En quoi le judaïsme Massorti est différent de tous les autres judaïsmes

(article publié sur le site Massorti.com, en janvier 2012)

     D’emblée, il nous faut confesser que nous, Massorti, avons une difficulté congénitale et récurrente – jusqu’à en devenir parfois obsessionnelle – à définir simplement et correctement ce que nous sommes. Pourquoi est-ce si difficile ? Tout d’abord, parce que sur la grande question qui taraude le monde juif, à savoir comment maintenir et donner consistance à notre identité juive dans le monde contemporain, nous nous sentons tiraillés entre deux pôles puissants, induisant deux tendances contraires : celle du libéralisme et celle du conservatisme. Et puisque nous, Massorti, désirons et prétendons à la fois tenir de l’un et de l’autre, nous apparaissons, selon l’angle d’observation, tantôt comme modernistes, tantôt comme traditionalistes.[1] La difficulté à nous distinguer ne fait que croître quand il s’agit de nous situer par rapport à ceux qui, dans l’éventail des déclinaisons diverses du judaïsme, sont nos plus proches voisins : les orthodoxes modernes et les libéraux traditionnels. Ceux qui ne sont pas fins connaisseurs ont alors besoin d’une loupe !

À cela il faut ajouter la complexité et la perplexité dès lors que l’on prend acte des données sociologiques des dernières années. Les contours entre les divers courants du judaïsme sont effectivement flous et parfois ambigus. Chaque « dénomination » incorpore des expressions diverses dont certaines « débordent » au point de ressembler à d’autres dénominations. Cela vaut sans doute plus encore pour les Massorti dans la mesure où il se tient à la lisière des deux grandes tendances contraires. Ainsi, en bordure des libéraux, certaines communautés Massorti utilisent des instruments de musique durant les offices de Chabbat, tandis que d’autres communautés Massorti, en bordure de l’orthodoxie, y séparent hommes et femmes. Par ailleurs, certaines communautés orthodoxes (modernes) font monter les femmes à la Tora et certaines communautés libérales (plus traditionnelles) maintiennent le principe de matrilinéarité du statut de judéité défini par le Talmud. Cette situation de nébuleuse protéiforme peut produire un effet troublant et perturbant pour qui aspire à une définition idéologique nette et précise, et voudrait la voir traduite par une normativité sans anicroche. Le mouvement Massorti dans le monde absorbe relativement bien cette situation trouble puisque, par définition, il honore le pluralisme et se méfie de toute conception autoritariste qui ne reconnaîtrait comme légitimes et définitives que certaines normes caractérisées et des dogmes bien ciselés. Mais cela ne lui arrange pas le portrait. Et tout cela, c’est encore sans compter l’ambigüité qui habite le cœur même de nombreux adhérents ou fidèles qui fréquentent nos communautés. C’est bien souvent, intuitivement et confusément qu’ils se sont identifiés à l’état d’esprit exprimé dans nos activités communautaires, conscients à un degré ou un autre que s’y opère une certaine forme de synthèse entre traditionalisme et modernisme qui les touche et leur importe. Nous ne pouvons que nous en réjouir car il s’agit pour nous d’accueillir et encourager toute personne du moment qu’elle est sensible à nos valeurs et désireuse de s’y inscrire, quel que soit son degré d’implication. Mais le fait est que beaucoup n’ont pas, à titre personnel, un positionnement arrêté et encore moins un engagement résolu à combiner l’observance traditionnelle et le style de vie moderne. Et, disons le clairement : peu d’entre eux ont jamais vraiment eu l’opportunité de visiter et approfondir les arcanes de l’étude et de la pratique religieuse, Massorti ou non.

