Hommage de Catherine CHALIER à Rivon KRYGIER

14 octobre 2013 : remise du prix de l'AJCF à Rivon Krygier

Dans l’un de ses nombreux articles relatifs à des sujets qui se trouvent au cœur des relations entre juifs et chrétiens, notre Rabbin Rivon Krygier dont je me réjouis qu’il reçoive cette année le prix de l’AJC, rappelle qu’il convient de « remuer les stéréotypes de l’exégèse chrétienne » (1) relative au judaïsme et de découvrir ce qu’elle n’a pas voulu voir. En l’occurrence dans cet article sur Paul et Israël, il s’agit de la présence du pardon et de la grâce dont cette exégèse aurait méconnu la présence dans le judaïsme préalable aux temps de Jésus, méconnaissance entretenue afin d’accentuer le caractère inédit et libérateur de la nouvelle religion au regard de l’ancienne uniquement vue par le prisme de sa légalité sévère et de sa soi-disant dureté. Méconnaissance qui se serait bientôt figée en rengaine très violente, malgré la grâce et le pardon donc ! Toutefois, loin de se contenter de montrer la fausseté de cette exégèse et des traits caricaturaux qu’elle a si longtemps prêtés au judaïsme afin de mieux s’opposer à lui, Rivon Krygier n’hésite pas également à interroger critiquement l’exégèse juive du christianisme et à en dénoncer les présupposés souvent partisans eux-aussi.

Comme il le dit, dans ce même article, « c’est par la rivalité et non la commensalité que le message est parti d’Israël », or la rivalité, comme l’enseigne René Girard, implique toujours mimétisme et violence. Mais, pour s’en délivrer, ne serait-ce qu’un peu, rien ne sert de se dénoncer l’un l’autre : percevoir les partis pris théologiques de son rival pour en prendre purement et simplement le contre-pied ne fait en aucune façon avancer le dialogue. Ainsi, lorsque le Nouveau Catéchisme de l’Eglise Catholique n’hésite pas à écrire, de nos jours encore, que « la loi confiée à Israël n’a jamais suffi à justifier ceux qui lui étaient soumis : elle est elle-même devenue instrument de convoitise », Rivon Krygier explique qu’il ne sert à rien de se contenter de lui opposer le stéréotype contraire ! Mais, avec subtilité, en s’appuyant sur un grand savoir de la Tora orale juive (Talmud, commentaires, paroles de la liturgie etc.), il montre que le judaïsme a depuis longtemps perçu que le mérite qui résulte de l’obéissance à la Loi et de l’accomplissement d’œuvres ne constitue pas à lui seul un chemin de salut, mais la grâce seule ne le fait pas davantage. Dans le premier cas, l’homme serait guetté par la présomption, dans le second par le sentiment de sa radicale impuissance. Faire un effort pour se transformer, comme Paul le demande d’ailleurs aux chrétiens s’avère indispensable, la grâce seule ne fait pas tout. Pourtant cet effort n’est pas uniquement à mesure humaine, il présuppose aussi la grâce, comme les juifs le répètent lors des Jours redoutables.

Le dialogue entre juifs et chrétiens a lui aussi besoin des efforts et de la grâce !

a. Des efforts d’abord, pour se réveiller d’une longue et violente léthargie, eût-elle été éclairée par des rencontres entre théologiens juifs et chrétiens, et commencer à se percevoir autrement les uns les autres. Après des siècles de rengaines souvent meurtrières du côté chrétien, de méfiance et de peur du côté juif, et l’immense traumatisme de la Choa, ces efforts, comme vous le savez, ont déjà été largement entamés. Mais il convient d’en maintenir l’énergie sur le qui-vive, ce qui ne va pas de soi pour deux raisons au moins. La première tient à notre tendance à l’entropie et, dans un contexte de profonde anxiété due aux événements terribles du monde, à notre tentation de prendre refuge auprès des nôtres, juifs, chrétiens ou musulmans, et de ne plus nous occuper des autres censés être par définition plus menaçants que fraternels. Or on sait que le chacun pour soi, fût-il le chacun pour soi communautaire, finit toujours tragiquement. Ce n’est d’ailleurs pas le comportement humain que nous prescrit la Bible.

La deuxième raison, à laquelle je suis très sensible, tient à l’indifférence grandissante des jeunes générations pour ces questions, du moins dans un grand nombre de pays occidentaux. Vouloir approfondir le dialogue judéo-chrétien présuppose en effet que les juifs et les chrétiens s’intéressent à lui, désirent mieux connaître leurs textes et leurs commentaires, leurs liturgies et leurs théologies etc. Or voici que les jeunes générations de nos pays séculiers en ignorent presque tout et cela sans nostalgie apparente ! La proximité et les différences entre les deux religions leur restent très floues. Pire, dans ce contexte d’ignorance, ce sont les préjugés anciens qui prédominent comme si, profitant d’un grand vide intellectuel et spirituel, ils refaisaient surface en tant que porteurs d’une vérité indéniable. Les affects négatifs des hommes aiment bien s’accrocher à des préjugés pour s’autoriser la haine, l’égoïsme ou encore le mépris, mais aussi la paresse.

