Beit Midrach du 28 février

Robert Zittoun : La crainte de Dieu

De telle craintes ne sont pas propres au judaïsme :

Depuis la nuit des temps, l'Homme explique des phénomènes naturels terrifiant par  l’action de forces surhumaines et des divinités toutes-puissantes. Les craintes varient avec les peuples et les latitudes :
- Crainte de la colère du Dieu Thor, dieu du tonnerre, chez les peuples nordiques,
- crainte d’éruptions volcaniques d’origine divine en Indonésie,
- crainte des kami, esprits qui habitent certains lieux sacrés au Japon,
- crainte que le ciel s’effondre sur les têtes chez les celtes et les gaulois.  
-  Dans la mythologie grecque, Erebos, divinité primordiale et infernale, née du Chaos, personnifiant les ténèbres qu’elle apporte au monde, est une entité tellement puissante que l’homme la craint et ne peut concevoir toute l’étendue de ses pouvoirs.

 

     Dans le judaïsme la crainte de Dieu (Yrat Elohim, Yrat haChem : crainte du Nom, Yrat chamaïm : crainte des cieux entendues comme crainte de Dieu) représente un des piliers de la foi. Les citations sont nombreuses dans tous nos textes. Elles sont en particulier fréquentes dans les Psaumes, dans les Proverbes, et dans l’Ecclésiaste.

 

Dans les Psaumes la crainte, allant jusqu’à l’épouvante, est à redouter par les ennemis d’Israël, « ouvriers d’iniquité qui « dévorent mon peuple » (Ps 14). Mais la crainte de Dieu est aussi recommandée au sein du peuple d’Israël et lui est bénéfique :

« Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant Sa bonté est grande pour ceux qui Le craignent (Ps 103) ».

    Et surtout (Ps 23 ;4) : « Gam ki elekh béguéi tsalmavet lo ira raa ki ata imadi, chivtékha  oumichaantékha héma inahamouni » (même si je marcherai dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne craindrai aucun mal. Ton sceptre et Ton appui seront mon réconfort)

Dans le Kohelet (Ecclesiaste), texte terriblement pessimiste, allant jusqu’à écrire que le jour de la mort est préférable au jour de la naissance, on peut lire en 3,14 : « J’ai reconnu aussi que tout ce que Dieu fait restera ainsi éternellement ; il n’y a rien à y ajouter, rien à en retrancher. Dieu a arrangé les choses de telle sorte qu’on le craigne ».
Et c’est suivi d’une théodicée en 8 ;12 : « Tel pécheur fait cent fois le mal et voit sa vie se prolonger, alors que je sais que ceux qui craignent Dieu méritent d’être heureux à cause de leur piété » (sous-entendu : ils ne  sont pas heureux, enfin pas toujours. Il n’y a pas de justice en ce bas-monde).

 Dans les Proverbes (Michlé) la crainte de Dieu s’intègre dans le message éthique de ce texte : 
3-7  Ne te prends pas pour un sage, crains l'Eternel et détourne-toi du mal.
8-13 Craindre l'Eternel, c'est détester le mal. L'arrogance, l'orgueil, la voie du mal et la bouche perverse, voilà ce que Je (Dieu) déteste.

Citons aussi Job :

Cela commence ainsi : « Il y avait dans le pays d'Outs un homme qui s'appelait Job. Cet homme était intègre et droit. Il craignait Dieu et se détournait du mal. La crainte de Dieu va avec une attitude morale. Donc ce « craignant Dieu », homme vertueux et plein d’aisance, est mis à l’épreuve car Dieu cède au défi de Satan.
Job devient le plus misérable des hommes. Il perd ses enfants, sa fortune, et est affligé d’une horrible maladie de peau. Trois de ses amis viennent lui rendre visite et lui disent que c’est sans doute parce qu’il avait commis des fautes, des péchés et que Dieu le punit, ce que Job récuse. Ses protestations ne démentent pas chez lui son exaltation de la grandeur de Dieu.
Voilà la théodicée de Job : il est frappé sans l’avoir mérité et il le dit fortement. Qu’en penser au total, sinon que sa crainte de Dieu ne l’a pas mis à l’abri de ses malheurs, et que sa réfutation des critiques de ses amis était justifiée ? Et finalement Dieu critique ses amis et rétablit Job dans sa santé et sa fortune !

