Vaet'hanan 5773

Dracha prononcée le 19 juillet 2013 par Joël Werba

La sidra Vaethanan  est une sidra monumentale, elle nous présente une succession de situations, de passages, qui pourraient chacun, pris isolément, se suffire à eux-mêmes.

 

Le texte s'ouvre sur le récit que fait Moïse de sa supplication pour entrer en terre d'Israël en dépit du refus qui lui est opposé par Dieu, c’est cette supplication à la première personne du singulier « vaethanan » qui donne son titre à la sidra.

 

Le texte contient aussi la répétition, avec quelques modifications des Dix Paroles, révélées au Sinaï, puis, nous trouvons le texte du Chema Israël et de son premier paragraphe, et même la question que pose le hakham, le sage, dans la Haggada de Pessah.

 

Resituons ce texte dans l’histoire des Hébreux.

 

Le peuple hébreu arrive au terme de l’errance de quarante ans dans le désert, la génération qui s'apprête à entrer en terre de Canaan n’a pas vécu la sortie d'Egypte, Aaron le frère de Moïse, et Myriam sa soeur sont morts, c’est Josué fils de Noun, qui est déjà désigné pour succéder à Moïse (“devarim” chapitre 1, verset 37).

 

Je me suis plus particulièrement intéressé au début de cette section car je règle ainsi un vieux compte avec un épisode de l’histoire biblique, qui me posait un sérieux problème : chaque fois que je lisais ce passage, j’en gardais un sentiment d'injustice, voire de cruauté de Dieu à l'égard de Moïse, qu'aucune explication de mes professeurs ne pouvait justifier.

 

La facilité avec laquelle ceux-ci considéraient comme allant de soi que Moïse soit ainsi puni me faisait même douter de la cohérence du judaïsme qu’on m’enseignait. Comment concevoir que Moïse soit si brutalement interdit d'entrée en terre d'Israël, et que Dieu n'apaise pas sa colère, malgré ses supplications ? C’était tout simplement révoltant.

 

Me retrouvant face à ce texte aujourd’hui, j’ai cherché à l’envisager sous d’autres angles que celui de l’absence de pardon pour une faute commise.

 

Entrons dans l’analyse de ce texte.

 

 

Le mot vaethanan qui donne son titre à cette sidra signifie “j'implorai”, il est construit sur la racine hen qui signifie ce qui est de l'ordre de la grâce, du gratuit, et qui sert également de racine à hinam gratuit, et dans le domaine de la prière, au tahanoun, la catégorie de prière qui fait appel à la bonté gratuite, dégagée de tout mérite ou récompense.

 

L’objet de la demande de Moïse, c'est de pouvoir “passer et voir”, ou “passer pour voir” Moïse les conjugue au futur “eebrah na veereh”.

 

Ces deux verbes sont bien connus dans l'histoire des Hébreux ; dans cette sidra, ils sont employés avec une insistance particulière et méritent également une étude dans le cadre de notre analyse du texte.

 

eebra : aleph préfixe du futur, et le “h” supplémentaire pour adoucir, au lieu de eevor.

 

vayitaber hachem, mode pronominal du hitpael, intensif, c'est aussi le verbe passer, pour dire que Dieu est passé de l'autre côté, contre moi (Moïse) “lemaanhem”, pas traduit “à cause de vous” mais “pour vous” en votre faveur ;

velo chama elaï, qui lo taavor et hayarden haze, (tu ne feras pas ce passage) c'est Josué qui fera le passage, “ki hou yaavor”, “du pays que tu vas contempler” (et haarets acher tireé).

 

Ce rapport étroit entre passage et contemplation est presque un héritage, une problématique transmise à travers de nombreuses générations. A commencer par Abraham, le Ivri, c'est-à-dire le passeur. Avraham, ivri, “vayaavor avraham baarets”, (chap 12, vers 6 au début de Leh Leha)....el haarets acher AREKA...le pays que je te montrerai.

Comment ne pas faire le lien avec Moïse ?

 

Au chapitre 13, verset 14, de Leh Leha on retrouve une situation quasiment identique à celle de notre texte, dans laquelle Dieu fait contempler à Abraham le pays qui lui est destiné.

