Chelah Lekha - L'invention de la techouva

Dracha de Rivon Krygier, 19 juin 2020 / 28 Sivan 5780

Quand on demande au novice quelle faute si grave de la génération des Hébreux sortie d’Égypte leur aura valu l’errance dans le désert quarante ans durant, la réponse la plus courante est : la faute du veau d’or (en hébreu : hèt ha-êgel). C’est faire l’impasse sur la paracha de cette semaine, Chelah lekha qui met en scène une autre faute jugée également par la Tora comme extrêmement grave, celle dite des explorateurs (en hébreu : hèt ha-meraglim). C’est cette dernière et non celle du veau d’or, qui induit l’errance des 40 ans, jusqu’à ce que périsse la génération des adultes sortis d’Égypte (au-delà de l’âge de 20 ans, cf. Nb 14,29). Nous allons voir toutefois que la confusion entre les deux épisodes s’explique par certaines similitudes.

 

 

Pour la faire courte, dix des douze explorateurs envoyés par Moïse pour évaluer le terrain, à savoir les ressources de la terre de Canaan et les armées qu’il va falloir affronter, reviennent vers Moïse et le peuple rassemblé avec un rapport qui soulève l’effroi. Le tableau qu’ils dressent est celui d’un pays certes d’une richesse naturelle luxuriante « où coulent le lait et le miel » (Nb 13,27) mais non moins effrayant, peuplé de géants, «אֶרֶץ אֹכֶלֶת יוֹשְׁבֶיהָ  : une terre qui dévore ses habitants » (Nb 13,32). Personne ne conteste les faits. Les explorateurs ne mentent pas. Mais la manière avec laquelle ils rapportent les choses, induit la révolte et la défiance du peuple envers envers Dieu (Nb 14,3). Il s’en faut de peu pour que Josué et Calev (cf. Rachi, Nb 14,10), les deux seuls explorateurs favorables à la conquête, soient lapidés par le peuple chauffé à blanc. À nouveau les récriminations ressurgissent et plus encore, c’est tout le sens – littéralement le sens – de la sortie d’Égypte qui est mis en cause, puisque le peuple ne veut plus aller de l’avant, dans le sens de la terre d’Israël mais retourner en Égypte :

הֲלוֹא טוֹב לָנוּ שׁוּב מִצְרָיְמָה: (ד) וַיֹּאמְרוּ אִישׁ אֶל אָחִיו נִתְּנָה רֹאשׁ וְנָשׁוּבָה מִצְרָיְמָה:

Ne vaut-il pas mieux pour nous de rentrer en Égypte ? Et ils se dirent l'un à l'autre : Nommons un (nouveau) chef et retournons en Égypte ! (Nb 14,3-4).

 

Le point commun avec la faute du veau d’or, probablement à la source de la confusion, est que l’on retrouve dans la faute des explorateurs, la même remise en cause radicale de la vocation d’Israël, le refus de marcher vers la liberté et de laisser derrière soi l’Égypte et son idéologie. On retrouve aussi le même dénouement. À ces deux occasions, Dieu fait cette terrible proposition à Moïse de faire de lui seul un peuple, tandis qu’Il se propose d’anéantir tout le peuple qui s’est corrompu (cf. Ex 32,9-14 et Nb 14,11-20). Et c’est à ces deux occasions encore que Moïse déploie une prière très similaire qui ressemble plus à une plaidoirie dans laquelle il argue que le sort d’Israël est inexorablement lié au projet même de Dieu, de sorte que la disparition d’Israël ruinerait tous les efforts auxquels Dieu a consenti pour conduire l’humanité à son émancipation. Et Dieu Se « range » à l’argument, donne une nouvelle chance à Israël.

