Chelakh Lekha 5778

Dracha prononcée le 27 octobre 2017 par David Encaoua

La Paracha Lekh Lekha constitue à mes yeux un moment fondateur de l’alliance entre Dieu et l’humain. De quoi s’agit-il ?  Dieu parle à travers l’injonction qu’il adresse à Abram : "Lekh Lekha Méartsékha Oumimoladétékha Oumibèt Abikha El Haarets Acher Arékha" (Va en toi, hors de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle vers le pays que je t’indiquerai). De prime abord et avant toute autre considération, il est important de noter, que le ton de cette injonction exprime un acte de confiance que Dieu accorde à un homme, en l’occurrence Abram, afin qu’il soit à l’origine d’une voie nouvelle de l’histoire humaine.  Après l’échec de la voie inaugurée par Noé, cet acte de confiance en l’homme est fondateur, car il fait comprendre que si les hommes honorent cette confiance, un système nouveau de relations peut s’établir entre eux, pour générer une société plus juste. Je reviendrai souvent dans la Dracha sur le côté fondateur de cet acte de confiance.

On peut commencer par bousculer quelque peu une idée couramment véhiculée à propos de notre patriarche Abram, consistant à le présenter comme le découvreur du monothéisme. Manifestement, selon la Tora elle-même, Abram n’est pas le premier à découvrir l’unité du divin.  Par exemple, la Genèse nous dit à propos de Noé : "Il fut un homme juste, intègre dans sa génération : il marchait avec Dieu (נח התהלך האלהים את, דרתיובּ  היה  צדיק  שׁאי). Si la prééminence d’Abram en matière de monothéisme n’est pas sa marque spécifique, en quoi consiste alors l’évènement fondateur de Lekh Lekha ? Pour répondre à cette question, il nous faut comparer deux récits, celui de Noé et celui d’Abram, sachant qu’une dizaine de générations les séparent. Dans l’épisode de Noé, la colère de Dieu s’exprime face à la violence et la corruption auxquelles l’humanité est parvenue.  Dans sa colère, Dieu essaye de donner une base nouvelle à l’humanité en détruisant son œuvre initialeDans l’épisode d’Abram, c’est au contraire un acte de confiance en l’homme, qui constitue le principe fondateur d’une nouvelle humanité. Ainsi, entre Noé et Abram, l’innovation majeure vient de Dieu, si je peux m’exprimer ainsi.   Tout se passe comme si Dieu changeait de méthode en investissant de sa confiance, et donc de sa bienveillance, un homme, Abram, accordant de ce fait une nouvelle chance à l’humanité de construire un monde meilleur, après avoir constaté que la colère et la destruction ne parviennent pas à modifier favorablement le comportement des hommes. La construction d’une voie nouvelle, à partir de la confiance que Dieu accorde à l’homme, est ainsi la mission privilégiée dont hérite Abram, et c’est l’acte fondateur de cette mission qui est au centre de l’injonction Lekh Lekha.

La Paracha met en scène deux caractéristiques essentielles de notre patriarche. D’une part, une conscience intérieure aigue qui le distingue de la plupart de ses contemporains et le conduit à la conviction d’un Dieu Un, créateur de l’univers. D’autre part, une tout aussi forte perception de la nécessité de partager cette conviction avec autrui. Le texte ne nous dit pas comment Abram est parvenu à sa conviction, mais souligne clairement son engagement à partager sa conscience du Dieu Un, alors même que cette conscience s’origine de l’invisible.  Il agit comme s’il était investi par le sens de sa responsabilité et de ses obligations. En effet, Abram est d’autant plus sensible aux bénédictions que Dieu lui promet, que celles-ci ne sont pas seulement personnelles, ni ne concernent sa seule filiation, mais sont plutôt des bénédictions universelles et intergénérationnelles, comme cela est précisé dans le verset : "Et par toi, seront bénies toutes les familles de la terre" (B. XII, 3, Vénibrékhou békha kol hamichpéhot haadama).  C’est là une bénédiction exceptionnelle, qui confère à Abram une responsabilité tout autant exceptionnelle. Le propre de la croyance en cette bénédiction est qu’elle se réalise par le biais d’une singularité essentielle, celle d’une alliance avec l’invisible, alliance qui oblige les hommes, tout comme elle oblige Dieu. C’est la singularité de cette alliance qui permet finalement que se réalise une transcendance, c’est-à-dire une articulation entre l’humain et le divin, conduisant à la responsabilité de l’homme vis-à-vis de lui-même et des autres.      

