Beréchit 5782

Dracha prononcée le 1er octobre 2021 par Ruth SCHEPS

 

Beréchit et le temps

 

 

Beréchit, ce premier mot éponyme de la première paracha de la Torah, nous plonge d’emblée dans un

abîme de perplexité : comment traduire ce terme polysémique, qui renvoie à la fois aux concepts d’unité,

d’unicité et de priorité ?


Unité, car si l’on s’avisait de compter les mots de la Torah, dans le verset initial Beréchit bara Elohim èt hachamaïm ve-èt haaretz, on dirait « un » pour beréchit, « deux » pour bara, etc. ; unicité, car le mot beréchit est ce qu’on appelle un hapax (il n’apparaît nulle part ailleurs dans la Tora) ; la priorité, elle, se dégage de la composition même du mot : be - « dans », et réchit - « commencement de » mais aussi « tête de » si l’on garde à l’esprit qu’en hébreu, réchit contient la racine rech, alef, shin, c’est-à-dire roch, la tête[1].

De façon générale, un récit de création humaine (par exemple une œuvre d’art ou un instrument scientifique) mentionne l’identité de son créateur, l’époque de sa création et son processus ; il répond ainsi aux trois grandes questions que soulève toute création : qui ? quand ? et comment ? Cependant, dans le cas de la paracha Beréchit, qui est, je le rappelle, le récit de la Création divine du monde, ces questions ne sont pas pertinentes : le qui ? parce que la réponse est une certitude : le Créateur du monde est Elohim ; le quand ? et le comment ? parce qu’ils sont intrinsèquement mystérieux.

Cependant, bien que la question « quand le monde a-t-il été créé ? » soit dépourvue de sens dans le cadre de Beréchit, de nombreux commentaires midrachiques s’en sont approchés. Pour ma part, j’aborderai ici plus particulièrement trois points : les rapports entre le commencement et la Création (avec un C majuscule) ; la question de l’avant Création versus la Création ex nihilo ; enfin, la création humaine au regard de la Création divine.


  1. 1.      Le commencement versus la Création

Le début de Beréchit concerne-t-il le commencement de la Création (du monde) ou la Création du commencement ? Pour avancer dans ce questionnement, il faut notamment en passer par la riche notion de réchit, qu’évoquent le Tanakh[2] et certains commentaires du Midrach.

Dans les Proverbes (8,22), ce n’est pas la Création mais la Torah qui est appelée « le commencement » – plus précisément « le commencement de Sa route » (c’est-à-dire de l’action divine). Le monde aurait ainsi été créé pour la Torah, qui dit d’elle-même : « L'Éternel me créa au début de son action, antérieurement à ses œuvres, dès l'origine des choses » (Adonaï kanani réchit darko, kedem mi-f’alav méaz). Mais le monde a aussi été créé pour Israël, que le prophète Jérémie (2,3) appelle « le commencement de Sa moisson » (réchit tevouato). Le premier commentaire du Midrach Rabba sur Beréchit ajoute : « Le Saint, béni-soit-il, consulta la Torah pour créer le monde. »

 

D’autres arguments viennent étayer l’idée que la Création du monde n’est pas vraiment première, ou pas première à elle seule : le fait que la lettre initiale de Beréchit soit beth et non aleph pourrait souligner la secondarité de la Création du monde (par rapport au Créateur). Et dans le premier commentaire du Midrach Rabba sur Beréchit, il est encore dit : « La Torah déclare : “Avec le commencement” (ou “dans le commencement” : be-réchit), Elohim créa… », autrement dit Il créa d’un seul mouvement (si l’on peut dire) le monde et son commencement, c’est-à-dire le temps lui-même.

 

 

  1. 2.      L’avant Création versus la Création ex nihilo

Si donc la Création première est celle du temps (avec celle de la Torah), comment soutenir l’idée d’un avant de la Création ? Comment imaginer une chronologie non adossée à l’idée de temps ? Pourtant, les maîtres du Midrach, qui s'interrogeaient sur les intentions du Créateur, ont énuméré six éléments qui auraient précédé la Création, et qui représentent des idéaux appelés à s’incarner dans l'histoire jusqu'à son aboutissement messianique : parmi ces six éléments, la Torah et le trône de gloire auraient été réellement créés, alors que les patriarches, Israël, le temps et le nom du Messie auraient seulement été pensés pour être créés[3] et ne posent donc pas le même problème logique.

 

Pourquoi les rabbins du Midrach ont-ils postulé la préexistence de la Torah ? Comme nous l’avons vu (Proverbes 8,22), c’est qu’elle était à leurs yeux le modèle de la Création du monde, modèle auquel le Dieu créateur se serait lui-même référé. Et c’est toute l’originalité et la grandeur du récit de Beréchit par rapport aux autres cosmogonies antiques : la Création du monde par Elohim a une finalité transcendante, qui est le chabbat : chabbat de Dieu, qui consiste en Son retrait après et au-delà de la Création ; chabbat de l’homme, appelé à accueillir le supplément d’âme (nechama yetéra) lié à la sainteté du chabbat.

Dans son livre La parole et l’écrit (1. Penser la tradition juive aujourd’hui, p. 170), Léon Askénazi (Manitou) exprime une idée voisine : « Si c’est Dieu qui a créé le monde et qu’il l’a créé en état de chaos, c’est qu’il y a une finalité à cela […] parce qu’il y a un projet dès le commencement. »

 

Tout ce que nous venons de voir concernant l’avant Création, était une façon de combler le gouffre séparant le Dieu immatériel du monde matériel créé. Ces préexistences postulées sont cependant loin d’épuiser la question des rapports entre l’idée de l’avant Création et celle de la Création ex nihilo, question si vaste que l’entendement humain ne saurait en venir à bout.

