Chabbat Hol ha Moed Souccoth 5782

La dracha de Aline Benain

Chabbat Hol ha Moed Souccoth 5782

                                                                                                                                   Pour Valérie, Paul et Joseph.



 On pourrait voir une sorte de paradoxe entre le caractère essentiellement éphémère de la souccah et l’extrême précision des instructions qui sont données pour sa construction, qu’il s’agisse de ce qui peut ou non la constituer, des caractéristiques de son toit, le Tsakh, ou encore de la manière dont la mitzvah « s’asseoir dans la souccah »[1] doit être mise en œuvre. Il y a là l’objet presque exclusif de tout un traité du Talmud, le Traité Souccah.

Ce serait oublier cependant que bâtir c’est justement mettre en œuvre une technique au service d’une éthique et que toute architecture véritable est d’abord une vision : ce que nous bâtissons matérialise à la fois ce que nous sommes et ce que nous voulons dire.[1]

Une souccah dont le tsakh se trouve au-dessus de vingt amot[2] de hauteur (…) et dont les zones ensoleillées sont plus importantes que les zones ombragées est impropre (…) au-dessus de vingt amot, un homme n’a pas conscience qu’il demeure dans une souccah »[3]

Dans la réalisation même de la mitzvah nous devons ainsi faire l’expérience du caractère éphémère et précaire de ce que nous avons construit, accepter d’éprouver une forme de déstabilisation, de mise en tension féconde, commencer de comprendre aussi qu’être dans l’ombre peut aider à chercher et à trouver de la lumière[4]. Vivre littéralement « hors les murs », c’est ouvrir la possibilité de n’être plus « muré dans ses certitudes »[5], se mettre -ou être mis- en état de s’ouvrir à une parole autre, Parole absolument transcendante et parole du prochain.

On sait le soin que réclame le choix de chacune des quatre espèces qui forment le Loulav. Le midrach rapporte[6] qu’un paysan était arrivé à produire un etrog tellement magnifique qu’il voulut, en quelque manière, le « cloner ». Il fabriqua des moules sur sa forme et disposa chacun de ces moules sur ses arbres de telle manière que les etroguim à venir se développent « préformés ». « Etrog bidfouss » dit le midrach, « Etrog dans un moule » avant de préciser « Etrog bidfouss passoul », « Etrog dans un moule interdit », parce que la norme est nécessaire mais que la figer la rend stérile. De la même manière, un etrog parfaitement rond, « etrog hagol » est également interdit. S’il roule sur la table, il présente toujours le même aspect.

On raconte[7] que la réputation du Rabbi Pinhas de Koretz[8] était telle que l’on se succédait sans cesse à sa porte, qui pour prendre conseil, qui pour éclaircir un point de halakhah, qui encore pour recevoir sa bénédiction.

Le Rabbi en vint à s’exaspérer et à considérer qu’il n’avait plus le temps de servir Dieu ainsi qu’il l’entendait puisqu’il ne pouvait plus étudier comme il le souhaitait.

Il demanda donc à l’Eternel de le débarrasser de tous les fâcheux… et fut exaucé au-delà-même de ses espérances : non seulement on ne lui rendait plus visite mais lorsqu’il venait en ville, on ne lui adressait plus ni parole, ni regard.

Souccoth arriva cependant. Ordinairement les élèves des yeshivoth de la région et les habitants de la ville accouraient pour l’aider à construire sa souccah, mais cette année-là, personne ne vint.

Pinhas dut faire appel à un non-juif qui accepta de l’aider mais ne disposait pas des outils nécessaires pour le faire. Aucun juif ne voulut d’abord prêter les siens et il fallut l’intervention de l’épouse du Rabbi pour convaincre un ancien fidèle de mettre ses outils à disposition.[9]

La souccah fut donc construite… où le rabbin se retrouva seul. Il chanta la traditionnelle invitation aux Ushpizin[10] qui chaque année, fait exceptionnel, l’honoraient tous de leur présence. Abraham seul se présenta mais resta sur le seuil de la souccah, refusant d’y entrer. Il expliqua à Pinhas que celui qui incarnait le Hessed, le service de Dieu cristallisé dans le souci du prochain, ne pouvait prendre place dans une souccah vide de convives.

Rabbi Pinhas comprit enfin. Il réorganisa ses priorités et lui, qui s’était enfermé en lui-même s’ouvrit à nouveau aux autres. Lui qui était devenu l’ombre de lui-même, retrouva la lumière. On se pressa de nouveau à sa porte et il accueilli chacun avec attention et bienveillance. Il n’en étudiât pas moins bien.

C’est une leçon que nous devons entendre au présent et dans l’action.

A l’époque du Temple, aux jours de Souccoth, on sacrifiait 70 taureaux comme nous comptons traditionnellement 70 nations, parce que notre Peuple ne doit pas rester recroquevillé sur lui-même mais doit bien parler au monde, et d’abord par son exemple, pour porter l’œuvre collective de Tikoun.

Si la mitzvah de l’accueil, qui est celle du souci de l’autre, n’est pas de portée universelle, elle n’est pas.

En cabane, nous sommes à l’ombre, il est difficile de résister au jeu de mots. Comme le répète Qohelet, roi d’Israël à Jérusalem « Rien de nouveau -tarat hashemesh - sous le soleil ». Mais la souccah est cette cabane particulière qui nous apprend à lever la tête, à chercher la lumière, à envisager le monde d’un esprit et d’un cœur neuf, parce que, ainsi l’écrit André Neher dans ses très belles Notes sur Qohelet[11], si rien n’est jamais nouveau sous le soleil tout se renouvelle toujours au-dessus de lui pour peu que le regard, notre regard, change.

Hag Souccoth Sameah, Chabbat Chalom,

                                                                                   Aline Benain.




[1] « Léchev baSouccah », « S’asseoir dans la souccah », c’est ce que dit la bénédiction que nous récitons en y prenant

[1] Pour choisir un exemple loin de notre propos, on peut penser à la manière dont l’architecture du Château de Versailles matérialise et illustre dans la pierre l’idéologie et la pratique de l’absolutisme monarchique.

[2] Une dizaine de mètres environ.

[3] Traité Souccah, 2a.

[4] Qui connaît l’Outrenoir du peintre Pierre Soulages comprendra exactement ce dont il s’agit.

[5] Le génie propre de la langue française aide évidemment à filer la métaphore.

[6] Enseignement entendu du Rabbin Elie Kling.

[7] Enseignement rapporté par le Rabbin Yerachmiel Tilles.

http://www.chabad.org/library/article_cdo/aid/2618/jewish/The-Unpopular-Tzaddik.htm

 

[8] Rabbi Pinhas Shapiro de Koretz (1726-1791) : il est, avec le Maggid de Mezeritch, considéré comme le successeur immédiat le plus important du Baal Shem Tov.

 

[9] Toute l’anecdote des outils peut évidemment être entendue de manière métaphorique.

[10] Les Ushpizin, c’est-à-dire les invités : Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Aaron, Joseph, David. La tradition vient du Zohar. Chacun de ces sept invités représente un attribut divin.

[11] André NEHER, Notes sur Qohélet, Paris 1999, Editions de Minuit.