Abram serait ainsi le premier homme à comprendre ce principe de responsabilité, fondateur d’un nouvel ordre, et c’est là sa marque spécifique.  Non seulement il négocie très habilement les relations avec ses interlocuteurs, non seulement il assume les risques que son message du Dieu Un soit rejeté par les autres, mais surtout, il agit comme un éveilleur de consciences, ce qui nous est précisé dans B. XII, 4. Le texte dit en effet, qu’outre son épouse Saraï, son neveu Loth et tous les biens qu’ils avaient acquis, Abram prend avec lui "toutes les âmes qu’ils avaient faites à Harân: בחרן ושׂע רשׁא  הנפש ואת (B. XII, 5).  Cette mystérieuse expression recouvre en fait une double interrogation : quelle signification donner à ces âmes et pourquoi un pluriel quant aux auteurs ? Rachi y répond clairement : "Les âmes qu’ils avaient faites signifie que Saraï et lui avaient fait entrer des consciences humaines sous les ailes de la Chehina. Abram amène à Dieu les hommes et Saraï les femmes. Cela leur est compté comme s’ils les avaient faites" nous dit Rachi. Il ajoute qu’on ne doit pas s’arrêter à la littéralité du Pschat, selon lequel les âmes en question seraient simplement celles des personnes à son service. Le sens caché est bien plus subtil.

Ces aspects généraux étant rappelés, trois questions me viennent à l’esprit. Premièrement, si Abram n’est pas l’inventeur du monothéisme, de quoi donc est-il l’inventeur ?  On peut avancer l’idée qu’Abram est le passeur par excellence de l’idée fondamentale que la conscience du Dieu Un est un puissant levier pour guider les relations humaines dans le droit et la justice, avec l’espoir de fonder ainsi un ordre nouveau. Un passeur est un éveilleur de consciences.  Sans être un inventeur, il est néanmoins l’auteur d’une fonction indispensable et indépassable, celle d’enseigner et transmettre à ses descendants, afin de créer du liant intergénérationnel.  Le texte est explicite : "Je l’ai distingué, pour qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui, d’observer la voie de l’Eternel, en pratiquant la droiture et la justice."

Deuxième question, pourquoi la Tora, et à sa site toutes nos prières, font elles intervenir trois patriarches ? Un ou deux n’auraient-ils pas suffi ? C’est une question difficile sur laquelle on ne peut qu’avancer des hypothèses. Selon le Maharal de Prague (L’Eternité d’Israel), le nombre trois serait porteur d’un sens important, celui de signaler les trois temps du peuple d’Israel : le temps de la destruction des temples, celui de l’exil et celui de la rédemption. C’est à l’issue de ce troisième temps que le destin d’Israel serait accompli. En élargissant l’analogie, on peut penser que les patriarches sont au nombre de trois pour assurer la formation d’une mémoire collective, à partir de laquelle se fonde une destinée historique. C’est seulement après le troisième patriarche, Jacob, devenu Israel, que l’histoire du peuple juif commence véritablement. Un seul patriarche aurait pu entrainer un culte de la personnalité. Deux patriarches auraient pu conduire à un conflit, voire un schisme ultérieur. La présence de trois patriarches fondateurs évite ces écueils et constitue une sorte de condition nécessaire pour parvenir à une socialisation des consciences.  Je veux dire par là une situation où des générations successives s’inscrivent dans l’ordre de la Loi. Cette inscription intergénérationnelle est bien la preuve de l’acceptation du signifiant de la Loi, que la représentation du Dieu Un exprime. L‘hypothèse serait donc que la présence de trois patriarches est ce qui permet l’intériorisation intergénérationnelle du signifiant de l’ordre de la Loi, en crédibilisant l’alliance entre Dieu et l’homme.