NB Le « craignant Dieu » est une expression usuelle pour qualifier la qualité morale d’une personne aussi bien chez les juifs que chez les musulmans.  Au Maghreb, on vante les qualités morales de quelqu’un en disant qu’il est « Khaouaf rabi », il craint Dieu, il a peur de Dieu..

En fait la crainte de Dieu se retrouve dans les trois religions monothéistes mais avec des évolutions expliquant les nuances : on la retrouve chez les premiers chrétiens, qui sont d’abord des juifs croyant à l’origine divine du Christ mais conservant la crainte de Dieu comme ligne de conduite, comme tous les autres juifs. Pour les musulmans, les craignant Dieu sont d’abord des « croyants » en Dieu et son prophète, contrairement aux « koufars », les impies : ils auraient en outre une conception tribale de la crainte de Dieu une crainte protégeant  la collectivité.

    En hébreu il existe différents mots pour parler de la crainte :

Ira, Pahad, Harada →haredim (ultra-orthodoxes), mora (terreur),
Yimah, Retet, Ziya, et surtout Raada (frissons, tremblements)

La crainte est souvent associée à son expression physique ; Pahad véraada,
crainte et tremblement, titre adopté par Kierkegaard , philosophe danois, dans son ouvrage consacré à la ligature d’Isaac (crainte et tremblement d’Abraham quand il reçoit l’ordre divin de sacrifier son fils Isaac, et de nous tous devant cette histoire terrible.

    Récemment un parent ultra-orthodoxe vivant en Israël nous disait son regret de voir Trump remplacé par Biden à cause du changement de politique envers l’Iran.  A l’objection du risque accru de guerre qu’on avait couru avec Trump, il répondit qu’il n’en avait pas peur car il ne craint que Dieu ! Cela m’a évoqué les mots prononcés de tout temps par les guerriers allemands : « Gott mit uns »., Dieu est avec nous. 

    Dans nos textes on parle couramment non pas de « Crainte de Dieu (Irat Elohim)
 car on n’ose même pas prononcer son appellation, mais de Crainte du Nom (Ir’at haChem) ou Crainte des cieux (Ir’at chamaïm).

Cette crainte est en référence aux commandements, aux mitsvot:

-         Positives : Crainte de ne pas faire ce qui nous est commandé,

-         ou négatives :  Crainte de faire ce qu’on ne doit pas faire

-         Mais la crainte de Dieu est  une mitsva en soi, elle est préventive: Moïse, après la remise des 10 commandements : « C’est pour vous mettre à l’épreuve que le Seigneur est intervenu, c’est pour que sa crainte vous soit toujours présente afin que vous ne péchiez point » (Ex 20 ;20) .

Reprenons maintenant le récit biblique

Adam et Eve au Gan Eden
« Alors ils mangèrent (le fruit défendu), leurs yeux s'ouvrirent, et ils prirent conscience qu'ils étaient nus. Ils attachèrent des feuilles de figuier ensemble et s'en firent des ceintures.

Quand ils entendirent la voix de l'Eternel Dieu en train de parcourir le jardin vers le soir, l'homme et sa femme se cachèrent loin de l'Eternel Dieu au milieu des arbres du jardin. Cependant, l'Eternel Dieu appela l'homme et lui dit : « Où es-tu ? »  Aïéka ?  Adam répondit : « J'ai entendu ta voix dans le jardin et j'ai eu peur, parce que j’étais nu. Alors je me suis caché. » On peut voir ainsi dans cette crainte la perte de l’innocence.