 

Pour tenter malgré tout d’aller un peu plus loin dans cette direction, examinons le tohou va-vohou, cette expression qui apparaît dès le deuxième verset de Beréchit et désigne une notion aussi énigmatique que fondamentale, diversement traduite en français par : chaos, solitude et désert, ou encore néant et vide. « Ve-haaretz hayeta tohou va-vohou » (et la terre était tohou va-vohou). De quoi s’agit-il ? Certains y ont vu un facteur organisateur situé entre le néant et la substance ; d’autres, comme Nahmanide, une « force dynamique », qui pourrait faire penser à l’énergie en physique quantique. Quoi qu’il en soit, de nombreux philosophes et mystiques ont jugé qu’un tel état, intermédiaire entre l’immatérialité divine et la matérialité du monde, était nécessaire : pour la Cabale lurianique, le tohou va-vohou serait ainsi une forme de lumière divine émanée de l’infini et composée d’une infinité de points isolés, dispersés en étincelles. Pour d’autres philosophes du Moyen Âge, comme Abraham Ibn Daoud Halevi, (un Andalou contemporain de Maïmonide), il s’agirait de dix émanations divines préexistantes et liées à l’esprit du Dieu créateur.

 

  1. 3.      La création humaine au regard de la Création divine

Sans approfondir davantage la problématique vertigineuse de l’avant Création, je voudrais dans cette dernière partie m’adresser au texte de Beréchit en tant que source d’inspiration possible pour les processus humains de création. Même s’il n’est pas question de comparer les deux types de création terme à terme, la Création du monde selon Beréchit n’aurait-elle pas tout de même quelque chose à nous apprendre sur les processus créateurs en général ?

 

Rappelons tout d’abord les deux grandes étapes de l’Œuvre de Création (maassé beréchit) : 1) la beria, création de la lumière spirituelle par la Parole divine[4], 2) la assia, organisation matérielle du monde, à partir du chaos originel. Or dans le récit de cette assia, Dieu ne cesse de séparer : l’obscurité de la lumière, le ciel de la terre et des eaux, le Soleil de la Lune, etc.

Séparer les choses en les différenciant permet de les reconnaître chacune pour elle-même, de les penser en tant que telles et non confondues dans une masse indistincte – démarche dont nous nous inspirons chaque fois que nous cherchons à distinguer l’essentiel de l’accessoire, le bien du mal, le matériel du spirituel, le nécessaire du superflu… Fuir la confusion et articuler nos connaissances, n’est-ce pas déjà un bel idéal de vie créatrice ?

 

Par ailleurs, dans le rituel du kiddouch, nous lisons que l’Éternel « renouvelle chaque jour, dans sa bonté, l’œuvre de Création » (mehadèch be-khol yom be-touvo maassé beréchit). Le maassé beréchit est la poursuite de la Création à laquelle l’homme est convié à participer en tant que partenaire de Dieu (R. Papa et R. Ochiya, Gen Rabba c. 11). Mais les grands penseurs Ibn Ezra[5] (au XIIème s.) et Abrabanel[6] (au XVème s.) ajoutent que la condition de cette création continuée est la permanence de notre désir humain de renouvellement, qui vise l’élévation intérieure. Tenter quotidiennement de relever ce grand défi, ne serait-ce pas, pour chacun d’entre nous, une des meilleures façons d’être « à l’image et à la ressemblance de Dieu » ? (Gen 1,26).





[1] André Chouraqui a ainsi traduit Beréchit par « En-tête ».

[2] Tanakh : acronyme de Torah (Pentateuque), Neviim (Prophètes), Ketouvim (Hagiographes), qui forment ensemble la Bible hébraïque.

[3] « Six choses ont précédé la création du monde, certaines ont été créées, certaines ont été pensées pour être créées : la Tora, le trône de gloire ont été créés. D'où le savons-nous pour la Tora ? Car il est dit (Proverbes 8) : "L'Éternel m'a acquise, prémice de Sa route". D'où le savons-nous pour le trône de gloire ? Car il dit : "Son trône fut établi depuis lors". Les patriarches, Israël, le temps et le nom du Messie ont été pensés pour être créés. Les patriarches ? Car il est dit (Osée 9, 10) : "J'ai trouvé Israël comme du raisin dans le désert (allusion aux patriarches quand le monde était encore désert)". Israël ? Car il est dit (Ps 74) : "Souviens-toi de Ta communauté, que Tu acquis jadis (avant la Création)". Le Temple ? Car il est dit (Jérémie 17) : "C'est un trône glorieux, sublime de toute éternité". Le nom du Messie ? Car il est dit (Ps 72) : "Que son nom vive éternellement !" » (Genèse Rabba, chap. 1).

 

[4] Notons que le verbe bara ne s’applique qu’à la création divine. La création humaine relève du faire (assa) ou du produire (yatsar).

[5] Abraham ben Ezra (1089-1167) : rabbin andalou du XIIème siècle. Grammairien, traducteur, poète, exégète, philosophe, mathématicien et astronome, il est considéré comme l’une des plus éminentes autorités rabbiniques médiévales.

[6] Isaac ben Juda Abrabanel ou Abarbanel (Lisbonne 1437 - Venise 1508) : considéré comme le dernier philosophe juif d'Espagne ; auteur d'importants commentaires sur les livres du Tanakh.