Hommage de Florence TAUBMANN à Rivon KRYGIER

14 octobre 2013 : remise du prix de l'AJCF à Rivon Krygier

Accueil :

Chers amis, pour la sixième année il me revient de présider cette soirée de remise du prix de notre association. Et c’est avec beaucoup de joie et d’émotion que je salue notre lauréat, le Rabbin Rivon Krygier, accompagné de son épouse Raphaëlle, de leurs enfants Noa et Elia, d’autres membres de la famille, ainsi que de la communauté d’Adath Shalom.

Traditionnellement, notre récipiendaire se voit remettre son prix de la main de Monsieur Hubert Heilbronn, fondateur de ce prix, à la suite de plusieurs témoignages qui, évidemment, ne font que renforcer, s’il en était besoin, le sentiment que l’élu de l’Amitié judéo-chrétienne mérite tout à fait sa distinction.

Or nous allons ce soir déroger à cette tradition. En effet Monsieur Heilbronn, dans sa passion pour les œuvres du cœur et de l’esprit a fondé un autre prix dont l’attribution se tient également ce soir à la Bibliothèque nationale de France. Il s’agit de rien moins que du prix de la conservation et de la restauration des livres anciens.

Livres anciens et/ou jeune rabbin ? Il y aurait là matière à commentaire et à discussion !

En l’occurrence l’ordre de préséance a été inversé, et notre jeune rabbin « vivant » va être honoré avant les vieux livres « ressuscités » de la BNF.

Aussi je donne tout de suite la parole à M. Heilbronn.

 

 

Hommage :

Dans le Traité des Pères il est fortement recommandé de s’abstenir du « lachon hara », c’est-à-dire de la mauvaise langue. Et cette recommandation va si loin que les Sages recommandent de s’abstenir même de dire du bien de quelqu’un, car on ne sait jamais devant qui on parle et des propos positifs sur une personne peuvent tout à fait susciter de la jalousie.

Mais ce soir, chers amis, nous savons devant qui nous parlons et nous ne vous avons pas invités à venir partager deux heures de silence. De plus nous savons qu’en ce lieu privilégié où nous sommes accueillis, le bien que l’on dit d’un seul résonne comme une bénédiction pour tous.

Aussi comme chaque année plusieurs personnes vont intervenir pour exprimer tout le bien qu’elles pensent de Rivon. Madame Mireille Hadas-Lebel, le Père Jean Dujardin, Madame Catherine Chalier, Le Père Antoine Guggenheim vont prendre la parole afin de témoigner du travail de Rivon, de son apport dans les relations entre juifs et chrétiens, et de leur amitié à son égard.

Mais d’abord je voudrais partager avec vous le message du Docteur Richard Prasquier, président d’honneur du CRIF et actuellement en Israël :

« Me trouvant en voyage en Israël dans le cadre de mes activités institutionnelles actuelles, je ne peux pas assister à la remise du prix de l’AJCF au rabbin Rivon Krygier. C’est peu dire que je le regrette.

J’ai vraiment rencontré le Rabbin Krygier au début de mon mandat de président du CRIF. Jusque-là, je ne le connaissais que sous la réputation admirative de Rabbin qui avait porté plus que quiconque la naissance à Paris de la communauté Massorti, bien implantée de longue date aux Etats-Unis, mais ignorée jusque-là en France, associant la rigueur des commandements rituels, autrement dit des mitzvot, avec l’analyse de la signification historique et conjoncturelle de certaines des traditions communautaires.

Chemin étroit propre à attirer des critiques de tous côtés et demandant non seulement une compétence religieuse particulièrement complète mais un comportement éthique sans réserves et une profonde réflexion sur la pluralité.

Sous tous ces aspects, Rivon Krygier est exemplaire, en discours comme en actes. Chacun le sait, il est devenu une référence et le prix de l’AJCF lui rend un hommage particulièrement mérité. J’associe à cet hommage sa communauté d’Adath Chalom tout entière dont nous pouvons tous nous enorgueillir. »

Chers amis vous me permettrez maintenant, avant de céder la parole à nos intervenants, et au nom de mon amitié pour Rivon, de ce que je lui dois personnellement ainsi qu’à Raphaëlle, d’ouvrir notre soirée par une réflexion personnelle.

Lisant l’autre jour un livre de commentaires midrachiques, j’ai retenu cette courte histoire.

Il est question d’un jeune homme, aspirant à devenir le disciple d’un Reb de bonne réputation, et qui se trouve invité pour chabbat à la table de celui-ci et de son épouse. Fort intimidé, ému et reconnaissant de se trouver là où il se trouve, il a les mains qui tremblent. Au point que, saisissant maladroitement son verre de vin, il le fait tomber sur la belle nappe blanche du chabbat.

Imaginez sa gêne, sa confusion. Il en pleurerait et même les propos rassurants du Reb et de sa femme ont du mal à l’apaiser.

A tel point que, le dîner se poursuivant, vient un moment où le Reb lui-même, mine de rien, pousse légèrement son propre verre qui se renverse à son tour.

Alors il dit à sa femme : « Décidément ma chère, il va falloir que nous changions les pieds de cette table. Elle est complètement bancale. »

Merveilleuse délicatesse, extrême sensibilité n’est-ce pas ?

Ce sont justement ces mots qui me sont venus en pensant à Rivon, me poussant à réfléchir à un personnage biblique, à un épisode, incarnant cette délicatesse et cette sensibilité.

Et parmi les fils de Jacob ce n’est pas à Reuven mais à Joseph que j’ai pensé, en un moment très fort de son existence, quand ses frères viennent en Egypte, poussés par la famine et sur l’injonction de leur père Jacob.

Ses frères ne reconnaissent pas Joseph, mais lui les reconnaît. Il les éprouve, et il se cache pour pleurer. (Genèse 42, 24)

Il se cachera encore pour verser des larmes à la vue de Benjamin. Puis encore une autre fois où ses larmes provoqueront le dévoilement de son identité.

Ces pleurs de Joseph ne sont pas des pleurs sur lui-même. Il pleure sur la faim de son peuple, sur l’aveuglement et l’inconscience de ses frères, sur l’amour tourmenté de son père, sur la complexité douloureuse du monde, sur le temps perdu au mal.

Mais loin d’être orgueilleuse et triomphale, sa lucidité s’exprime dans la douceur et la délicatesse. Il se cache pour pleurer et pour penser.

Il se cache jusqu’au juste moment où la vérité peut se manifester sans blesser ni écraser personne. Mais simplement pour témoigner de la fidélité du Dieu des Pères :

« Soyez sans crainte ; car suis-je à la place de Dieu ? Vous aviez médité de me faire du mal : Dieu l’a changé en bien, pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui, pour sauver la vie à un peuple nombreux. Soyez sans crainte, je vous entretiendrai vous et vos enfants. Et il les consola, en parlant à leur cœur. »