-             Abraham dans la Akedat Itzhak est pris de crainte, de sidération devant l’ordre de Dieu (entendu dans un songe selon Maïmonide), un ordre suivi sans objection contrairement à celles qu’il avait formulées quand Dieu lui avait annoncé sa volonté de détruire Sodome et Gomorrhe.

-         Abraham se lève au petit matin, selle son âne, se saisit de  son fils , et prend le chemin du Moriah. Il y va. Trois jours de chemin. Mutisme pendant trois jours ! Que pense-t-il ? Qu’espère-t-il ? Arrivé au but, il est prêt à sacrifier son fils, un fils improbable qu’il avait eu dans sa vieillesse !  Il est finalement arrêté in extremis par l’ange qui lui dit : « Al taas lo méouma », Ne lui fais rien. « Car maintenant j’ai su que tu crains Dieu ». Questions : Abraham a-t-il obéi par crainte, et de quoi ? (Cf les 15 questions d’Abravanel, auxquelles je rajoute :
A-t-il craint aussi d’en parler à Sara (qui d’ailleurs , selon Rachi, en meurt peu après, d’avoir appris qu’il avait failli tuer leur enfant) ?

-         Itzhak : personnage pâle par rapport à Abraham et Jacob. On l’associe pourtant à la crainte de façon répétitive : Ne dit-on pas à la suite de Jacob  « Oufahad Itzhak » (Et Isaac Le craignait, Génèse 31,42)? Pourtant dans la Cabbale, Isaac est associé au Din (jugement). Sévérité.  Il devrait donc inspirer la peur plutôt que la ressentir !
Mais de quoi a-t-il eu peur ? D’avoir failli être sacrifié ?
NB : Delphine Horvillleur propose une hypothèse à partir du mot  Ira : elle fait  un rapprochement sémantique entre craindre et voir : Isaac a eu peur parce qu’il a vu ce que personne ne devrait voir, un père s’apprêtant à sacrifier son fils. C’est d’ailleurs pour cela, dit-elle, que, plus tard, il est devenu aveugle., faisant un rapprochement avec la cécité d’Œdipe.

-         Pour Jacob c’est la crainte d’Esaü, non de Dieu.  Alors qu’il fuyait devant Esaü et Laban, il n’a pas craint l’homme/ange divin venu lutter contre lui, d’où son nom : Israël, celui qui lutte contre Dieu (faut-il comprendre « sans crainte » ?).

-         Moïse : communique aux enfants d’Israël la crainte du courroux de Dieu, « crainte que sa colère (Af)  s’allume contre toi et qu’il t’anéantisse   de dessus la face de la terre  (Deut 6 ;15). La colère est annoncée en fait dès le deuxième des  10 commandements (Exode, 20 ; 5-6) «  Je suis un Dieu jaloux (El kana) qui poursuis le crime des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération pour ceux qui m’offensent, et qui étends ma bienveillance aux milliers et  à ceux qui gardent mes commandements ».
Et aussitôt le peuple fut pris de peur et dit à Moïse : « Que ce soit toi qui nous parles, et nous pourrons entendre, mais que Dieu ne nous parle pas, nous pourrions mourir ».

- Puis dans le Sinaï : Dieu dit à Moïse (Exode 34 ;6):
  - « Tu ne saurais voir Ma face car nul homme ne peut Me voir et vivre ». Dieu admet alors qu’il Le voie à la dérobée, « par derrière ». Mais plus tard, descendant dans les nuées : « Vayaavor Adonaï al panav vaykra etc. » (Et Dieu passa devant lui et proclama ; « Adonaï, adonaï, Dieu clément et miséricordieux, tardif à la colère et plein de bienveillance et d’équité etc. »
NB la crainte de la colère de Dieu : Apaïm ( colère : Af/nez/ lien entre  nez et colère, mais Maïmonide a dit de se   garder  des anthropomorphismes.
 

-         Moïse en Deut 15 déploie toutes les malédictions et calamités qu’encourent les enfants d’Israël s’ils n’écoutent pas la voix de l’Eternel, dans leurs récoltes et leur personnes (↗peste). Le pire (Deut 17,23) : « Ton ciel qui s’étend sur ta tête sera d’airain, et la terre sous tes pieds sera de fer ». On croit voir un tableau d’Edvard Munch : « Le cri » !

