Hommage de Mireille HADAS-LEBEL à Rivon KRYGIER

14 octobre 2013 : remise du prix de l'AJCF à Rivon Krygier

Je suis particulièrement heureuse de me trouver ici ce soir à un double titre, pas seulement en tant que vice-présidente de l’AJCF mais surtout en tant que simple fidèle d’Adath Shalom, la communauté que Rivon Krygier, le héros du jour, dirige depuis plus de vingt ans déjà. Je puis cependant attester que, lors de l’élection du récipiendaire du prix AJCF, les deux points de vue n’ont pas interféré, et que le vote s’est porté sur lui sans aucun lobbying. Le nom s’est imposé de lui-même, je dirai peut-être même le prénom, car Rivon Krygier est le seul rabbin de France à s’être fait un prénom, et un prénom qui dépasse largement les limites de sa communauté.

Il faut être reconnaissant aux fondateurs d’Adath Shalom qui, en des temps déjà lointains, ont déniché la perle rare : un Belge qui parle le français sans accent, un marxiste de l’Hachomer Hatzaïr passé par la yechiva, un bahour yechiva qui a le goût de l’histoire, un ami des Loubavitch qui ne rejette pas la critique biblique, un éternel chef scout qui visite aussi les vieux et les malades, un docteur de l’Université qui sait rester modeste. Pressenti en 1991 par un groupe dissident du judaïsme libéral, le jeune Rivon fut d’abord, conformément aux pratiques américaines, prudemment engagé pour trois ans. Si je l’avais rencontré alors, j’aurais eu l’impression de le connaître déjà. Comment cela ? Le souvenir d’un portrait émergeait d’une de mes anciennes lectures favorites. Mais oui ! Rabbi Small, le héros de la fameuse série policière de Harry Kemelman sur une communauté Massorti de la région de Boston. Jugez-en :

« Le rabbin Small correspondait-il à l’idée que la majorité de la population se faisait d’un personnage important ? Les uns s’attendaient à voir un homme de taille élevée, austère, doté d’une voix profonde et résonnante, une sorte d’évêque imposant ; le rabbin Small était petit, et il parlait doucement, très simplement. D’autres imaginaient un étudiant en flanelle grise, parfaitement à son aise sur un terrain de golf ou un court de tennis, avec les couples de son âge ; Small était mince, pâle, il portait des lunettes, et, tout en possédant une excellente santé, il n’avait vraiment rien d’un athlète. D’autres encore attendaient un type présidentiel, l’organisateur énergique qui constituerait des comités et entraînerait par sa force et par son charme l’ensemble de la communauté dans un programme ambitieux d’expansion et de bonnes œuvres. »

Rabbi Small apparaît surtout dans ces récits comme un homme de conviction : imaginez-vous qu’il ne craint même pas de contredire calmement et fermement le chef de la communauté qui l’interviewe en vue d’une éventuelle embauche.

Les ressemblances sont troublantes. Je soupçonne que, comme Rabbi Small, Rivon est capable de tout laisser tomber pour aller accueillir des livres qui viennent d’arriver. Sans doute n’a-t-il pas toujours le sourire, mais il possède un fort sens de l’humour, et tout lui est objet de réflexion et d’étude. Je peux affirmer de source sûre qu’il s’est même récemment mis au grec pour lire la Septante.

Pour ceux qui n’ont pas lu ces passionnants romans policiers dont la traduction est publiée aux Editions 10/18, je rappellerai que Rabbi Small est aussi modeste que perspicace et que le raisonnement talmudique l’aide à découvrir le coupable en toute circonstance. Je rappellerai aussi que, depuis sa première enquête, il est devenu l’ami le plus proche du commissaire irlandais Lannigan, un fervent catholique, et qu’ils discutent souvent théologie ensemble. Nous voici donc au cœur du dialogue judéo-chrétien.

Pour des raisons familiales que Rivon évoquera sans aucun doute, il n’a pas manqué l’heure du rapprochement entre judaïsme et christianisme. C’est à Jérusalem paradoxalement que la vraie rencontre a eu lieu, au Centre Ratisbonne, au monastère d’Abou Gosh. Parmi les personnalités remarquables qui s’y trouvaient, nul relent d’antisémitisme ou tentative de prosélytisme. Le dialogue était réel, profond, enrichissant, amical surtout. Il n’impliquait aucun renoncement de part et d’autre, mais se fondait sur l’identité solidement assumée de chacun, le désir sincère de comprendre l’autre et d’apprendre de lui. Avant même de s’en rendre compte, Rivon était déjà, par cette ouverture, l’adepte du mouvement Massorti. Il ne lui restait plus qu’à suivre l’enseignement éclairé de l’Institut Schechter (quatre ans) pour obtenir son diplôme, et il aurait même pu diriger plus tard cette prestigieuse institution si, une fois à la tête d’Adath Shalom, il avait accepté de quitter sa chère communauté.

Devenu rabbin dans le quinzième arrondissement, il a noué des liens étroits avec la paroisse Saint Léon qui abrite les offices de Kippour depuis quelques années. Il est lui-même un fervent adepte de la prière en commun avec Chrétiens et Musulmans et ouvre volontiers les portes de sa synagogue à ceux des Chrétiens qui veulent rejoindre les Juifs dans la prière. Sa réputation est ainsi parvenue jusqu’à l’archevêché et l’on sait qu’il a eu l’honneur insigne et unique dans les annales françaises d’être invité en tant que rabbin à prononcer une conférence de Carême à Notre-Dame. L’on sait aussi hélas que ce geste du cardinal Vingt-Trois ne fut pas apprécié de ceux qui n’ont jamais accepté Vatican II.

Le rabbin Rivon Krygier, quant à lui, se bat depuis longtemps contre certaines dérives du judaïsme. Rien ne lui répugne autant que la capitulation de la raison, la déshumanisation qu’entraîne le fanatisme. Qu’on relise tout ce qu’il a écrit, avec un vrai talent de polémiste, contre « l’intolérable intolérance » (La Loi juive à l’aube du XXIè siècle, p. 296). Il montre la voie : « L’intégrisme juif ne saura être combattu efficacement que parce que des rabbins courageux et influents oseront braver les accusations de traîtrise ». Courageux, certes, il l’est lui-même ; influent, il le devient de plus en plus, et ce prix qui lui est décerné l’aidera à le devenir davantage encore, afin de répondre à l’attente d’un public qui le cherche parfois sans le connaître, car le modèle d’une routine archaïque qui sévit ici ou là ne peut plus fonctionner. Les défis que pose le monde moderne aux religions nées il y a des siècles attendent une réponse. Par les réponses qu’il trouve jour après jour aux problèmes de l’heure, Rivon Krygier offre le visage d’un judaïsme ouvert, vivant, attentif à l’évolution de nos sociétés. En cela, il peut dialoguer avec les représentants des autres religions confrontés aux mêmes défis. Qui que nous soyons, Juifs ou Chrétiens, nous ne pouvons qu’accueillir avec gratitude la magnifique définition qu’il donne de la piété :

« La piété authentique ne se mesure pas à l’aune du pointillisme sourcilleux de la vie rituelle et de ses prétendus accoutrements, mais à l’aune de l’humilité, de la sincérité, de la probité et du sens de l’humanité » (ibid. p. 17).