Chemot 5781

Dracha prononcée par Tony Lévy le 9 janvier 2021

Parashat Shemot, versets Ex, II, 1: 10, et surtout II: 1-2 et II:6

Samedi 9 janvier 2021, Melaweh Malka (12 mn)

Tony Lévy


La section Shemot comprend 5 chapitres plus le premier verset du ch. VI.  Moïse apparaît dans le texte biblique, il ne nous quittera plus jusqu'à la fin de la Torah. Au ch. III, le verset14 est connu de tous : au Buisson Ardent, la voix divine s'adresse à Moïse. Moïse interroge "quel est Ton nom ? " et il entend Ehyeh asher Ehyeh, Je serai ce que Je serai.

La naissance de Moïse couvre 10 versets du chapitre II, en tout et pour tout. Je vais me focaliser sur trois figures féminines : la mère-porteuse de Moïse (Yokhebed) , sa sœur aînée (Myriam) - leurs noms apparaissent plus loin dans le texte biblique -, enfin sa mère adoptive, la fille de Pharaon (son nom est absent du texte biblique, seul le Midrash lui donnera un nom,  plusieurs même. Retenons ici le nom de Bitya, étymologiquement la fille de Dieu). (Toutes les trois, dira encore le Midrash, sont habitées par le souffle prophétique).

A côté de ces figures féminines, le père-géniteur de Moïse fait pâle figure ('Amran', lui aussi non nommé) ; c'est un homme de 'la famille de Lévi/ beit lewi'' et son épouse est 'une fille de Lévi / bat lewi'. On ne parlera pas de lui aujourd'hui.

Dans les 12 minutes qui me sont accordées, je veux m'attacher au REGARD que porte chacune des trois femmes sur Moïse.  Elles vont, chacune à sa manière, faire face au décret meurtrier de Pharaon : qu'on jette dans le fleuve, le Nil, tout premier-né mâle. Le Midrash interprète la chose ainsi : le jour de la naissance de Moïse, les astrologues de Pharaon avaient annoncé à ce dernier que ce jour même était né 'le libérateur des enfants d'Israël'.  

4 petits versets : 1-2, 4 et 6. 3 regards. Allons-y.

Lisons lentement les deux premiers versets.

Et il est un homme de la maison de Lewi, et il a pris [pour épouse] une fille de Lewi //  Et la femme a été enceinte et elle a enfanté un fils. Et elle l'a vu, il est bien, et elle l'a dissimulé trois lunes (wa-tahar ha-isha  wa-teled ben  wa-tereʼ oto ki-tov hu, wa-titzpenuhu shelosha yerahim),  traduction d' Henri Meschonnic

On va essayer de serrer le texte au plus près. Je vais m'appuyer sur le commentaire biblique du Ramban, c'est à dire Moshe ben Nahman (Espagne, XIIIe siècle). Il s'agit du verset 2. Le Ramban est réputé pour épuiser tous les éclairages d'un verset qu'on peut tirer à partir d'autres versets, avant de convoquer éventuellement le Midrash. J'ajoute que le Ramban est le premier commentateur biblique qui introduira, avec beaucoup de précaution, les outils de la Kabbale. Je lis le commentaire du verset II :, que je rappelle

 Et la femme a été enceinte et elle a enfanté un fils. Et elle l'a vu, il est bien, et elle l'a dissimulé trois lunes (wa-tahar ha-isha  wa-teled ben  wa-tereʼ oto ki-tov hu, wa-titzpenuhu shelosha yerahim). Voici ce qu'écrit le Ramban  