 

-         La mort des fils d’Aaron, Nadab et Abihou, (Lévitique,10 ;2). Alors qu’ils s’avancèrent dans la tente d’assignation pour offrir un culte, un feu s’élança vers eux et ils moururent devant le Seigneur. Pourquoi ? Pour un service « profane », non demandé/ordonné dit-on. Est-ce parce qu’ils n’ont pas craint, parce qu’ils n’ont pas respecté le caractère sacré du Lieu ? Et après leur mort, Aaron se tut, sans protester ! Pourquoi ? Par stupéfaction, par  peur ?

 

-         NB Plus tard, lors du culte dans le temple, le Grand Prêtre ne L’approche (n’entre dans le Saint des saints) qu’une fois par an. C’est la seule fois où il prononce Son nom « Mefourach » complètement. Le reste du temps on n’utilise qu’un nom allusif Adonaï, Elohim (d’ailleurs au pluriel !), ou même plutôt « Hachem ». On lui donne comme nom « Le Nom !! » Est-ce par peur, et/ou par respect absolu du Sacré ?

 

-         Rappelons aussi les différents types de sacrifices. Question: les « sacrifices expiatoires » ont-ils  pour but,  en se faisant pardonner ses fautes, d’exorciser la peur ? Cf Freud in Totem et tabou ?

 

-         Remarquons aussi  : Lors du  Chema Israël, on se cache les yeux. On ne doit ni  Le voir, ni prononcer Son nom : marques de sacralité.

 

-         Ainsi la crainte est liée à la peur de sanctions, de punitions graves en cas d’une désobéissance qui équivaut à un non respect, à une atteinte de la sacralité divine.

 

Mais pourtant la crainte est aussi liée à l’amour !

 

Le lien entre les deux se retrouve très souvent dans notre liturgie

Par exemple lors de la prière du Arvit :

-    Avant le Chema Israël : Baroukh ata Ata Adonaï, ohev amo Israël
- Et juste après: « Vehaavta et Adonaï elohekha bekhol levavkha, bekhol nafchekha ou bekhol mehodekha »
Avant : « Dieu aime son peuple Israël ». Après : « Et tu aimeras Adonaï de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir ».
Donc un amour réciproque, Dieu envers son peuple, et son peuple envers Lui.

Et aussitôt après viennent les gratifications et les motifs de crainte :

-         D’abord, « si vous écoutez mes commandements… vous aurez la pluie sur votre pays, et des récoltes à satiété etc. »

-         Mais si vous vous laissez séduire et servez d’autres dieux, la colère de l’Eternel s’allumera contre vous, la terre se desséchera et ne vous donnera plus ses fruits, et « vous disparaitrez bientôt de ce bon pays que je vous donne » (passage prononcé d’ailleurs à voix basse)

Donc amour réciproque, mais aussi crainte de punition en cas d’infidélité,
de désobéissance. Pourrait-on comparer ce mélange d’amour et de crainte  au sentiment d’un enfant envers son père ? : amour, et en même temps crainte de punition en cas de désobéissance et d’inconduite ?

-         Dans cette suite   alternent ainsi le bonheur et le malheur., bonheur si on obéit, crainte des conséquences si on désobéit. Menaces paternelles ??!!
« L’acceptation du joug du royaume des Cieux, de la Torah et des commandements est présentée sous un angle apparemment utilitaire… » écrit   Yechayahou Leibowitz dans ses Brèves leçons bibliques p 238. Cependant dans le même ouvrage, il écrit, à propos de Kohelet (Ecclésiaste) : p 276 : «  Certains y ont vu un texte hérétique, proche de l’athéisme, corrigé in extrémis par la dernière phrase : « En fin de compte tout est entendu. Crains Dieu et garde ses commandements, car c’est là tout l’homme ».  Leibowitz, soutient au contraire que « ce livre représente une des manifestations de la foi la plus audacieuse et la plus profonde, une foi « pour elle-même, qui ne dépend en rien de ce qui peut survenir dans la réalité.. ». Pour lui la foi profonde efface la crainte.