 

Dans notre paracha, l’échange entre Dieu et Moïse aboutit sur le fait que la sentence de mort prononcée par Dieu envers le peuple hébreu est commuée en peine plus légère, en l’occurrence l’errance des quarante ans. L’objectif est que le peuple fasse ce qu’on appelle « expiation » du péché, c’est-à-dire, en purgeant sa peine, de purger de soi toutes les velléités cupides, les pulsions incontrôlées qui auront conduit le peuple à buter sur l’obstacle. Une expiation n’est d’ailleurs pas nécessairement une punition, une pure répression. On peut voir l’errance du désert comme un temps de formation, de maturation. Toute la question est là : comment se fait-il que Dieu ait consenti à commuer la peine de mort en programme de rééducation ? Je m’explique : quand on examine l’ensemble des rites expiatoires mis en place par la Tora, notamment à travers le culte des sacrifices qui prévalait dans l’Antiquité, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de réparation offerte à qui a commis une faute grave, avec préméditation (be-zadon). On ne peut pas « se racheter une bonne conduite » en achetant Dieu par des offrandes. Ce serait un peu trop facile : on commet un crime, et puis, on paye pour effacer l’ardoise. Les sacrifices expiatoires ne valent globalement que pour les fautes involontaires, commises par inadvertance, par erreur (bi-chegaga). C’est dans notre paracha (ce n’est sans doute pas par hasard) que cette distinction majeure se trouve énoncée ! Je cite :

 

(כח) וְכִפֶּר הַכֹּהֵן עַל הַנֶּפֶשׁ הַשֹּׁגֶגֶת בְּחֶטְאָה בִשְׁגָגָה לִפְנֵי יְיָ לְכַפֵּר עָלָיו וְנִסְלַח לוֹ: ... (ל) וְהַנֶּפֶשׁ אֲשֶׁר תַּעֲשֶׂה בְּיָד רָמָה מִן הָאֶזְרָח וּמִן הַגֵּר אֶת יְיָ הוּא מְגַדֵּף וְנִכְרְתָה הַנֶּפֶשׁ הַהִוא מִקֶּרֶב עַמָּהּ:

[28] Le prêtre fera l'expiation pour la personne qui a péché involontairement devant l'Éternel : quand il aura fait l'expiation pour elle, il lui sera pardonné. […] [30] Mais si quelqu'un, indigène ou étranger, agit en levant la main (sciemment), il outrage l'Éternel ; il sera retranché du milieu de son peuple (Nb 15,28-30. Le parallèle en Lv 4,27-35 n’évoque pas la faute intentionnelle et ne donne pas lieu au même rite).

 

Dans l’épisode, tout le peuple est compromis et Dieu prononce « la peine capitale ». Cela ressemble au déluge : Dieu a tout effacé et recommencé seulement avec Noé et les siens. Force est de constater que Dieu ne met pas ici Sa menace à exécution. Le peuple hébreu n’est pas « retranché », pour ne garder que Moïse et sa descendance. Oui, c’est le « coup de théâtre » de cet épisode dû pour l’essentiel au tour de force opéré par Moïse grâce à sa prière et sa rhétorique. Concentrons-nous sur la phrase-clé de sa requête adressée à Dieu :

 

וְעַתָּה יִגְדַּל נָא כֹּחַ אֲדֹנָי כַּאֲשֶׁר דִּבַּרְתָּ לֵאמֹר:

À présent, je T’en prie, que grandisse la puissance de Mon Dieu, comme Tu l’as Toi-même énoncé (Nb 14,17).

 

