte à des contributeurs et contributrices de sensibilités diverses qui acceptent de réfléchir et de dialoguer ensemble.

Nous ne devons pas craindre ces initiatives transversales, elles sont plus que jamais nécessaires et nous y avons, je crois, par la nature du Judaïsme que nous portons, une responsabilité particulière. Nous pouvons créer des liens, faciliter les échanges, atténuer les méfiances réciproques.

 

Ce travail commun ne nous dispense pas, bien au contraire, de continuer à soutenir le développement en France de notre Mouvement.

Massorti France regroupe aujourd’hui sept communautés, à Paris, Nice, Marseille, Aix-en- Provence, Saint-Germain-en-Laye et Toulouse. Des demandes d’informations ou de soutiens nous parviennent d’autres villes. Guy Schapiro, membre-fondateur d’Adath Shalom vient d’en être élu Président. Il succède à Aline Schapira que je souhaite, en mon nom personnel et au nom de tous, remercier pour le grand travail accompli ces dernières années.

Il s’agit à la fois de faire connaitre, d’aider à construire et de penser à l’avenir. La tâche, évidemment est immense, et nous, qui sommes à la fois la plus ancienne et la plus nombreuse des communautés massorti françaises y prenons notre large part, à tout point de vue. Nous allons évidemment continuer à le faire.

 

Nous voici donc au cœur du réacteur : à Adath Shalom.

En diaspora, la communauté est, avec la famille, l’unité de base de notre Peuple. C’est là que les énergies individuelles se concentrent et s’exaltent pour offrir un précipité qui les exprime mais aussi les dépasse. Adath Shalom n’existe que grâce à elles qui sont autant d’intelligences et de sensibilités en acte.

Je veux remercier toutes celles et tous ceux, qui, chacune et chacun à leur manière, indispensable autant qu’unique et précieuse, jouent leur partition dans l’orchestre. Ils voudront bien me pardonner de ne pouvoir les citer tous nommément.

Je veux saluer le travail aussi discret qu’efficace, et parfois ingrat, des membres du Conseil d’administration, l’engagement remarquable aussi de salariés qui ne mesurent ni leur dévouement, ni leur temps.

Entre tous, c’est une alchimie subtile qui permet le quotidien et assure l’avenir.

Je veux, évidemment, rendre hommage au « grand alchimiste », notre Rabbin, dont la hauteur de vue, la sagesse, le travail inlassable nous portent et nous accompagnent.

Nous avons aussi, chabbat après chabbat, le bonheur de la voix d’Elkana Hayoun pour élever notre prière, il fait parmi nous l’unanimité, ce qui, en soi, n’est pas si ordinaire …

Toutes ces énergies sont au service d’une ambition : partager et faire rayonner toujours mieux le Judaïsme exigeant et ouvert que nous portons en France depuis trente ans.

Pour cela, nous avons, vous le savez, initié deux chantiers majeurs, étroitement liés l’un à l’autre : celui de la rénovation et de la reconfiguration de notre synagogue et de l’ensemble nos locaux d’une part, celui de la relève d’autre part. Nous avons, sur l’un et l’autre, bien avancé l’an passé.

Après un débat nourri dont je salue la qualité comme le rassemblement des énergies, à poursuivre et amplifier toujours, autour du projet adopté à une large majorité, la première partie des travaux a été réalisée durant l’été. C’est, à tout point de vue, un effort considérable qui a été entrepris et je dois dire que la satisfaction manifestée par tant d’entre vous aux vues de ses premiers résultats est un puissant stimulant à continuer. Plus que jamais, nous devons rester mobilisés pour achever dès l’été prochain, l’ensemble du programme prévu. Vous continuerez à être, comme je m’y étais personnellement engagée, non seulement régulièrement informés mais surtout associés à l’avancée du travail.

Cet ambitieux projet témoigne de notre confiance en l’avenir, c’est-à-dire dans notre capacité à être toujours plus convaincant quant à la nécessité de faire vivre le Judaïsme sans démagogie et sans crispation que nous aimons, et à nous assurer qu’après nous de plus jeunes prendront la relève et y réussiront mieux encore que nous aurons pu le faire.

Nous avons amorcé l’an dernier la réflexion avec les jeunes adultes de notre Communauté. Je remercie très vivement celles et ceux qui ont répondu à notre invitation. Le dialogue a été fructueux et nous, les « vieux », avons beaucoup appris. D’ores et déjà, deux projets ont été retenus : l’organisation régulière de dîners chabbatiques plus spécifiquement destinés aux jeunes adultes -ils sont animés par Faustine Sigal, qui a mené avec intelligence et talent notre dernier seder communautaire- ainsi que la mise en place, très rapidement, d’un espace de « coworking » qui permettra à celles et ceux qui le souhaitent de venir travailler « chez eux » à Adath Shalom avec une bonne connexion internet, une solide machine à café… et le plaisir de se retrouver dans un espace qu’ils aiment.

Parallèlement, le programme « Jewnior » destiné au post-bar et bat mitzvah a pris de l’ampleur : des contacts avec les communautés massorti d’Argentine et de Grande Bretagne ont été noués tant dans le cadre du groupe local NOAM/EI que dans celui de NOAM Olami, la branche dédiée à la jeunesse de notre Mouvement.  Elias Garzon, qui a effectué tout au long de l’été un travail remarquable même si nos camarades britanniques ne lui ont pas toujours facilité la tâche par leur gestion très particulière des horaires de chemins de fer, est d’ailleurs lauréat de l’une des bourses NOE pour la jeunesse qu’a créée le FSJU. Elle a permis de financer une part importante des projets et activités de « Jewnior ».

Ainsi, beaucoup a été fait. Soyez rassurés cependant, l’essentiel reste toujours à venir, il nous revient, il vous revient, de l’accomplir. Il y a de la place -et du travail- pour toutes et tous dans une communauté dont les murs, même refaits à neuf, ne trouvent toujours leur vocation que par l’usage que vous en faites, par la vie et la force spirituelle que vous y insufflez.

Au seuil de cette nouvelle année, je vous souhaite du fond du cœur, à vous et vos familles, toute la paix, la sérénité et le bonheur auxquels vous aspirez dans un monde que nous allons continuer à espérer, de manière têtue et active, moins terrible pour tous.

Puisse 5779 être une belle année, pour chacun d’entre vous, pour notre Communauté, pour Israël, pour notre Peuple tout entier, pour toutes celles et tous ceux qui, partout parmi les Nations, aspirent à la paix et la fraternité.

Et puissiez-vous tous, mes amis, être inscrits dans le Livre de la Vie.

Chana Tova ou G’mar Hatima Tova !

Aline Benain.