 

Et d’ailleurs, s’agit-il vraiment de crainte ? J’ai souligné précédemment les différents synonymes employés. Lors de la reprise de la Amida le vendredi soir, quand on dit, en utilisant deux synonymes : « lefanav naavod béira vafahad », c’est traduit dans le sidour par « nous l’honorons avec ferveur et déférence », ferveur au lieu de crainte, déférence, vénération au lieu de peur.

Pourtant il y a de quoi avoir peur : ne dit-on pas, à Ounetané tokef, lors de la Amida du Moussaf de Roch Hachana : Ounetané tokef ki hou nora véyiom (Que l’on rende honneur à la sainteté de ce jour car il est solennel et redoutable). Et l’on annonce alors qui va vivre et qui mourra (dans l’année qui vient) en  entrant dans les détails : « Qui par le feu, et qui par l’eau (noyade), qui par l’épée, et qui par bête sauvage, qui de faim et qui de soif, qui de tremblement de terre et qui d’épidémie etc. » NB Cela semble spécifique du rite achkénaze ? Les sépharades n’entrent pas dans ces détails. Lors du moussaf ils se contentent de dire : « Aujourd’hui, anniversaire de la création du monde, les créatures se tiennent devant le tribunal de Dieu, soit comme des enfants, en ce cas aies pitié de nous comme un père a pitié de ses enfants, soit comme tes serviteurs dont les regards sont tournés vers Toi ».

 En tout cas cela soulève aujourd’hui une question : l’épidémie du Covid 19 est-elle une punition divine, comme on le croyait dans le passé pour d’autres épidémies encore plus terribles, et si oui : pour quelle faute ?

Certaines sectes d’inspiration écologiste n’ont pas hésité à franchir le pas : la raison en est dans les atteintes par l’homme au milieu naturel. La nature a reculé, cédant le pas aux constructions humaines. Les chauves-souris et autres pangolins se seraient alors rabattus au milieu des hommes, leur apportant leurs virus !

La crainte de tout ce que l’on peut redouter est pourtant bien là lors des « yamim noraïm », les Jours Terribles qui précédent Kipour, marqués notamment par les Sélihot (Pardons). Pendant toute cette période, ne bat on pas sa coulpe en  confessant ses fautes (Achamnou, bagadnou etc.) ?

La demande des organisateurs du Beit Hamidrach  de parler de la crainte de Dieu actuellement, en pleine pandémie mondiale,  est en fait singulière. La crainte de Dieu est-elle toujours d’actualité, ou faut-il laisser la solution entre les mains des scientifiques ? La question est stupéfiante car nous sommes tous en état de stupéfaction, pétrifiés (comme des pierres) par cette situation épidémique, pétrifiés comme la femme de Loth, quand elle s’est retournée pour voir ce qu’elle ne devait pas voir. Assaillis par les nombreux messages des scientifiques qui nous laissent dans l’incertitude et l’angoisse. Mais pas d’autres recours ! Pas de jeûnes, pas de jets de nos péchés dans la mer ou les cours d’eau, pas de sacrifices expiatoires !! Chez les chrétiens, pas de processions, c’est même tout le contraire : le pèlerinage de la Vierge de Fatima au Portugal est d’accès restreint pour cause d’épidémie, les précautions sanitaires dictées par les scientifiques l’emportant sur les implorations religieuses ! Chez les musulmans, la Kaaba, est habituellement entourée d’une foule dense. On la montre maintenant avec seulement quelques fidèles sur l’esplanade.