La tâche reste donc considérable, elle n’est pas du tout gagnée. Elle ne présuppose pas seulement bonne volonté et souci de convivialité, mais désir d’apprendre à écouter comment l’autre répond du monde commun dans lequel nous vivons en étant éclairé par une lumière qui n’est pas la nôtre. Elle passe aussi enfin par la résolution d’étudier encore et encore pour découvrir la richesse inépuisable des textes qui sont les nôtres - juifs et chrétiens en l’occurrence - plutôt que de croire déjà savoir ce qu’ils disent.

b. Cependant, comme mentionné peu avant, le dialogue entre juifs et chrétiens a aussi besoin de la grâce. J’entends par là que, malgré le mérite obtenu - ce soir célébré par un prix ! – par les efforts des participants au dialogue judéo-chrétien, par les connaissances et les questions qu’ils partagent les uns avec les autres pour revisiter un héritage théologique qui a eu les conséquences néfastes que l’on sait, malgré tout cela donc, il convient aussi que la grâce intervienne. La grâce des rencontres avec des gens de bonne volonté, la grâce d’être habité par des interrogations et des hypothèses qui font progresser le savoir, la grâce enfin de poser des questions qui, issues de son histoire propre, de ses joies et de ses peines, rencontrent autrui dans les siennes.

Peut-on se disposer à recevoir cette grâce-là ou bien advient-elle sans aucun mérite de notre part ? C’est comme vous le savez une question sur laquelle les théologiens ont débattu. Mais, pour ce qui concerne le sujet qui nous occupe, nous pourrions peut-être penser à cette alternative à la façon dont Franz Rosenzweig l’évoque. Il se demande en effet qui doit faire le premier pas pour rencontrer Dieu, est-ce Dieu ou est-ce l’homme ? Devant Dieu, l’homme a le sentiment d’une certaine impuissance, il a le sentiment qu’il ne peut qu’attendre en Lui demandant de faire le premier pas (la grâce donc). Mais voici qu’au même moment, il entend ce qu’il ne peut s’empêcher d’entendre : que Dieu lui demande qu’il fasse lui le premier pas (le mérite donc). Or, dit Rosenzweig, comme il est Dieu c’est bien Lui qui doit avoir le dernier mot ! Aucune théorie ne peut mettre un terme à cet échange entre Dieu et l’homme. La conversation entre les deux se poursuit ainsi, sans qu’aucune théologie ne vienne la clore. Rosenzweig cite d’ailleurs les versets suivants : « Ramène-nous vers Toi, Eternel, nous voulons Te revenir » (Lm 5, 21) et « Revenez à moi et Je reviendrai à vous » (Malachie 3, 7) (2).

Dès lors qu’en est-il de la grâce et du mérite dans la rencontre entre les juifs et les chrétiens ? Qui doit faire le premier pas ? Comment se fait-il que certaines personnes soient disposées à se parler et d’autres à s’enfermer dans des murs de méfiance infranchissable ? Ce questionnement en appelle à l’idiosyncrasie des uns et des autres, à leur histoire personnelle et collective, et au mérite de ceux qui, voyant les conséquences désastreuses des anathèmes et de l’ignorance, cherchent à transcender suspicion et opprobre pour aller à la rencontre de l’autre sans se demander qui doit faire le premier pas. Car, attendre que l’autre commence est toujours une façon d’ajourner le dialogue et de se placer en position de celui à qui la parole est due.

Mais une autre question encore devrait nous habiter : qu’est-ce qui, dans nos traditions, dans nos Livres nous incite au dialogue ? C’est en effet une grâce de découvrir dans des textes que nous croyions connaître parce que nous les avions souvent lus, qu’ils nous demandent eux-mêmes de revisiter nos positions. Je ne prendrai qu’un seul exemple bien connu et qui concerne juifs et chrétiens. Entre les deux enfants jumeaux d’Isaac et de Rébecca, Esaü et Jacob, les juifs ont rejeté Esaü comme la figure d’un frère tenté par le matérialisme et la violence. Ils se sont pensés comme héritiers de Jacob-Israël, l’homme plus spirituel, désireux de connaître Dieu « face à face » et ils ont considéré le christianisme comme une figure d’Esaü ; mais les chrétiens, de leur côté, ont aussi rejeté Esaü en se pensant eux-mêmes héritiers de Jacob alors que les juifs charnels et grossiers descendaient d’Esaü. La grâce ne serait-elle pas de rompre avec toutes nos typologies apologétiques et accusatrices et de découvrir qu’Esaü et Jacob nous habitent les uns et les autres ? La grâce ne serait-elle pas de reconnaître comment notre propre Esaü - notre violence et notre goût pour la matérialité - nous hante, juifs et chrétiens, au sein même de notre quête spirituelle symbolisée par Jacob ? La grâce, ou encore le pardon, advient quand on cesse d’être dans l’accusation, fût-elle réciproque.

Or nous en sommes très loin en ce monde où l’accusation constitue le principal mode de discours quotidien, pas seulement en politique. C’est pourquoi rompre avec elle est une grâce pour laquelle nous devons savoir remercier, même si nos efforts propres ont participé à cette rupture. C’est une grâce de découvrir que nos Livres et nos traditions sont porteurs d’un appel a faire le premier pas vers les autres là où nous étions enclins à croire qu’ils nous autorisaient à les rejeter.

Ce prix accordé au mérite du Rabbin Rivon Krygier pour ses nombreuses études et interventions qui ont « ouvert » les textes juifs à la rencontre avec les chrétiens, est donc aussi, de ce point de vue, la reconnaissance d’une grâce qui lui a été accordée.

1 Voir « Paul et Israël » in Sens, avril 2007, pp. 195-220.

2 Note sur un poème de Yehuda haLevi, in Barbara Ellen Galli, Franz Rosenzweig and Yehuda haLevi, Montréal, Mc Gill-Queen’s University Press, 1995, p.195.