L’énoncé en question, prononcé ensuite, est celui des 13 attributs de la miséricorde divine qui constitue une sorte de mantra, de formule d’invocation qui en appelle à la longanimité (la patience) et la mansuétude divine. C’est, semble-t-il, – le texte est ambigu –, Dieu Lui-même qui, après la faute du veau d’or, indique à Moïse qu’il pourrait user cet appel pour infléchir le courroux divin en cas de faute grave du peuple (cf. Ex 33,18-34,7). Ici, l’expression « יִגְדַּל נָא כֹּחַ אֲדֹנָי : que grandisse la puissance de Mon Dieu » signifie que l’on demande à Dieu ni plus ni moins d’accomplir la prouesse de Se dépasser ! Et « se dépasser » consiste pour Dieu à « atterrir », si j’ose dire, c’est-à-dire prendre acte de la faiblesse humaine et considérer qu’en toute faute commise sciemment par un homme ou une communauté, il y a une dimension d’égarement, d’étourdissement, d’immaturité. Et donc, – et c’est l’élément capital – qu’une réparation est possible. Bien sûr, le lecteur peut deviner, doit deviner, que Dieu n’en espérait pas moins, qu’Il n’a aucun désir à détruire Sa propre œuvre et, pour preuve, Il a Lui-même ouvert la voie à Moïse pour que soit cassé le verdict de mort. Mais Dieu ne pouvait le faire de Lui-même sans saper Sa propre autorité et donner à croire aux hommes qu’ils peuvent faire n’importe quoi puisque de toute façon, se diraient-ils, Il est un Dieu de pardon. Commuer la peine de mort en un travail de réparation n’est envisageable pour Dieu que si l’homme le demande et le désire profondément. C’est ce que nous appelons dans notre vocabulaire la techouva, littéralement le revirement de l’âme quand elle recherche éperdument à renouer avec Dieu, en se mettant en posture de maturation. Au moment de la prière de Moïse, le peuple n’est pas encore à ce stade. Mais on pourrait dire en quelque sorte que Moïse demande à Dieu de lui faire « crédit » et que se déploie la « grandeur » de Dieu qui consiste à considérer la faute humaine commise pourtant avec détermination et désinvolture comme un moment d’égarement et d’immaturité, en sorte que ce qui est impardonnable devienne amendable. Ce sera le propre du rite de Kippour qui lave de tous les péchés, comme on le répète inlassablement en ce jour :

 

כִּי בַיּוֹם הַזֶּה יְכַפֵּר עֲלֵיכֶם לְטַהֵר אֶתְכֶם מִכֹּל חַטֹּאתֵיכֶם לִפְנֵי יְיָ תִּטְהָרוּ:

Car en ce jour, il sera fait expiation pour vous, afin de vous purifier de tous vos péchés (Lv 16,30).

 

Vous pouvez comprendre à présent comment des versets choisis de notre paracha vont être agencés les uns aux autres pour le rite inaugural du soir de Kippour, selon un nouvel ordre. L’officiant commence par citer le verset :

וְנִסְלַח לְכָל עֲדַת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְלַגֵּר הַגָּר בְּתוֹכָם, כִּי לְכָל הָעָם בִּשְׁגָגָה:

« Et il sera pardonné à toute l'assemblée du peuple d'Israël ainsi que l'étranger qui réside parmi eux, car chacun d'eux a agi par inadvertance » (Nombres 15,26).

 

Or ce verset, je le répète, dans son contexte originel ne s’applique qu’aux fautes involontaires ! Mais l’officiant cite alors le formidable retournement obtenu par Moïse après la faute des explorateurs, comme sa justification :

סְלַח נָא לַעֲוֹן הָעָם הַזֶּה כְּגֹֽדֶל חַסְדֶּךָ, וְכַאֲשֶׁר נָשָֽׂאתָה לָעָם הַזֶּה מִמִּצְרַֽיִם וְעַד הֵֽנָּה: וַיֹּֽאמֶר יְיָ: סָלַֽחְתִּי כִּדְבָרֶֽךָ

19 Pardonne l'iniquité de ce peuple dans Ta générosité sans bornes, pardonne, comme Tu as supporté les égarements de ce peuple depuis la sortie d'Égypte jusqu'à ce jour. 20 Et l'Éternel dit : Je leur ai pardonné, comme tu me l'as demandé » (Nombres 14,19-20).