 

-         Donc nous sommes face à la singularité de la présente situation épidémique. Par rapport à d’autres épidémies et autres fléaux collectifs dans le passé, ne croit-on plus aux prières collectives ?  Y-en-a-t-il même d’individuelles ?  Pourtant on commence à entendre dire que c’est une situation apocalyptique ! Faut-il attendre Yom Kippour pour chanter ensemble : «El nora alila, amtsé lanou mehila bechaat hanéila ». (Dieu redoutable en actes (sur les fils de l’homme Ps 66,5), trouve pour nous le pardon en cette heure de clôture).

      Sauf peut-être dans certains pays, certaines civilisations où Dieu et son entourage immédiat (de saints, de prophètes) est/sont priés et entendu(s),
y-a-t ’il encore des prophètes, ou l’avenir est-il seulement entre les mains des scientifiques et des pouvoirs publics, dont l’incertitude s’étale pourtant au grand jour ? A défaut de prières collectives, certains esprits transparents, « prophétiques », peuvent-ils entendre et annoncer la catastrophe, son devenir, et la rédemption? Et serait-on capable de les entendre ?

Cherchons quand même quelques références contemporaines :
Par exemple le magnifique film d’ Ingmar Bergman « Le septième sceau » : De retour des croisades un chevalier se retrouve pris dans une terrible épidémie et entame une partie d’échecs avec la Mort !».
 

       Surtout lire et relire La Peste de Camus. Albert Camus décrit attentivement
 les déambulations et les réflexions du docteur Rieux dans Oran frappé par la peste. On en conclut que cette peste est un état de fait. Rieux n’y peut rien,
sauf se promener et constater les rats qui infestent, les morts dans les rues, et les mesures gouvernementales cruelles et impuissantes.

       Revenons à nos textes : Y trouve-t-on une ressource contre la peur ?

         Il y a à mon avis deux approches possibles

1)     Ne pas craindre Dieu, soit parce qu’on est athée ou agnostique, ou parce que paradoxalement Dieu (la foi en Dieu) nous délivre de la peur
Ex : Au début de la Havdala du samedi soir : «  Hiné el yechouati…».
« Voici c’est en  Dieu mon salut que j’ai confiance et je n’aurai pas peur, car Il est ma force et mon allégresse, et il sera mon salut »

Ici, la peur est toujours là, le monde est plein de dangers, mais Dieu nous en délivre (je sous-entends : quoiqu’il arrive »)

 

2)     Autre version : La crainte n’est pas la crainte, la peur n’est pas la peur

Les traducteurs ont d’ailleurs déjà pris les devants. Comme nous l’avons vu, « Léfanav naavod béira vafahad » est traduit non pas par : « devant Lui nous le servons dans la crainte et la peur » mais « Nous L’honorons avec ferveur et déférence ». La crainte et la peur sont remplacées par la ferveur et la déférence! En quoi ces mots sont-ils synonymes ?

 

Pour tenter de l’expliquer, nous allons nous tourner vers Abraham Joshoua Heschel.

Je rappelle qui était  Heschel (1907-1972). Il est  né à Varsovie. Après des études de théologie puis de philosophie à Berlin, il échappa aux nazis et émigra aux Etats-Unis. Il enseigna comme rabbin au Jewish Theological Seminary of America, principal séminaire du judaïsme conservative (massorti). Il se consacra au prophétisme et publia de nombreux ouvrages. Il s’engagea aussi dans à la lutte contre les inégalités, notamment dans le cadre du mouvement des Droits Civiques aux côté de Martin Luther King, milita contre la guerre au Viet Nam, pour la liberté des juifs d’URSS.  Il fut un éminent représentant du judaïsme au Concile Vatican II. Edward Kaplan, Professeur de français au Brandeis University du Massachussets lui a consacré un ouvrage intitulé « Abraham Heschel, un prophète pour notre temps ».

