L’édito du rabbin : Transmet-on le judaïsme par la mère ?

La question qui m’a été posée :

 

Selon la tradition juive, le judaïsme se transmet par la mère. En tant que femme, je m’en félicite : Voilà, pour une fois, une règle qui donne à la femme un statut important qui dépasse même celui des hommes ! Mais d’où nous vient cet enseignement ? Je n’en trouve nulle trace dans la Tora. Et si c’est une question de transmission, pourquoi, s’il a reçu une éducation juive, un enfant de mère non-juive et de père juif n’est pas reconnu comme juif, mais un enfant né de mère juive et de père non-juif, qui n’a pas reçu d’éducation juive l'est ?

 

 

Voici ma réponse :

 

Que l’on soit juif par sa mère, tout juif le sait ou finira par l’apprendre de son psychanalyste ! Blague à part, la question mérite d’être posée, car elle touche au sujet très sensible de la transmission identitaire et de la survie du peuple juif en diaspora. Il y a, en l’occurrence, un grand débat entre les courants du judaïsme sur le statut des enfants issus de mariages mixtes, quand la mère n’est pas juive. Or, la question est largement biaisée par le fait que les notions véhiculées sont confuses et l’historique ignoré. Tentons d’y voir un peu plus clair.

 

Premier correctif nécessaire : ne pas confondre « judaïsme » et « judéité ». Le judaïsme désigne la culture, les croyances et traditions de la société juive, tandis que la judéité concerne le statut identitaire de la personne au regard de la Halakha, c’est-à-dire la loi juive traditionnelle communément admise par cette même société. Or, c’est plutôt la judéité que le judaïsme qui est tributaire de la mère. Navré de te décevoir, mais il n’est pas exact que la loi rabbinique a confié à chaque mère juive la primeur et la noble tâche de transmettre la tradition juive aux enfants, ne laissant au père qu’un rôle subsidiaire. C’est l’inverse. La loi juive impose aux pères, et non aux mères, le devoir d’instruire les garçons (et non les filles) à l’étude et à la pratique de la Tora, suivant en cela la conception patriarcale de la société antique universellement répandue (cf. Kiddouchin 29b). Certes, les mères juives sont depuis toujours de facto associées à l’éducation religieuse, de manière adjacente, par le mode de vie et les valeurs qu’elles instaurent au foyer. La tradition ne l’ignore pas et l’honore (« Écoute, mon fils, l'instruction de ton père et n'abandonne pas l'enseignement de ta mère » (Proverbes 1,8). L’attitude maternelle est prépondérante dans l’esprit d’un jeune enfant et reste très importante par la suite. Mais le fait est qu’hormis quelques exceptions célèbres (telles les fameuses filles de Rachi), la plupart des femmes n’ont commencé à bénéficier d’une instruction religieuse formelle ou lettrée qu’à la fin du xixe et au courant du xxe siècle. Il aura fallu une petite révolution au sein du monde ultra-orthodoxe, engagée par des personnalités telles que le Hafèts Haïm (1838-1933), pour que l’on commence à reconnaître aux femmes le bien-fondé d’une instruction formelle (minimale) au judaïsme. Pour les modernes, il est clair que les deux parents ont un rôle déterminant dans l’éveil et l’attachement de l’enfant à la vie juive. J’y reviendrai.

 

Peut-on affirmer néanmoins que « selon la Halakha, la judéité est transmise par la mère » ? Navré encore de te décevoir, mais même cela est aussi illusoire. Certes, la transmission de la judéité est matrilinéaire, en ce sens qu’une personne est réputée juive si au moins sa mère l’est. Mais à y regarder de près, on s’aperçoit que la matrilinéarité n’est opérante que par défaut. En effet, selon la conception du Talmud, et depuis la Bible, la filiation est généralement patrilinéaire (par le père). On est encore réputé Cohen (descendant de prêtre), Levi (descendant de lévite) ou plus généralement « Israël » selon que son père l’est ou non (voir Michna, Kiddouchin 3:12). Le principe Mater certa, pater incertus (on est certain de l’identité de la mère, non du père) ne joue pas. C’est par le père que passe la filiation et le patrimoine aux fils, dans un système patriarcal. On le voit clairement dans la Bible et ses généalogies et le fait qu’elle ne fait guère cas de « mariages mixtes », tels celui de Moïse avec Sephora, la Madianite. Les enfants de Moïse sont Hébreux comme leur père ! On n’entend aucunement parler d’une « conversion » préalable de Sephora. À vrai dire, il n’y avait pas encore à proprement parler de procédure formelle de conversion. Il y avait simplement une « naturalisation ». La femme adoptait l’identité (et les coutumes) de son époux, en rejoignant sa famille et son clan. Leurs enfants étaient hébreux. C’est à partir de la période du second Temple que cela se formalise par l’immersion dans un bain rituel et, ensuite, l’aval d’un tribunal rabbinique. On peut alors devenir juif par engagement et non par la seule filiation. À partir du temps d’Ezra le scribe, vers le Ve siècle avant l’ère commune, mais dont on a les premières traces légales dans la Michna (aux deux premiers siècles de l’ère commune), on voit se mettre en place, par crainte de déperdition identitaire, une sanction légale du mariage mixte, sous forme de rupture de la filiation paternelle. C’est ainsi que le droit juif en vient à considérer que si un homme juif s’unit à une femme non-juive (non convertie préalablement au judaïsme), il ne transmet pas son statut identitaire, et sa progéniture est considérée comme non-juive. Parallèlement, si un homme non-juif s’unit à une femme juive, il perd sa capacité de transmission identitaire, de sorte que les enfants sont considérés comme juifs. En somme, il apparaît que la matrilinéarité n’est prise en compte que par défaut, en situation de mariages mixte, par déchéance de la filiation masculine. En bref, la patrilinéarité est la règle, tandis que la matrilinéarité est l’exception.

