Bamidbar 5780

Dracha de Aline Benain, présidente d'Adath Shalom

                                                                                                                  

I.

 

 « Quand on aime, on ne compte pas » dit le français.

Le texte biblique semble affirmer le contraire : Quand on aime, on compte, ou, plus précisément, quand Dieu aime, il compte et même recompte.

Commentant cette Sidra, Rachi explique « C’est par l’amour qu’Il leur porte qu’Il les compte à tout moment : Il les a comptés lorsqu’ils sont sortis d’Egypte[1]et de nouveau après la faute du veau d’or afin de connaître le nombre de survivants[2] et encore une fois lorsqu’il est venu faire résider sa Chehina sur eux[3]. »

Nahmanide développe une idée assez proche : chaque membre du Peuple doit bénéficier de l’attention particulière de Moïse et Aaron qui ont obligation de bénir chacun d’entre eux.

En fait, plus que de compter, il s’agit bien pour Dieu de nommer chacun - ainsi que le rappelle, à sa manière, la poétesse israélienne Zelda[4] : « Tout homme a un nom – Que Dieu lui a donné. » - de reconnaitre, d’abord, une identité, un Visage, non d’établir une statistique.

Dans la préface qu’il a donné à sa traduction de Bamidbar, Henri Meschonnic précise :

« Le sens du titre détermine, au moins comme mouvement lançant, le sens du livre. Le titre habituel, culturel, de ce livre (…) est Nombres. Mais le titre qui a cours en hébreu, celui des Bibles en hébreu, est Bamidbar, « dans le désert » (…) Le sens du livre n’est pas le même, si on pense « désert » et si on pense « dénombrements (…) Les dénombrements ne sont pas seulement des nombres, ce sont aussi des noms (…) La répétition même de ces dénombrements et de ces suites de noms en fait une litanie, la litanie de l’accompagnement divin dans cette histoire[5]. »

Le Peuple n’est pas d’abord une réalité statistique, il est un ensemble d’individus responsables et c’est cette responsabilité reconnue et assumée, assumée parce que reconnue qui fait Peuple et qui rend possible son inscription non seulement dans une histoire mais aussi dans l’Histoire.

 

II.

 

 La litanie des noms, non pas seulement des nombres, génère une dynamique et ouvre le récit d’une construction. Les noms tracent la route, route difficile, au cours de laquelle le Peuple est plus d’une fois tenté de rebrousser chemin physiquement et spirituellement.

Ce peuple en marche, qui vit encore dans l’extrême proximité de la Présence divine mais s’apprête à entrer dans l’Histoire en pénétrant en Canaan, est organisé de manière particulièrement précise autour du Tabernacle : « L’Eternel parla à Moïse et Aaron en disant : « Les enfants d’Israël camperont, chacun sous sa bannière, selon les insignes de leur maison paternelle, à l’écart[6]et autour de la Tente d’Assignation ils camperont[7]. » Juda est à l’est, Ruben au sud, Ephraïm à l’ouest et Dan au nord.

Les Lévites se voient attribuer une position et un rôle spécifique : « Et les Lévites camperont autour du Tabernacle du Témoignage afin qu’il n’y ait pas de courroux sur l’assemblée des enfants d’Israël, et les Lévites préserveront la garde du Tabernacle du Témoignage[8]. » Leur tribu, qui se substitue à l’ensemble des premiers nés d’Israël[9], assure le transport du Tabernacle et le protège contre toute volonté de proximité excessive du Peuple.

La moindre entorse à cette organisation est punie de mort.

L’attention portée à la protection et à la mise à distance du Tabernacle peut évoquer une curieuse prescription que nous trouvons dans la première michna des Pirke Avot et qui enjoint de « faire une haie autour de la Torah.[10] ».

 

On y entend très souvent une injonction à la rigidité et à l’intransigeance au prétexte de préserver la Torah. Les Avot de Rabbi Nathan[11] proposent cependant une explication bien différente et d’une grande profondeur : « Faire une haie » autour de la Torah, c’est justement la protéger du zèle, parce qu’ajouter à l’essentiel c’est risquer de le perdre de vue et finalement de le remettre en cause.

Le Sacré, dont le Tabernacle est la métonymie, n’est pas à disposition et surtout il ne réclame pas la surenchère qu’induit trop souvent une proximité affichée.

Il ne nous est pas demandé de transmettre un fanatisme ou une collection de certitudes cristallisées mais d’assumer et de partager une responsabilité, une quête, une démarche exigeante et ouverte.

 

 

III.

 

La hafatarah, texte sublime extrait d’Osée[12], où l’on nous parle aussi de noms et de nombres, est un puissant écho à la sidra.

Elle s’ouvre sur une première promesse : « Le nombre des enfants d’Israël sera comme le sable de la mer, qui ne peut être mesuré ni compté.[13]», et se clôt sur une seconde : « Je te fiancerai (Ve-érastikh) à Moi pour l’éternité. Je te fiancerai à Moi par la droiture (li be-tsedek) et la justice (ou vé-michpat), par la bonté (ou vé-hessed) et la miséricorde (ou vé rahamim). Je te fiancerai à Moi par la fidélité (li bé-émouna) et tu connaitras l’Eternel (ve-yadat et Adonaï).[14] », paroles que nous prononçons chaque jour en enroulant une des lanières des tefilin autour du majeur.

