Chelakh Lekha 5780

Dracha de Simon Luque, 19 juin 2020

Chabbat chalom à toutes et à tous. J’espère que cette dracha vous trouve en bonne santé.

 

La paracha de cette semaine est située entre Beaalotek’ha et Kora’h, juste après l’épisode de la médisance de Myriam vis-à-vis de l’épouse de son frère Moise, qui lui valut d’être atteinte de tzaraat, de lèpre ; et celui de la révolte menée par Kora’h envers l’autorité de Moïse. Bien qu’elle ne semble pas être à sa place d’un point de vue chronologique, l’épisode des explorateurs qui y est relaté s’intègre complètement entre elles.


 1 - Explorer ou ex-pleurer

Moïse envoie 12 explorateurs, un ‘éminent’ de chaque tribu, en Terre de Canaan, la terre promise d’Israël. Il leur demande un rapport sur ce qu’ils verront, tant sur le pays que sur les habitants, en étant très précis sur ses attentes : ils doivent observer

-       L’aspect du pays : bon ou mauvais, comment sont les villes, sol gras ou maigre, boisé ou non

-       Le peuple qui y habite : robuste ou faible, peu nombreux ou considérable,

-       Ils doivent ramener des fruits (si possible ; ‘Tâchez’)

De retour après 40 jours, le début de leur exposé est conforme aux demandes de Moise : le pays est bon, les habitants sont robustes et partout, les villes fortifiées. Ils ne disent pas que y entrer y est impossible, mais on sent très clairement la crainte dans leurs propos. Caleb s’oppose à cette crainte, il ne contredit pas ce qui a été dit, il exprime sa conviction dans le projet divin. Après cette intervention de Caleb, les explorateurs dépassent alors leur rôle d’observateurs et annoncent un pays qui dévorerait ses habitants, peuplés de géants et d’enfants d’anges déchus.

Douze éclaireurs partent, un de chacune des tribus. Ils reviennent avec un bouquet de raisins si grand et lourd qu’il faut deux personnes pour le porter, et dix d’entre d’eux racontent un tas d’histoires si lourdes que les Israélites sont terrifiés, et pleurent toute la nuit, pour finir par ‘murmurer’ contre Moise et Aaron, voulant retourner en Egypte, en opposition avec le projet divin. Seuls Caleb et Josué essaye de contrer cette fronde en rappelant la promesse de Dieu :’Si l’Eternel nous veut du bien, il saura nous faire entrer dans ce pays et nous le livrer’.

La réponse de Dieu est sans appel : ‘Vos cadavres resteront dans ce désert…tous tant que vous êtes, âgés de vingt et au-delà…Vos cadavres pourriront dans ce désert. Vos enfants iront errant dans le désert, 40 années…jusqu’à ce que le désert ait reçu toutes vos dépouilles. Selon le nombre de jours que vous avez exploré le pays, autant d’années vous porterez la peine de vos crimes…’

Les explorateurs désignés par Moise, à l’exception de Josué et Caleb, ‘ces hommes qui avaient débité de méchants propos sur le pays, périrent frappés par le Seigneur’.

 

La punition de Dieu à l’égard d’Israël pour cette ‘errance’ est bien plus sévère que celle qui leur fut infligée après le Veau d’or. La faute des dix est d’avoir médit sur le pays qui leur était promis, le peuple a suivi ces médisances et a remis en cause le projet de Dieu (‘Combien de temps manquera-t-il de confiance en moi, malgré tant de prodiges que j’ai opérés au milieu de lui ?).


2 - Par la parole ou par la trace

Le lachon ara de dix a conduit le peuple à 40 ans d’errance dans le désert, et Moise n’entrera jamais en terre promise.

Une question se pose : En quoi le Lachon ara est-il une faute si grave qu’il soit puni soit de lèpre soit de mort ?

L’interdiction du lachon ara se fonde sur un extrait du Lévitique (19 :16) : ‘Ne va point colportant le mal parmi les tiens, ne sois pas indifférent au danger de ton prochain: je suis l'Éternel’.

Un propos est considéré comme lachon hara, quel qu'en soit le vecteur, quand il est vrai, expose en public une chose négative qui n'était pas encore connue sur une personne, et n'a pas pour but de corriger ou d'améliorer une situation négative. Il faut donc trois acteurs pour faire du lashon ara : celui que le fait, celui qui l’écoute, celui qui le subit. Un péché de langage moins important est le rekhilut qui consiste à raconter par le menu la vie de quelqu'un.

Le lachon hara, c’est comme de la pâte dentifrice, une fois sortie, il est impossible de la remettre dans le tube. A la différence d'autres péchés, le mal fait par la parole, par le propos, par la langue ne peut être réparé. Certains affirment qu'il n'y a pas de pardon divin possible ni de place dans le monde futur pour celui qui s'en rend coupable car la parole synthétise les trois attributs humains - l'intelligence (sechel), le corps (gouf) et l'âme (nefesh) - et le langage médisant, attentant à la spécificité propre de la personne, la dégrade.

À la différence du lachon hara, le motze chem ra, la calomnie ou la diffamation, est fait de fausses observations et est considéré comme un péché plus grave encore. Et c’est ce qu’ont fait les dix explorateurs.