 

Pour être plus précis, à l’origine, la Michna anonyme et supposée consensuelle (Yebamot 7:5) s’était montrée plus sévère à propos de l’union d’une femme juive avec un non-juif, considérant que la progéniture était mamzèrèt (illégitime), avec pour conséquence de proscrire tout mariage avec elle ! Ceci, à la différence de l’union entre une femme non-juive et un juif dont la progéniture n’est certes pas considérée comme juive mais reste susceptible de renouer à la souche juive par voie de conversion et ensuite de mariage. Mais il n’en est pas moins vrai que la loi juive s’est curieusement inversée en la matière, de sorte qu’il a été finalement admis que tout enfant né de mère juive et de père non-juif sera immédiatement reconnu comme juif !

 

Comment en est-on arrivé là ? Certains historiens ont émis l’hypothèse que ce changement radical de la position rabbinique consensuelle fut édicté pour intégrer les enfants des femmes juives violées par les soldats romains lors des répressions sanglantes d’Hadrien en l’an 135. Mais ce n’est pas ce qui a tranché la question. En effet, le débat sur le statut des enfants de mère juive et de père non-juif s’est prolongé durant plusieurs siècles au sein des écoles talmudiques avant que soit abolie définitivement l’illégitimité de tels enfants. Le professeur et rabbin Shaye JD Cohen estime que cette modification du droit s’est produite par imprégnation du droit romain de l’époque, dont le code identitaire est étrangement similaire. Cette hypothèse a l’avantage d’éclaircir simultanément pourquoi un enfant né de mère juive est juif et pourquoi un enfant né de père juif mais de mère non-juive ne l’est pas, puisqu’ainsi en allait-il de l’identité romaine et que la Judée était dominée par les Romains.

 

Selon le professeur Joseph Mélèze Modrzejewski, l’hypothèse de S. Cohen doit être complétée, car elle n’explique pas pourquoi les rabbins ont étrangement adopté une règle de droit romain ! Sa thèse est qu’en l’an 120, l’empereur Hadrien avait décrété l’interdit absolu de la circoncision. Antonin le pieux qui lui succéda, bien qu’il confirmât l’interdit de circoncire les prosélytes (voulant devenir juifs), autorisa à nouveau la circoncision mais seulement des enfants nés de mère juive. Cela revenait à pouvoir appliquer, pour le compte des Juifs, la règle romaine de filiation matrilinéaire. Cette procédure ouvrit la voie d’une reconnaissance de judéité des enfants nés d’un prosélyte (resté non-juif) et d’une femme juive. Mais, comme indiqué, il faudra encore de longs débats avant que le procédé soit unanimement entériné.

 

Aujourd’hui, la question débattue sur un plan halakhique n’est plus ce qu’il convient de faire avec les enfants de mère juive et de père non-juif, mais avec ceux de père juif et de mère non-juive. Des aléas de l’histoire est née une situation asymétrique ressentie souvent comme injuste et absurde : on peut être reconnu juif par filiation maternelle, tout en étant ignorant de tradition juive, mais se voir refuser la judéité par les autorités rabbiniques, si né de père juif et de mère non-juive, on est féru de judaïsme. La solution est-elle de se suffire de la patrilinéarité juive ?

 

Si le souci autour du mariage mixte est le risque accru de déjudaïsation, la véritable question est comment faire en sorte que les enfants issus de ces unions, que ce soit le père ou la mère qui est d’identité juive, ne soient pas perdus pour le peuple juif, par manque d’éducation juive prégnante. (La question vaut d’ailleurs autant pour des enfants dont les deux parents sont juifs, si ce n’est que l’identité filiale ne souffre guère d’ambiguïté). À mon sens, il faudrait en toute logique assouplir et durcir tout à la fois la règle en vigueur. Durcir, car les rabbins devraient requérir (par ex. avant la bar-mitsva) aussi bien une initiation au judaïsme aux enfants dont seule la mère est juive, pour renforcer leur conscience et connaissance du judaïsme et les amener à une adhésion franche. Assouplir, car au lieu de décourager les enfants dont seul le père est juif par des conditions de conversion exorbitantes et dissuasives, et les repousser un peu plus au-dehors, on aurait tout à gagner à faire preuve de bon sens, en accueillant ces enfants dans les écoles juives et les synagogues, en leur donnant une éducation juive qui soit heureuse et stimulante, quitte à régulariser ensuite leur statut sur le plan de la loi juive par la procédure convenue, selon l’obédience choisie par les familles.

 

Et c’est là que le dernier retournement s’opère : dans la mesure où, de nos jours, les femmes sont, de facto, plus que jamais investies dans les métiers éducatifs, l’enseignement juif en particulier, désormais bien plus que les hommes, au lieu d’encore te décevoir, je veux te dire que, s’agissant de l’avenir du peuple juif, ce sont vers les femmes que se tournent désormais les principaux espoirs.

 

 

 

Rivon Krygier