Une seconde hypothèse, pas très éloignée de la précédente, met l’accent sur le fait que la transmission du judaïsme se tisse au travers de trois composantes spécifiques : commenter, raconter et témoigner. On commente les œuvres majeures de l’Ecriture ; on raconte les évènements de l’histoire ancienne ; et on témoigne devant les autres du vécu et de la pensée, concernant aussi bien les évènements passés que ceux plus proches de nous. Les patriarches seraient ainsi au nombre de trois pour être les intermédiaires obligés, au travers desquels ces trois composantes spécifiques de la transmission juive se développent.   

Une troisième hypothèse peut également être suggérée. On sait que les commandements de la Tora sont classés en trois axes : le 1er est celui des rapports avec Dieu, la faute est alors l'idolâtrie ; le 2ème est celui des rapports avec autrui, la faute est alors le meurtre ; le 3ème est celui des rapports avec soi-même, la faute est alors la débauche.  L’hypothèse est que les patriarches seraient au nombre de trois pour nous rappeler que ce sont là les trois fautes majeures qu’il faut impérativement éviter : l’idolâtrie, le meurtre et la débauche.

 

Troisième question, Abram agit-il en rupture totale par rapport à son passé ? Une incursion dans son passé conduit à une position plus nuancée. On entrevoit, à la fois, une certaine continuité, et en même temps une rupture, au travers d’un comportement qu’on pourrait qualifier de disruptif, en ce sens qu’il est à l’origine d’une transformation radicale du futur. Le texte nous apprend que Harân, le frère d’Abram, est mort à Our-Kasdim, du vivant de son père Tera’h.  Rachi commente la nature de cette mort. L’indécision de Harân vis-à-vis du comportement d’Abram, accusé auprès du roi Nemrod d’avoir brisé les statues que fabriquait son père Tera’h, aurait valu à Harân d’être brulé à Our Kasdim, ville célèbre et très riche, dont le nom signifie la fournaise de Chaldée. La famille de Tera’h dut quitter cette ville. Tera’h amena son fils Abram, son épouse Saraï et son petit-fils Loth, à quitter Our Kasdim et à se diriger apparemment vers la terre de Canaan, dont le nom est identique à celui du fils de Cham, lui-même fils de Noé. Mais Tera’h s’arrêta en cours de route au lieu-dit הרן, sans qu’on en connaisse véritablement la raison. L’injonction divine faite à Abram de rejoindre la terre de Canaan ne ferait donc que poursuivre le projet initial de son père Tera’h. Mais, ce faisant, Abram opère une transformation radicale, dans la mesure où l’objectif qu’il poursuit est fondamentalement différent du projet paternel. Ce nouvel objectif est explicité par l’ordre paradoxal d’énonciation de l’injonction divine Lekh Lekha. Ne quitte-ton pas d’abord sa famille, avant de quitter sa ville d’origine, puis son pays ? Or, l’injonction Lekh Lekha est déclinée selon un ordre inverse. Une explication possible est que si le verset place en tête l’injonction de quitter son pays, c’est pour signifier qu’il s’agit de participer à un projet très spécifique. La terre de Canaan, en tant que terre promise à ses descendants, n’est plus seulement une destination géographique mettant fin à l’exil. Elle devient un projet civilisationnel nouveau.  La terre de Canaan qu’il s’agit de rejoindre pour construire une grande nation signifie en effet non seulement la fin de l’exil mésopotamien, mais surtout le début d’une ère nouvelle, marquée par la confiance qu’exprime la fidélité au Dieu Un.  Abraham, respectera tout au long de sa vie cette confiance, mais l’histoire postérieure nous enseigne abondamment que l’ère nouvelle n’est pas pour autant exempte d’obstacles, tant est complexe la compréhension du dialogue fondateur entre Dieu et les hommes.

 

Merci à Jeanne, Florence, Myriam et Edwige, pour de fructueuses discussions.

 

David Encaoua, 27 octobre 2017