Dracha de Catherine Chalier

Chavouot - 18 mai 2021

Les sages se demandent pourquoi cette fête se trouve indiquée de cette façon plutôt que par son jour précis, comme le sont les autres fêtes mentionnées dans ce passage du livre des Nombres. Pourquoi n’est-il pas rappelé que c’est la fête du don de la Torah, mais simplement dit que c’est la fête des prémices, comme si c’était là l’essentiel de ce jour ?

Dans la même optique de questionnement : pourquoi la fête est-elle liée au compte de l’ômer et décrite ainsi : jusqu’au « lendemain de la 7e semaine, soit cinquante jours, et vous offrirez à l’Eternel, une oblation nouvelle ( מנחה חדשה )» (Lv 23, 16) ? Les versets qui suivent décrivant alors cette offrande de façon précise.

Même le mot « offrande » (מנחה) nouvelle fait question : pourquoi n’est-il pas dit « offrande de la moisson nouvelle » ? N’est-ce pas cette dernière qui est nouvelle ?

Enfin quel est le lien de la fête de Chavouot avec ces sept semaines du compte de l’ômer ?

 

R. Chalom Noah Berezovski qui pose toutes ces questions dans un passage de son Netivot Chalom (Sur les fêtes, t.2, p. 339), répond que l’expression « offrande nouvelle » signifie une « offrande de renouvellement (התחדשות) », il s’agit pour le juif (comme il dit) de se renouveler en ce jour comme s’il devenait une créature nouvelle. Les cinquante jours de l’ômer sont autant de jours de préparation à un tel renouvellement personnel lors de la fête de Chavouot. Ce serait là la tâche qui incombe à Israël afin de se préparer à recevoir la Torah. On ne la reçoit en effet qu’en tant qu’on est devenu une créature nouvelle (j’ajoute au commentaire de R. Berezovski sinon on a l’illusion de la recevoir, mais qu’a-t-on reçu en vérité si on reprend sa routine de vie exactement comme avant ?). Il convient de s’y préparer, en transformant notre réalité présente en réalité nouvelle et cela prend du temps, le jour même de Chavouot c’est probablement trop tard. Ce qui signifie qu’on n’a dans ce cas rien à offrir puisque, de fait,  c’est nous-mêmes qu’il s’agit d’offrir en  מנחה חדשה, c’est-à-dire en offrande de renouvellement.

 

R. Berezovski cite alors un passage du traité Chabbat 88b, R. Joshua ben Levi dit qu’à chaque parole qui sortit de la bouche du Saint, béni soit-Il, les âmes des enfants d’Israël disparurent, comme il est dit : « Mon âme s’était évanouie tandis qu’il parlait » (Ct 5, 6). Mais si, dès la première parole, leurs âmes s’étaient évanouies, comment purent-elles recevoir la seconde parole ? Il fit descendre la rosée avec laquelle Il ressuscitera les morts et les fera revivre.

 

Je me souviens ici d’une parole de R. Tsaddoq haCohen de Lublin :

 

La Torah orale est comparée à la rosée qu’on ne voit pas tomber du ciel, ce n’est qu’en constatant que la terre est humidifiée que nous savons qu’elle est tombée du ciel.  C’est en effet ce à quoi ressemble la Torah orale pour les sages qui la renouvellent avec cœur et ce qu’ils disent est vraiment paroles du Dieu vivant, des paroles mises sur la bouche par le Saint, béni soit-Il, qui habite leur cœur. (…)

L’essentiel en ce qui concerne la Torah orale est de sentir le taam (signification, saveur, goût) de la Torah écrite, et lorsque nous le ressentons, nous remercions et nous bénissons. Quand nous ne le faisons pas, c’est que nous avons étudié sans désir et sans taam, c’est ce qui est décrit par l’expression ‘vous avez abandonné ma Torah’.

(p.339) (Sur Dt 33, 1).