 

Pour Jacob, au moment précis où il se prépare à revoir son frère Esaü (Vayichlah chap 32, vers 23-24 de la Genèse), on retrouve quatre occurrences du verbe passer, comme si le texte nous alertait sur un élément fondamental de ce qui se joue, se transmet de génération en génération.

C’est cette même nuit, immédiatement après dans la suite du texte que Jacob va se battre avec l'Ange et acquérir son nom d'Israël.

 

Pour revenir à notre texte, d’autres indices peuvent nous éclairer, pour tenter de dégager des éléments de compréhension de ce qui oppose Dieu à Moïse, et rend irréversible sa décision de lui interdire le passage.

 

Au chap 3, verset 26, lorsque Moïse supplie d'entrer en Israël, il est dit “vayitaber bi lemaanhem” (racine de passer) dans le sens de passer dans l'autre camp, (Dieu s'est mis en fureur en votre faveur), c'est pour vous que je ne rentre pas en Israël. Il ne s’agit plus là d’un simple règlement de comptes dirigé contre Moïse, mais d’une situation qui concerne l’ensemble du peuple hébreu.

 

Le verset suivant nous apporte un élément de sens supplémentaire.

Verset 29, « nous sommes restés dans cette vallée en face de Beth Peor » et Beth Peor fait immédiatement référence à Baal Peor, la divinité pour laquelle les Hébreux se sont livrés à la prostitution avec les filles de Moab, à Chittim, tel que cet épisode est relaté dans la paracha Balak (Balak, Les Nombres 25).

 

A Chittim, Dieu était également entré en fureur, et cette fureur destructrice visait tout le peuple d'Israël, menacé d'anéantissement collectif pour avoir cédé à la tentation de l’idolâtrie, Avoda Zara. Seule l'intervention meurtrière de Pinhas, petit-fils de Aaron, a détourné la fureur divine et évité que tout le peuple hébreu soit détruit. (Les Nombres Pinhas chap 25, vers10).

 

Notre texte énigmatique s'achève précisément ainsi : “ dans la vallée, en face de Beth Peor”...

 

A présent que certains termes clés du texte sont mieux compris, revenons à la situation.

 

Depuis la paracha Houkat (Les Nombres chap 20), nous savons que Dieu à puni Moïse et son frère Aaron pour avoir frappé le rocher avec un bâton. “Dieu dit à Moïse et à Aaron «Puisque vous ne m’avez pas sanctifié  aux yeux des enfants d’Israël, vous ne ferez pas entrer cette assemblée dans le pays que je lui donne” (versets 7 à 12).

 

Moïse, contre l'instruction de Dieu, avait choisi la voie du miracle, par l'intermédiaire d'un bâton, au lieu d'utiliser la parole, et la force de la prière.

 

Même Moise, le Maître par excellence, après avoir guidé le peuple hébreu pendant quarante ans, a dévié de l'enseignement dont il avait la charge : il devait apprendre à prier, à utiliser la parole et à se placer en situation d'humanité ; mais il a utilisé la voie du miracle, s'écartant ainsi de sa mission.

 

Passer par un médiateur quelconque (le bâton) au lieu de faire confiance à la prière, c'est s'engager dans la voie de la Avoda zara, d’un “culte qui n'est pas à sa place” - zar veut dire étranger, inadéquat, (un Israël est zar par rapport à un Cohen).

 

Ce que Dieu reproche à Moïse et Aaron, ce n’est donc pas leur désobéissance en tant que telle, mais le fait qu’elle a eu pour conséquence de ne pas l’avoir sanctifié aux yeux des enfants d’Israël.

 

Alors si tout est écrit d’avance, et la sanction déjà définitive, pourquoi ce texte, pourquoi cette ultime supplication ? Le texte aurait gardé toute sa cohérence, en commençant directement au verset 27 ; la supplique de Moïse aurait pu demeurer de l'ordre de l'intime et rester son secret. Or il choisit de mettre en scène, et sa supplication et le refus de Dieu, installant ainsi un effet dramatique puissant, qui marque les esprits.