Entre les deux promesses, nous lisons le récit de la rédemption d’Israël comparée à une femme infidèle et rétablie dans son intégrité après un passage au désert. Rétablie dans son nom[15] précisément après qu’ont été retirés « de sa bouche les noms des idoles du Baal[16] »

La Justice, la Droiture sont toujours au futur (« Je te fiancerai »). Elles ne relèvent pas des nombres mais des noms, du nom de chacun d’entre nous, précieux, unique et de notre nom collectif.

 

 

IV.

 

Dans un livre très intéressant, Quand le monde s’est fait nombre[17], publié en 2016, le philosophe et mathématicien Olivier Rey décrit , je cite, : « L’importance exorbitante prise par les nombres au sein de notre civilisation (…) Là où étaient les mots, les chiffres adviennent (ou les courbes, les cartes, les diagrammes qui en sont tirés) (…) [c’est] à la statistique que nous devons désormais nous confier pour savoir ce qu’il faut penser de la réalité. Ce faisant, la réalité a tendance à se résorber dans l’indicateur qui était censé renseigner sur elle, à n’être plus la source mais le corollaire de la statistique (…) la statistique frappe ce monde-ci d’une sorte d’irréalité. »[18]

Ce n’est évidemment pas l’outil lui-même qu’il faut remettre en cause mais bien plutôt l’usage que nous en faisons.

Comme beaucoup d’entre vous sans doute, je reçois régulièrement sur mon téléphone les « messages d’alerte » de tel ou tel journal. Le 20 mars dernier, s’est affiché sur mon écran « l’information » suivante : « 627 morts sur un jour en Italie, nouveau record. »[19]

La loupe pandémique est, une fois de plus, implacable. Elle met en exergue le fonctionnement et surtout les dysfonctionnements de nos sociétés.

Autant qu’une épidémie, c’est une épidémie mise en spectacle que nous vivons. La litanie des chiffres, qui perdent signification à force d’être exorbitants, dont nous submerge les officines « d’information continue » mais aussi, largement, la presse de référence et nombre de politiques, tend à effacer toute la réalité humaine de ce que nous vivons individuellement et collectivement.

Elle ignore l’inquiétude, le chagrin, le solitude immense aussi de celles et ceux qui partent seuls et le désarroi terrible de celles et ceux qui ne peuvent les accompagner. 

Elle efface, de manière intolérable, les noms, tant de noms, que rien ne devrait noyer dans le nombre.

Nous serons -peut-être- un jour « comme le sable de la mer », « fiancés à la justice et à la droiture », mais cela n’adviendra -peut-être- que si nous maintenons, pour nous et pour tous les êtres humains, des noms et non des nombres, des visages qui nous interpellent et non des statistiques qui nous impressionnent pour mieux nous sidérer.

 

Chabbat Chalom.

Aline Benain.

 




[1] Chemot, 12,37

[2] Chemot, 38,26

[3] Dans cette sidra précisément.

Un quatrième dénombrement se déroule dans la sidra Pinhas, chapitre 26, à la veille de l’entrée en Terre Promise.

[4] Zelda Schneesohn-Mishkovsky, poétesse israélienne (1914-1984). Le poème évoqué ici a pour titre « Tout homme a un nom ».

[5] L’oreille sur le désert, préface à Dans le désert, traduction du livre des Nombres, Paris 2008, Desclée de Bouwer, p.7-11.

[6] En hébreu : « minegued », avec une marque de cantillation sur la lettre nun qui signale l’importance particulière à donner au terme. 

[7] Bamidbar, 2,1-2

[8] Bamidbar, 1,53

[9] « L’Eternel parla à Moïse en disant : « Voici, J’ai pris les Lévites d’entre les enfants d’Israël à la place de tout aîné, premier-né de toute matrice parmi les enfants d’Israël, et les Lévites seront à Moi. Car tout premier-né est à Moi : le jour où J’ai frappé tout aîné dans la terre d’Egypte, J’ai consacré à Moi tout aîné en Israël, depuis l’homme jusqu’à la bête ; ils seront à Moi ; Je suis l’Eternel. » Chemot, 3,11-13.

 

[10]En hébreu, « Seyag laTorah », Pirke Avot, 1-1. Traditionnellement, on étudie plus particulièrement les Pirke Avot entre Pessah et Chavouoth. Cette michna lie une généalogie de la transmission à trois impératifs précis : « Moïse reçu la Torah du Sinaï et l’a transmise à Josué, et Josué aux Anciens, et les Anciens aux prophètes, et les prophètes la transmirent aux hommes de la Grande Assemblée. Ces derniers dirent trois choses : Soyez circonspect dans le jugement, formez de nombreux disciples et faites une haie à la Torah. »

 

[11] Traité probablement composé à l’époque des Gueonim (6e-11e siècle).

[12] Osée, 2,1-22. Nous ne lissons cependant pas ce texte ce Chabbat puisque s’y substitue la Haftarah de veille de Roch Hodeche.

[13] Osée, 2,1. Echo de la promesse faite à Abraham : « Je te bénirai assurément et J’accroîtrai ta descendance, comme les étoiles des cieux et comme le sable sur le bord de la mer. » Genèse, 22,17.

[14] Osée, 2,21-22.

[15] Osée, 2,3.

[16] Osée, 2,19.

[17] Olivier REY, Quand le monde s’est fait nombre, Paris 2016, Stock.

[18] Olivier REY, op.cit, p.7 à 9. C’est moi qui souligne.

[19] Le Nouvel Observateur, édition électronique du 20 mars 2020.