Si nous analysons le projet Divin en 3 étapes, la sortie d’Egypte, le don de la Torah et l’entrée en Israël ; les associons à leurs symboliques ie l’inscription dans une identité pour la sortie d’Egypte, l’inscription dans la relation à Dieu avec le don de la Torah et l’inscription dans l’espérance messianique avec l’entrée en terre promise, nous éclairons le poids, les conséquences de la médisance des dix explorateurs sur le futur.

Dieu a créé le monde par la parole, et celle-ci est la première habilité donnée à Adam (après le premier interdit, nommer les animaux). La parole est le signe de la création à l’image de Dieu et la médisance en est sa profanation.


3 - Moise n’a pas parlé…

‘Envoie toi-même des hommes explorer le pays de Canaan, que je donne aux enfants d’Israël…’

A la suite de cette injonction, plutôt une autorisation de Dieu, vient l’énumération du nom des 12 ‘meraguelim’ ; qui se termine par une parenthèse qui interroge : Moïse avait nommé Hochéa, fils de Noun, Josué.

Les commentateurs rapportent que ce changement de nom, ou plutôt cet ajout de lettre, d’une lettre présente dans le nom divin qui transforme Hochéa en Yehoshouah, littéralement ‘Yah hoshea’ que Dieu te sauve, que te protège des leurs plans, ce qui présuppose que Moïse savait que cette mission serait lourde de conséquences et que Josué devait être protégé pour le futur.

Envoie quant à toi, pour toi...si tu le juges nécessaire

La décision est entre les mains de Moïse. Dès les premiers versets, on s’aperçoit que tout se passe comme si Moïse savait à l’avance quel serait le rapport négatif de ces explorateurs, et ses conséquences.

C’est peut-être ce qui explique le silence de Moïse face au discours des dix et à la panique suscitée chez le peuple. Seul Caleb s’exprime en opposition et en affirmation de la promesse divine. Moise ne commence à s’exprimer que face à Dieu, pour modérer sa colère et sa punition. L’impression donnée par ce silence est que pour Moïse, il n’y a rien à faire face à ces événements, qu’il y ait une fatalité que Moïse habilite en autorisant la mission. Moïse a choisi, a jugé nécessaire (si tu le juges nécessaire) de passer par cette épreuve, pour continuer la préparation du peuple d’Israël, pour qu’elle reste en mémoire.

 

4 - La mémoire dans un noeud

La paracha se termine par le commandement des Tzitzit : ‘Cela formera pour vous des franges dont la vue vous rappellera tous les commandements de l’Eternel afin que vous les exécutiez et ne vous égariez pas à la suite de votre cœur et de vos yeux...’

Rachi explique le lien entre l’épisode des explorateurs et ce commandement en s’appuyant sur la fin de la citation ci -dessus ‘ne vous égariez pas à  la suite de votre cœur et de vos yeux’. On peut y voir commme une synthèse de ce qui est arrivé aux 10 explorateurs, oublieux de la promesse de Dieu et de la confiance qu’ils auraient dû y porter. Les éclaireurs ont suivi la peur dans leur cœur, poussés par l’énormité qu’ils ont vu de leurs yeux : « ‘nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles, et ainsi étions à nos propres yeux’. Ils se sont vus petits et ils ont donc été vus petits.

Seuls Caleb et Josué semblent animés par « un autre esprit », qui ne se détourne pas. Mais il semble que ni tous ni tout le temps nous puissions toujours compter sur cet esprit supplémentaire pour être là pour nous garder sur la bonne voie. Le commandement sur le tzitzit est clairement une aide, un rappel physique afin de garder la voie. Les tzitzit servent de déclencheur visuel, ils sont un lien avec notre mémoire collective.

Caleb et Josué n’ont pas perdu de vue la promesse divine, ils avaient en eux une habilité supplémentaire, une rectitude, une tenue, qui a manqué aux autres explorateurs, pourtant ‘personnages éminents entre les enfants d’Israël’. Les tzitzit, ces ‘franges dont la vue’ sont un rappel physique de la promesse et de la présence de Dieu viennent palier à ce manque.


5 - Les nœuds dans la toile

La crainte des explorateurs de sortir de leur état, leur désir de retourner vers ce qu’il connaissait fait écho au ‘syndrome de la cabane’ dont nous entendons parler aujourd’hui en cette fin de période de confinement (au moins en Europe, la pandémie continue sa progression dans le reste du monde). Face à la possibilité d’un nouveau territoire, il y aura certainement la même séparation que celle vue dans notre paracha entre Caleb et Josué, et le reste des explorateurs. Si Moïse savait ce qu’il allait en être, pour ma part, je ne vois que l’avenir pour nous dire dans quelle proportion de ‘voyants’ et de non voyants nous serons.

Nous sommes passés aujourd’hui des nœuds constitutifs de la toile de nos talitot aux nœuds de la toile Internet et des réseaux sociaux où le lachon ara se déploie plus qu’à son aise, comme la peur s’était déployé dans les dix explorateurs. Surement rien de nouveau seulement une formidable amplification

Il est à craindre que des franges aux coins de nos toiles ne soient plus assez visibles, et que ce soit aux coins de ce que nous sommes en nous-mêmes qu’il faille tisser des tzitzit, dans nos âmes et dans nos cœurs.

 

 

Chabbat chalom