Heschel a consacré en particulier trois ouvrages aux rapports entre l’homme et Dieu : Man’s quest for God (L’homme en quête de Dieu) en 1954, God in search of man (Dieu à la recherche de l’homme) en 1955, et Between God and man (Entre Dieu et l’homme) en 1959. Dans cette réflexion approfondie sur les rapports entre Dieu et l’homme (je vais essayer de traduire de l’anglais) la crainte de Dieu Yrat hachem n’est pas appelée « fear ». Le terme équivalent à la crainte que Heschel utilise est « awe ». Il est vrai que awe peut être traduit éventuellement par terreur. C’est le sens que ce mot prend dans sa version adjective : aweful », couramment utilisée pour parler d’une situation ou d’une personne terrible, effroyable. Mais awe comme substantif, peu souvent utilisé  dans le langage courant, correspond soit à la crainte, soit plutôt au respect mêlé de crainte. Les mots français qui semblent s’en rapprocher le plus sont « ferveur » et « déférence ». Ce sont justement, comme dit précédemment, les mots utilisés par les traducteurs de nos sidourim, rappelez-vous : « Lefanav naavod béira vafahad » traduit par « nous l’honorons avec ferveur et déférence ». Mais je n’ai pas trouvé de mot français traduisant précisément « awe » comme l’entend Heschel. Aussi dans la fin de mon exposé, j’utiliserai plutôt le mot anglais « awe ».

Dans  dans le livre « God in search of man » de Heschel  le mot awe est cité 18 fois, il est vrai souvent avec des équivalents de crainte ou de peur, par exemple quand il dit qu’on ne peut éviter dans nos discussions à l’ère atomique « the awe, the fear, the humility, the responsibility », soit la « awe », la crainte, l’humilité, la responsabilité. Puis : pour comprendre la réponse de la Bible à la question de Dieu aujourd’hui, il faut l’insérer dans des catégories telles que « sublime, merveilleux, mystère, « awe », et gloire ». Autrement dit, cette déférence ou crainte, comme on voudra, est le sentiment sollicité si l’on a conscience du caractère sublime et mystérieux du monde créé par Dieu avec son ciel plein d’étoiles. C’est d’ailleurs avec awe et tremblement que les lévites doivent approcher du Saint des Saints. Si l’on veut traduire  awe par crainte, comprenons qu’il s’agit d’une crainte sacrée, ce qui donne pour « Yra vafahad » : «  crainte et tremblement » comme le titre du livre de Kierkegaard. 

 

Cette awe, crainte ou déférence, est liée , nous dit Heschel,  à la foi de l’homme qui, se transcendant lui-même, répond à Dieu qui transcende le monde. Il faut, dit-il, penser   Dieu comme un problème religieux qui commence par l’émerveillement , la déférence (awe), la louange, la crainte, le tremblement, et la stupeur. Ce qui n’est possible dit-il que si l’on croit que Dieu est vivant. C’est à de tels moments (instants) que l’on peut percevoir Sa grandeur qui cependant dépasse notre capacité de compréhension, car elle est mystérieuse et ineffable.

La foi provient de cette « awe », d’une prise de conscience subite que nous sommes exposés à Sa présence, que nous sommes « appelés ».  Dieu questionne et l’homme répond. Il demande du cœur, pas seulement des actes, de la compréhension, pas seulement de l’acceptation. Il n’y a pas de judaïsme sans amour et sans crainte, émerveillement et déférence (awe), foi et préoccupation, connaissance et compréhension. Le judaïsme n’est  pas seulement une acceptation. La Torah est plus qu’une Loi (le mot « Loi » serait d’ailleurs, dit Heschel, une erreur de traduction des septantes). Un homme qui n’a que la Torah mais pas la Yrat chamaïm est comme un trésorier qui n’a que la clé intérieure du coffre, sans la clé extérieure (traité Shabbat 31a-b).

Je terminerai en résumant le passage du livre « God in search of man » consacré à la « Awe », pp 73-79, étayé de nombreuses citations, notamment de Isaïe, de Job, et des Psaumes.