Oui, indéniablement, tout cela peut participer d’un certain malaise, du sentiment de soutenir une position bancale, celle d’un vague entre-deux (chaises), entre réformistes et orthodoxes. Et il ne fait aucun doute qu’à en rester là, qui plus est sous le feu de l’orthodoxie radicale qui nous dénie toute légitimité d’une part et sous la désagrégation communautaire induite par l’assimilation d’autre part, que le résultat ne pourra que s’avérer désastreux en termes de développement ou même de survie. Aucun mouvement de pensée et d’action ne peut espérer sérieusement retrouver son propre souffle et essaimer à tous vents s’il apparaît jusqu’à ses propres yeux comme marqué du sceau de la perplexité et de l’inconsistance, telle une sorte de créature hybride sinon hétéroclite, un mixte mou et édulcoré, mi-figue mi-raisin…

Et pourtant, j’ose le prétendre, le mouvement Massorti est bien loin de se réduire à un « chaâtnès », le mélange de mauvais goût proscrit par la Tora, de laine et de lin. S’il est si difficile à cerner et discerner, c’est aussi parce que par delà des institutions et des communautés d’hommes et de femmes, avec leurs prouesses et leurs faiblesses, leurs ambitions et leurs contradictions, il est un défi avant d’être une réalité. Le mouvement Massorti a relevé le pari inouï de tenter le trait d’union entre modernité et tradition, sous un mode qui ne veut faire concession ni de l’un ni de l’autre. Tout le secret est là. C’est un peu la quadrature du cercle. Et en même temps, la quête la plus noble qui soit.

Expliquons-nous en clarifiant de prime abord ce que nous entendons au juste par tradition et modernité. Que requiert la tradition ? Elle est porteuse d’une finalité qui est au cœur de notre identité, de nos valeurs, de notre vocation. Le judaïsme vise fondamentalement à « humaniser » l’homme à partir de trois stratégies, trois voies ou trois piliers, comme nous l’enseigne le début des Maximes des Pères :

Chimôn le juste, parmi les derniers membres de la Grande Assemblée, disait : « Le monde repose sur trois piliers : la Tora, le culte (avoda) et la charité (guemilout hassadim) (Avot 1:2).

 

1. L’étude assidue de la Tora a pour but de nous faire accéder à un degré de sagesse : atteindre plus de discernement, d’adéquation du jugement, de maturité. Sans sagesse, la dimension de la profondeur, de la piété risque de sombrer dans l’inanité ou le fanatisme.

2. Le culte qu’il faut entendre ici dans son sens général de service de Dieu et de travail sur soi, à travers la mise en pratique des commandements vise à atteindre un degré de sainteté[2] : la capacité de l’esprit et du cœur à s’émanciper des assuétudes de la vie matérielle, de maîtriser ses pulsions et de les sublimer pour dédier nos actions à la qualité des relations. La prière nous relie à la mémoire collective et aux valeurs de notre peuple, en nous plaçant au diapason divin. Le programme de sainteté spiritualise l’homme, le transfigure, en le travaillant au corps.  

3. La charité (littéralement : le souci de l’autre, la générosité) vise à aiguiser notre sens éthique : elle est autant que possible la capacité d’empathie, de solidarité, notre sens de la justice et de l’équité, le respect de la dignité et de la liberté des personnes et de toutes les créatures vivantes. C’est le culte de Dieu appliqué à la vie maritale, familiale et sociale.

 

Le judaïsme ne se limite pas uniquement à ces principes globaux. Au fil des âges, ces trois piliers enracinés dans la Tora de Moïse se sont déployés en lignes directrices et multiples ramifications autour de tout un canon d’Écritures et de lectures, d’autant de leçons et de commandements, pratiques et des coutumes codées qui font les signes de reconnaissance de cette tradition. La Tora est la feuille de route du peuple juif. Le judaïsme Massorti y voit un formidable patrimoine spirituel, un précieux trésor qui transcende les générations. Il désire y rester fidèle en l’exprimant et en en assurant la transmission, sans omettre aucune de ses dimensions. C’est dans ce gisement qu’il entend en premier puiser les ressources dont le peuple juif a besoin pour orienter sa trajectoire à travers l’histoire, tout comme pour mener les vies d’individus juifs que nous sommes. 