 

Comment les rabbins se sont-ils permis de subvertir l’ordre des versets et de braver ainsi l’inéluctable ? C’est que s’opère ici cette chose inouïe au regard de la loi, et qu’un Tanna, un des grands maîtres de l’époque de la Michna, cité dans le Talmud (TB, Yoma 86b), formule ainsi  :

 

אמר ריש לקיש: גדולה תשובה, שזדונות נעשות לו כשגגות, שנאמר (הושע יד) ''שובה ישראל עד ה' אלהיך כי כשלת בעונך''. הא עון מזיד הוא, וקא קרי ליה מכשול. איני? והאמר ריש לקיש: גדולה תשובה שזדונות נעשות לו כזכיות, שנאמר (יחזקאל לג) ''ובשוב רשע מרשעתו ועשה משפט וצדקה עליהם (חיה) (מסורת הש"ס: [הוא]) יחיה!'' - לא קשיא; כאן - מאהבה, כאן - מיראה.

Rabbi Chimôn ben Lakich enseigne : Combien grande est la Techouva, puisque (par elle) les fautes volontaires (zedonot) seront traitées (par Dieu) comme fautes involontaires (chegagot). 

 

Et, selon une seconde version citée, infiniment plus audacieuse, Reich Lakich dit que « les fautes volontaires pourront, grâce à la techouva, être comptées par Dieu comme si elles étaient des actes méritoires (zekhouyot) » ! Le Talmud lève la contradiction en faisant le distinguo entre une repentance opérée seulement « par crainte מיראה » et celle qui se fait « par amour מאהבה », c’est-à-dire avec la pleine adhésion du cœur, au projet de réparation. C’est alors un renversement improbable qui s’opère.

 

La leçon est édifiante. On ne peut jamais changer les faits. Le passé est irrévocable. Mais notre regard sur le passé peut changer et, du coup, il peut tout changer. Quand on y réfléchit, c’est exactement ce que l’on observe dans notre paracha : les 10 explorateurs qui ont rendu leur rapport, comme je l’ai dit, n’ont pas menti. C’est leur défiance ingrate qui leur est reprochée. En Nb 14,24, Caleb est loué par Dieu pour avoir interprété les mêmes données géostratégiques, « dans un esprit différent : וְעַבְדִּי כָלֵב עֵקֶב הָיְתָה רוּחַ אַחֶרֶת עִמּוֹ ».

 

Si l’homme change son regard sur soi et sur les choses, Dieu change le Sien. C’est l’invention de la Techouva, une disposition qui n’était pas prévue dans l’énoncé de la loi. Le Talmud, dans l’extrait cité, ne fait au fond que tirer les conséquences des épisodes du veau d’or et des explorateurs, mais s’appuie sur la formulation magistrale du prophète Ézéchiel dans un chapitre pivot pour l’histoire du judaïsme et dont je ne rapporterai que trois petits versets en guise de conclusion :

(יד) וּבְאָמְרִי לָרָשָׁע מוֹת תָּמוּת וְשָׁב מֵחַטָּאתוֹ וְעָשָׂה מִשְׁפָּט וּצְדָקָה: (טו) חֲבֹל יָשִׁיב רָשָׁע גְּזֵלָה יְשַׁלֵּם בְּחֻקּוֹת הַחַיִּים הָלַךְ לְבִלְתִּי עֲשׂוֹת עָוֶל חָיוֹ יִחְיֶה לֹא יָמוּת: (טז) כָּל חַטֹּאתָיו אֲשֶׁר חָטָא לֹא תִזָּכַרְנָה לוֹ מִשְׁפָּט וּצְדָקָה עָשָׂה חָיוֹ יִחְיֶה:  

14 Et quand J’aurai dit au méchant : Certainement, tu mourras, si néanmoins il se détourne de son péché et pratique la justice et l’équité, 15 si le méchant rend le gage, restitue ce qu'il a pillé, marche selon les règles de vie, en ne commettant plus l'iniquité, certainement il vivra, il ne mourra pas. 16 De tous les péchés qu'il a commis, aucun ne viendra témoigner contre lui : il a pratiqué la justice et l’équité ; certainement il vivra ! (Ezéchiel 33,14-16).