La awe, nous dit-il,   est le commencement de la sagesse. Le sens ultime de la vie ne peut être trouvé dans le monde, mais en Dieu. La crainte/awe de Dieu est plus qu’une émotion, mais un moyen de comprendre, une voie vers la sagesse, un acte intérieur ouvrant vers plus grand que nous-mêmes. Le commencement de la awe est le questionnement, l’étonnement, l’émerveillement, donnant accès à une sagesse qui participe à la sagesse sacrée de Dieu en donnant accès au pathos divin. La crainte – Pahad- est l’anticipation et l’attente du mal y compris dans le monde à venir. La awe – Irat hachem- , de son côté est le sens du merveilleux et l’humilité. Elle précède la foi et en est la racine.

« Ainsi, à la différence de la pensée scientifique, comprendre la réalité de Dieu n’est pas accessible au moyen de syllogismes, par une série d’abstractions, par une pensée qui procède de concepts en concepts, mais à l’aide d’introspections. L’introspection ultime est le résultat de moments lorsque nous sommes ébranlés au-delà des mots, lors d’instants d’émerveillement, de déférence (awe), de louange, de crainte, de tremblement,  et de stupeur radicale ; de la prise de conscience de la grandeur, de perceptions que nous pouvons saisir mais que nous sommes incapables de décrire, de découvertes de l’inconnu, des moments dans lesquels nous abandonnons la prétention de connaitre le monde, pour un  savoir par méconnaissance. C’est à l’acmé de tels moments que nous atteignons la certitude que la vie a un sens, que le temps est plus qu’une évanescence, qu’au-dessus de tout être il y a Quelqu’un qui se soucie de nous? » (In Abraham Joshua Heschel, God in search of man. 1983, Great Britain Ed, p 131, trad R. Zittoun)

        Tentative de conclusion personnelle

Ai-je résolu la question de la crainte de Dieu ? Sans doute pas, car, comme on l’a vu, il d’agit d’un concept polysémique. Disons, pour simplifier qu’à la crainte d’un Dieu redoutable qui punit les personnes qui n’observent pas Ses commandements et qui se conduisent mal, crainte de châtiments personnels ou collectifs, on peut opposer la même crainte mais au sens de déférence, de conscience de Sa grandeur incommensurable. Il est vrai qu’une telle crainte peut aller parfois jusqu’à la méconnaissance de sa volonté, de son projet. 
Cependant une autre conception a surgi par la suite, donnant naissance à une théodicée, à une contestation de la justice divine, qui a atteint son acmé avec la Shoah. Au maximum on arrive à la notion de l’inaction de Dieu, malgré sa toute-puissance . Dieu est pourtant présent, mais sa chekhina, accompagnement de l’homme y compris dans sa souffrance, n’est pas interventionniste. Il n’intervient pas, ne peut pas ou ne veut pas intervenir. Le Dieu ainsi présent souffre avec l’homme. Les tenants de cette hypothèse parlent d’un « pathos divin ». Evidemment dans ce cas la crainte porte sur les phénomènes naturels, tels que notre épidémie actuelle, et sur les exactions humaines, non sur Dieu et ses interventions.

Une autre façon d’envisager la question est de concevoir une crainte aux multiples acceptions et facettes. Elle est liée à une conception de la grandeur de Dieu, incommensurable à l’homme, lequel se retrouve souvent sans recours dans sa vulnérabilité. Ce Dieu, vivant mais immense, sollicite de l’homme la reconnaissance de son caractère sacré, de sa bonté primordiale. Seuls sont à craindre les désordres naturels et la méchanceté humaine.

 

             L’attitude envers Dieu, de crainte et tremblement, devient déférence. Elle appelle, comme l’a si bien proposé Heschel,  devant Son caractère sublime, merveilleux, et mystérieux, outre la déférence, l’humilité à Son égard , et la responsabilité envers les affaires humaines. Dieu, présent et vivant, est perçu comme un murmure, sauf parfois de façon éclatante dans certains instants privilégiés. Loin de l’opposition voulue par Paul construisant le christianisme, le Juif circoncis dans sa chair a également une circoncision du cœur. Il ressent dans sa chair et comprend dans son cœur la crainte de Dieu, crainte pour lui-même et son peuple, déférence et vénération envers Dieu.