 

Le don de la Torah va de pair avec ce renouvellement-là aussi. Double renouvellement donc : celui de soi et celui des paroles de Torah, les deux étant indissociables. Et les sept semaines qui précèdent préparent donc un tel évènement. Elles préparent à l’évènement du « Tu nous as choisis » en nous purifiant de nos impuretés. Par quoi il faut entendre selon moi tout  ce qui nous fait pactiser avec la mort, et cela de multiples façons à commencer par la plus banale peut-être la tristesse qui nous ronge si souvent, jusqu’à la plus terrible sans doute la haine. Ce qui signifie aussi que la créature nouvelle - celle dont le dynamisme est renouvelé parce qu’elle reçoit véritablement en elle les paroles de la Torah, parce qu’elle les laisse l’atteindre au plus intime d’elle-même - doit s’efforcer de faire un véritable travail en ce sens, un travail (avoda) sur elle-même, durant les sept semaines qui précèdent Chavouot. Sinon elle n’aura rien à offrir.

 

Autre point : on offre les prémices de la moisson le jour de Chavouot, après sept semaines (pluriel de chavoua donc), mais ce nom connote aussi un serment (שְׁבוּעָה). Israël fait le serment de servir l’Eternel de tout son cœur, de toute son âme et de tout son pouvoir. Et l’Eternel fait le serment de ne pas les échanger contre un autre peuple. En ce jour ce serment réciproque se renouvelle, affirme R. Berezovski. On sait pourtant qu’une telle réciprocité n’apparaît pas souvent de façon claire aux créatures que nous sommes. Question : rester fidèle à notre part de serment implique-t-il que nous soyons sûrs que l’Eternel reste fidèle à Sa part de serment parce que nous en avons des signes tangibles ? Certainement pas, à moins de s’illusionner sur de tels soi-disant signes tangibles. Toutefois il est un signe qui demeure même dans des circonstances tragiques : découvrir que, même alors, existe des personnes capables d’attention à autrui ou de paroles qui éclairent un peu sa détresse. C’est là une révélation inouïe qui résulte sans doute d’un long travail sur soi et de cette capacité à recevoir la Torah, y compris quand l’Eternel ne semble pas au rendez-vous de la réciprocité du serment. Mais, question encore : n’est-il vraiment pas là ?

 

Il ne l’est pas en effet si on attend un secours manifeste qui ne vient pas. On sait que tragiquement c’est souvent le cas. Cependant le fait que certaines personnes continuent de servir le Dieu absent sensiblement en servant leur prochain, en lui enseignant la Torah, comme le faisait R. Kalman Shapiro dans le Ghetto de Varsovie, témoigne de la vie de ce Dieu dans l’âme humaine. Cette vie de Dieu échappe à toute idée de Dieu, elle ne peut se décrire par des attributs censés Le qualifier selon une théologie classique, elle ne se mesure pas à Ses serments qui seraient la réciproque des nôtres.

 

Mais voici :  une humble gratitude s’éveille alors parfois chez ceux qui ont témoigné de cette vie de Dieu en eux et chez ceux qui les ont rencontrés. Parfois aussi chez ceux qui ont découvert ces témoignages, plus lointainement dans le temps, dans d’autres circonstances. Cette gratitude-là s’éprouve comme un desserrement furtif et inespéré de l’emprise du mal sur soi, ou encore comme un répit au temps de la sidération par le malheur ;  elle s’exprime par des paroles et des gestes qui signifient à autrui la primauté de sa vie au sein même d’une création qui l’excède de son immensité. Que l’on soit capable de cette gratitude récuse aussitôt la crispation féroce ou désespérée sur les quatre coudées de ses angoisses propres. Cette gratitude-là n’oublie pas le tragique du monde, elle ne s’y résigne d’aucune façon. C’est bien plutôt parce qu’elle l’affronte, tout en étant privée des armes de l’efficacité concrète et rapide pour en réparer les maux qu’elle se découvre, tel un souffle destiné à grandir encore, comme portée elle-même par plus haut qu’elle.  N’est-ce pas là par excellence la créature nouvelle attendue au rendez-vous de Chavouot ?

 

C.C.