Nous savons bien que toutes les femmes aiment leurs enfants, qu'ils soient beaux ou pas (yaffim u-she-einam yaffim), et toutes, elles veulent les protéger [contre n'importe quel danger], de toutes leurs forces. Il n'y a aucun besoin, dans ce verset, d'expliquer 'qu'il était bien/ ki tov hu'. En fait, le sens à accorder à cette [mention de] beauté (ha-ṭovah ha-zot), c'est que la mère a vu chez son fils une qualité unique (ki-bo ṭov mehuddash), et elle a pensé que cela était présage d'un miracle pour l'enfant et qu'il serait sauvé (hashvah ki ye'era‛ bo nes we-yinnatzel). Aussi s'appliqua-t-elle à réfléchir aux moyens pratiques de le sauver ; et lorsqu'elle vit [au bout de trois mois] qu'elle ne pouvait plus le cacher [sans risquer de l'exposer à la mort], elle réfléchit à un autre moyen de le sauver : elle lui fabriqua une arche de roseaux (tevet gome') [v.3: elle y déposa l'enfant qu'elle plaça au milieu des joncs, au bord du fleuve ]. Et sa sœur se tint à une certaine distance – afin de ne pas être reconnue [par les égyptiens] – pour savoir ce qu'on ferait à l'enfant (v. 4).

Tout cela est le point d'appui sur lequel nos maîtres ont formulé un midrash (we-khol zeh siyya‛ le-divrei rabboteinu she-darshu), à savoir: que la mention  'elle le vit, il était beau (ki tov hu)', signifie que (à la naissance de Moïse) toute la maison s'est remplie de lumière (ki-tov hu, she-nitmalleh kol ha-bayit orah); quant à la mention de Myriam, nos maîtres en ont tiré midrashiquement que Myriam avait prophétisé affirmant  'ma mère enfantera un fils, qui sera le sauveur d'Israël  (ʿatidah immi she-teled ben she-moshiaʿet yisra'el).

Le midrash dont il est question est un midrash talmudique (Bab. Sota 12a). Je prélève une des interprétations de ce verset 2 ; je le rappelle  'et elle l'a vu , il est bien (ki tov-hu)'. Les sages, pris collectivement, ont convenu de rapprocher ce verset du verset bien connu de Bereshit, Gen, 1:4: 'Et Elohim vit la lumière, c'est bien /wa-yar Elohim et ha-or  ki tov'. Par le rapprochement entre ces deux versets bibliques, les sages estiment qu'ils peuvent alors s'affranchir de la littéralité du texte et qu'ils peuvent ajouter la signification suivante :  au moment où naquit Moïse, la maison tout entière se remplit de lumière (be-sh‛a she nolad Mosheh nitmalleʼ ha-bayit kulo or).

Revenons à notre deuxième figure féminine, Myriam. Rappelons le verset 4:

Et sa sœur à lui se tenait debout, de loin, pour savoir ce que lui sera fait (Meschonnic).

'Savoir', entendons aussi bien 'observer', ce qui se passera lorsque sa mère déposera le berceau dans l'eau du fleuve, tout au bord de la rive, au milieu des joncs. De loin, à distance, pour ne pas être reconnue par les égyptiens. Le Midrash ajoute : Myriam attend la réalisation de l'annonce prophétique, sa prophétie à elle : l'enfant qui est né de sa mère sauvera les enfants d'Israël.

3e personnage féminin, la fille de Pharaon entre en scène. Son apparition dans le récit de la naissance de Moïse occupe les versets 5 à 10. C 'est le v.6 qui retiendra toute notre attention.  On verra pourquoi.

Rappelons brièvement le contenu de ce passage. Elle descend vers le Nil pour se laver, avec ses suivantes ; ensemble, elles longent la rive du fleuve [la même rive, alors que Myriam et sa mère sont hors de vue, en contre-bas]. Elle aperçoit l'arche de roseaux ; elle ignore de quoi il s’agit ; nous nous savons qu'il s'agit du berceau du nouveau-né. Elle envoie sa servante qui se saisit [la ponctuation nous permet de comprendre que c'est bien la servante qui fait ce geste] de cet objet flottant. La fille de Pharaon ouvre l'arche flottante [l'enfant était-il 'recouvert', afin de le protéger de l’eau ?]. Voici le verset 6 : et elle a ouvert, et elle l'a vu, l’enfant ; c'est un garçon qui pleure. Et elle a eu de la pitié pour lui, et elle a dit, c'est un des enfants hébreux. [comment le sait-elle? ].