L'ultime étape de l’enseignement de Moïse ne consiste t-elle pas dès lors à se mettre en scène dans son impuissance même, à renoncer à toute argumentation et à s'en remettre à une prière de tahanounim, qui repose entièrement sur la grâce et la bonté sans contrepartie ?

Moïse permettrait ainsi aux Hébreux de se préparer à se séparer de lui. Il n'est plus un faiseur de miracles, il ne lui reste que l'autorité de l'enseignant.

 

On comprend mieux alors pourquoi le texte dit que Dieu s'est emporté contre Moïse, “lemaanhem”, pour le bien d'Israël, car privés de Moïse, autrement dit de médiateur pour leur dire comment interpréter la Loi écrite, les Hébreux pourront acquérir une autonomie nouvelle.

 

Moise, s'il avait fait le passage, aurait-il pu échapper à un destin d'idole vivante, d'incarnation totalitaire, même malgré lui, de la compréhension du sens de la Loi et des commandements ? Les pirké avot enseignent “seno et harabanout” (fuis les honneurs).

 

Privés de Moïse, les Hébreux n'auront d'autre choix que d'assumer eux-mêmes la tâche d'interpréter le sens de la parole divine, et d’identifier le danger de la avoda zara, pour que leur démarche soit également intelligible aux yeux des nations.

 

La suite de la sidra Vaethanan, sous l’enseignement de Moïse, développe ce projet sous plusieurs formes, en reprenant le vocabulaire du début du texte. Au chapitre 4, versets 3 et 4 “vos yeux ont vu ce que l’Eternel a fait à Baal Peor car tout être qui a suivi Baal Peor, l’Eternel l’a écarté...” et maintenant veatem hadvekim... Hayim koulehem hayom” (« et vous, qui adhérez (à ma Loi)… Vous êtes tous vivants aujourd’hui »).

Ce qui est en jeu, ce n'est pas une question d'obéissance servile à Dieu et ses Commandements, mais un principe de vie, qu'il convient de protéger et d’intégrer dans le réel.

 

La suite du livre de Devarim sera un rappel incessant sur toutes les manières de s'écarter de la avoda zara, spécialement pour les élites du peuple (roi, prêtre...). Le texte va encore plus loin en associant d'entrée cette dynamique au regard de l'ensemble des peuples de la terre (chap 4, versets 5 et 6) : « Observez-les et pratiquez-les, ce sera là votre hohma (intelligence) et votre bina (sagesse) aux yeux des peuples ».

La particularité d’Israël sera alors d’exercer son intelligence et sa sagesse, ce qui n’est jamais une qualité acquise.

 

Le verset 8 est encore plus explicite : la mission du peuple juif consiste à construire du sens, sur terre, à partir de la réalité du monde sensible et intelligible, à élaborer des lois et des statuts : «  et où est le peuple assez grand pour posséder des lois et des statuts aussi bien ordonnés que toute cette doctrine que je vous présente aujourd’hui ? ».

 

La qualité spécifique d’Israël au regard des autres peuples de la terre se limiterait alors dans l’attention aux détails, l’exploration d'une réalité où la vie serait systématiquement valorisée, et la avoda zara contenue.

Camus (qui ne parlait pourtan pas des juifs) a magnifiquement exprimé cet enjeu dans son livre L’homme révolté : « La logique du révolté est ( ...) de s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel ».

J’ignore si Moïse était camusien avant la lettre… ou si Camus avait étudié Vaethanan !

La sanction qui frappe Moïse peut toujours nous paraître injuste, disproportionnée et presque cruelle. Quant à moi, je sais que ce texte continuera à me déranger, et je garde l’image enfantine d’un Moïse rebelle, essayant de forcer le destin en dépit de l’ordre de Dieu, comme le fera plus tard, d’une autre façon, le prophète Jonas.

 

Rabbi Zousia, un grand hassid du 18ème siècle a dit, juste avant sa mort : « Quand je me présenterai au tribunal céleste, l’on ne me demandera pas pourquoi je n’ai pas été Abraham, Jacob ou Moïse. On me demandera pourquoi je n’ai pas été Zousia ».

 

Je m’arrête donc là et retourne à ma place, car il me reste encore beaucoup à faire pour devenir moi-même.

 

Joël Werba