Comme un dibbouk échappé de l'armoire

Aline Benain au Beit midrach du 31 janvier 2021

« Comme un dibbouk échappé de l’armoire » : fantômes de la Shoah dans quelques œuvres littéraires et cinématographiques américaines.

Beit Midrach Adath Shalom, 31 janvier 2021

 

Enregistrement vidéo de la conférence d'Aline BENAIN


Extraits de textes

 

« Eli le fanatique » (1958) in Philip ROTH, Good bye Colombus, 1962. (Edition Folio-Gallimard)

Eli Peck, jeune avocat, est chargé par la communauté juive d’une petite ville des environs de New York, d’y empêcher l’installation d’une Yeshiva par des rescapés du génocide.

1°) Dialogue entre Eli Peck et sa femme Myriam (p.337) :

« - Parfois, j’ai l’impression que tu en as assez et que tu vas t’en aller.

- Assez de quoi ?

- Je ne sais pas, Eli. Assez de quelque chose. A chaque fois qu’une période de calme dure un certain temps et que tout va bien, que nous pensons être encore plus heureux. Comme maintenant. On dirait que tu crois que nous ne méritons pas d’être heureux. »

2°) Eli a donné l’un de ses costumes à un homme de la Yeshiva pour qu’il s’habille de manière discrète. Il trouve en échange devant chez lui, dans une boite, le costume traditionnel qu’il ne souhaitait plus lui voir porter et ne peut s’empêcher de l’essayer (p.355) :

« Le griner, il ne portait pas de chaussettes ? Ou les avait-il oubliées ? Le mystère fut résolu lorsque Eli réussit à rassembler suffisamment de courage pour inspecter les poches du pantalon (…) Il en ressortit avec une chaussette kaki dans chaque main. En les enfilant sur ses orteils, il imagina une genèse : le cadeau d’un GI en 1945. En plus de tout ce qu’il avait perdu entre 1938 et 1945, il avait également perdu ses chaussettes. Ce n’est pas le fait qu’il eût perdu ses chaussettes qui fit pleurer Eli, mais qu’il eût dû s’abaisser à accepter celle-là. »

3°) Myriam vient d’accoucher d’un fils. Eli se présente à la clinique vêtu du costume orthodoxe. (p.366).

« Mais chéri, tu n’as pas besoin de t’habiller comme ça. Tu n’as rien fait. Tu n’as pas à te sentir coupable parce que…parce que tout va bien. Eli, tu ne comprends pas ? »

 

« L’emprunt » in Bernard MALAMUD, Le tonneau magique (1958). (Editions Rivages)

1°) « Et [Bessie] avait des années plus tard trouvé refuge au foyer d’un frère aîné en Allemagne, lequel s’était sacrifié pour l’envoyer en Amérique, à la suite de quoi lui, sa femme et sa fille avaient fini dans un crématoire de Hitler. » (p.236)

 

Léon WIESELTIER, Kaddish, (1998). (Editions Le Livre de poche).

1°) « Le rabbin ordonna à ma mère de retirer le voile d’étamine qui recouvrait la pierre tombale qui porte le nom de mon père et ceux de son frère et de sa sœur. Elle le fit, et les noms furent révélés. Enfin ma mère avait pu enterrer quelqu’un qu’elle aimait. » (p.594)

 

Daniel MENDELSOHN, Les disparus, 2007. (Editions J’ai lu)

1°) « Parmi ces gens, il y en avait certains qui pleuraient lorsqu’ils me voyaient. J’entrais dans la pièce et ils me regardaient (des femmes pour la plupart), et elles portaient leurs mains tordues, avec ces bagues et ces nœuds déformés, gonflés et durs comme ceux d’un arbre qu’étaient leurs phalanges, elles portaient ces mains sur leurs joues desséchées et disaient, d’une voix un peu essoufflée et dramatique, « Oy, er zett oys zeyer eynlikh tzu Shmiel ! » Oh, comme il ressemble à Shmiel ! (…) De ce Shmiel, bien entendu, je savais quelque chose : le frère ainé de mon grand-père qui, avec sa femme et ses quatre filles superbes, avait été tué par les nazis pendant la guerre (…) C’était là, nous le comprenions tous, la légende non écrite de quelques photos que nous avions de lui et de sa famille, qui étaient désormais rangées soigneusement dans un sac en plastique, à l’intérieur d’une boîte qui se trouvait elle-même à l’intérieur d’un carton dans la cave de ma mère. » (p.20)

2°) « Je pense à la façon dont, quand j’avais dix ans et lui huit, j’ai cassé le bras de mon frère Matt, cassé comme ça dans un accès de rage au cours d’une bagarre, un jour, dans le jardin derrière la maison, cassé comme on casse une branche, et maintenant je sais que, quelle qu’ait pu être la raison immédiate de ma violence, les raisons véritables étaient troubles (…) Peut-être que c’est [pour cela] que contre toute attente, c’est Matthew qui est devenu mon compagnon et mon partenaire dans la quête de Shmiel (…) car les centaines de photos de nos voyages (…) ont été avant tout des images qui sont passées devant ses yeux fauves. » (p.176-177)

Santiago H. AMIGORENA, Le Ghetto intérieur, 2019. (Editions P.O.L)

1°) « Lorsqu’il était parti de Varsovie, sa mère lui avait fait jurer qu’il lui écrirait une fois par mois. Mais alors qu’elle n’avait cessé, jusqu’en 1938, de lui envoyer plusieurs lettres par mois, Vicente n’avait tenu sa promesse que pendant la première année qui avait suivi son arrivée à Buenos Aires. (p.22)

2°) « Il n’avait jamais vraiment voulu se rendre à l’évidence du danger que courraient sa mère et son frère, qui vivaient encore à Varsovie. » (p.49)

3°) Vicente avait été un homme installé (…) Il avait été un homme comme tant d’autres hommes, et soudain, sans que rien n’arrive là où il se trouvait, sans que rien ne change dans sa vie de tous les jours, tout avait changé. Il était devenu un fugitif, un traître. Un lâche. Il était devenu celui qui n’était pas là où il aurait dû être, celui qui avait fui, celui qui vivaient alors que les siens mouraient. Et à partir de ce moment-là, il a préféré vivre comme un fantôme, silencieux et solitaire. » (p.183)