On connaît la suite : Myriam s'avance, elle propose à la princesse une nourrice d'entre les femmes des Hébreux ; nous nous savons qu'il s'agit de Yokhebed. La nourrice sera rémunérée, et lorsque l'enfant sera sevré, elle remettra l'enfant à la princesse. L'enfant grandira auprès de la princesse, elle fit de lui son fils et le nomma Mosheh.

Le point focal, le tournant, le cœur du récit, réside dans le regard de la princesse découvrant un nouveau-né vagissant ; que lit-on dans le texte hébreu ? Et elle l'a vu, l'enfant / wa-tir'ehu et ha-yeled .

On peut s'interroger, pourquoi cette redondance ? Nos sages, bien avant nous, se sont posé la question. Nous examinerons leurs interprétations. Nous mesurerons la force de ce midrash. Pour ma part je le trouve magnifique. Ce sera ma conclusion.

Que nous dit le regard de la fille de Pharaon ; Encore une fois le verset  "et elle l'a vu, l'enfant '(wa-tire' hu, et ha-yeled)" . Dans la grammaire de l'hébreu biblique, la particule 'eth' introduit toujours un complément d'objet direct défini. [j'ai lu un livre: qarati sefer; j'ai lu le livre: qarati et he-sefer].

Pourquoi cette redondance ? Ne suffisait-il pas d'écrire simplement  "et elle a vu l'enfant / wa-tere' et ha-yeled" ? En supprimant le démonstratif lui/hu (heh, waw) qui est suffixé au verbe ‘elle a vu lui, wa-tir'ehu'. Accident textuel glissé dans le texte masorétique ? Il n'en est rien.

Soulignons ceci. Cette leçon de la Bible masorétique est unique. On ne la relève dans aucun des textes historiquement issus de la Bible hébraïque, du texte hébreu "originel", si l'on peut dire : le Pentateuque samaritain, les targumim (traductions-paraphrases), la version grecque de la Septante, la version latine de la Vulgate. Dans ces différentes langues, les scribes ont lu; "et elle a vu l'enfant, un petit enfant pleurant".

Pour nos sages, bien sûr, la Torah est œuvre de Dieu : on ne peut rien y ajouter, on ne peut rien en retrancher. Il n'y a donc pas de redondance. Le devoir des sages est d'offrir aux hommes, ici-bas, à la finitude de leur écoute, un éclairage qui en dilate le sens. C'est cela le Midrash.

Voici notre midrash talmudique (Sota, 12b) :

'Et elle le vit, l'enfant'. On attendrait plutôt ‘Et elle vit l'enfant'. Rabbi Yossi ben Rabbi Hanina dit : c'est qu'elle a vu la présence divine avec lui (she-ra'ata shekhina ‛immo).

Dans le texte masorétique, deux lettres hébraïques font la différence : le 'hé' et le 'waw', pas n'importe lesquelles : elles figurent dans le tétragramme : yod, hé, waw, hé. Avec le nouveau-né Moïse, il y avait aussi la présence divine, Sa présence sur terre, la Shekhina.

Concluons avec cette vision magnifiée du rôle de la fille de Pharaon, transgressant l'ordre meurtrier décrété par son père : les yeux de la fille de Pharaon, ses yeux à elle, ont vu la présence divine enveloppant le petit enfant dans le berceau. Batya, un des noms que la tradition midrashique attribue à la princesse, est fille de Dieu ; à sa manière, elle est prophétesse.

Deux lettres hébraïques 'hé' et 'waw', pas plus mais pas n'importe lesquelles, accolées à un verbe, et voici qu'une tradition de lecture traverse les siècles et nourrit les espérances juives.