Et que requiert la modernité ? Il y a deux manières d’entendre ce concept. Si la modernité signifie simplement « vivre avec son temps », à la pointe des technologies, suivre les modes et les tendances dans tous les domaines de la vie telles qu’elles sont portées par les média et globalement l’environnement sociétal et culturel, la modernité n’a rien d’une valeur. Elle est un simple constat, un état des lieux. S’y inscrire n’est rien d’autre que du conformisme, avec le confort et le réconfort qui consiste à se trouver dans le « mainstream ». L’adaptation au milieu environnant n’est certes pas un mal et c’est même largement un besoin et un agrément. On ne saurait la déjuger ou la dénigrer du moment qu’on ne se compromet pas sur le plan des valeurs fondamentales, ce qui n’est pas toujours évident. Mais si la modernité est comprise et perçue comme ce qui promeut le progrès social et éthique dans le sens de plus d’égalité de droits et de chances, plus de liberté de se réaliser selon sa volonté, plus de respect de la dignité, ou encore, si elle est perçue comme autant de nouveaux moyens mis à disposition pour élargir et approfondir nos connaissances, mieux cerner ce qui est vrai et juste, alors elle constitue une valeur éminente. L’intérêt de ce que nous retenons de « moderne » dans le sillage de l’époque dite des « Lumières » est que ces nouveaux acquis le sont ou doivent l’être en toute indépendance d’idées préconçues dictées par tel ou tel système doctrinal. Il s’agit avec la liberté d’examen et le sens moral (pour tout ce qui concerne la valeur des normes sociales et politiques) et avec l’apport des sciences, de la philosophie et des nouvelles technologies (pour ce qui concerne l’analyse des données et les découvertes), de traiter les situations de la manière la plus précise, honnête et universelle qui soit. Il s’agit d’inscrire les faits et les actes analysés dans une histoire afin d’en mesurer avec hauteur et perspective les évolutions et les tendances, avancées et régressions. Et qui plus est, de se doter d’un un sens critique constant, c’est-à-dire une vigilance à l’affût de tout abus, de toute corruption ou falsification et de toute dissimulation. Y compris quand il s’agira de mesurer la validité des sciences et idéologies prétendues rationnelles et de tout ce qui se revendiquerait de cette modernité ou de ce « progrès ».

Cette instance de pensée universelle d’évaluation et de contrôle qu’incarne la raison humaine permet notamment que la religion elle-même ne sombre pas dans un système purement dogmatique et autoritaire, au risque d’en devenir inadéquat et tyrannique. Elle est son garde-fou et son indispensable complément. C’est pourquoi aucune religion – le judaïsme n’y fait pas exception – ne saurait se passer dignement d’elle. La raison à elle seule, pensons-nous toutefois, est orpheline. La justesse de l’analyse ne remplacera jamais les élans de l’âme, les intuitions profondes, l’émotion du cœur. Elle ne rend pas compte à elle seule du sens du devoir, de l’attrait pour le beau, le juste, le vrai et l’absolu transcendant, et de nos racines et attaches bien réelles à des personnes et à des communautés. La raison est pauvre quand elle ne bénéfice pas de l’héritage de la mémoire, de la stimulation spirituelle et morale, de l’aspiration et des moyens d’approcher le sacré, et de la sagesse, qu’offrent les grandes religions et en particulier, et pour nous par excellence, le judaïsme.

Alors, demandons-nous à présent, puisque nous nous revendiquons tant de la tradition que de la modernité, qu’est-ce qui nous différencie des dénominations libérales et orthodoxes ? Comme nous l’avons déjà signifié plus haut, les divers courants du judaïsme varient en fonction du dosage assumé entre tradition et modernité, et sous certaines expressions, certains sont nos voisins proches. Aussi sera-t-il plus pertinent de nous positionner face aux radicalités orthodoxes et réformistes.

Nous sommes Massorti et non orthodoxes radicaux en ce que nous récusons toute approche de la religion qui y verrait un système figé, absolu, anhistorique.[3] Certes, nous reconnaissons volontiers que la validité du judaïsme ne se dissout pas dans le relativisme. Son message profond continue à travers les temps à s’incarner ou à instruire des valeurs et des normes qui transcendent les contextes et les périodes de l’histoire. Plus encore, nous affirmons que cette saisie de la valeur, du sens et de la pertinence qui habitent ces textes et ces normes constitue l’enjeu essentiel de l’étude qui doit se répercuter ensuite en application concrète dans nos vies. Mais nous croyons au demeurant que la Tora, tel un « arbre de vie », se développe sous des formes à la fois stables et évolutives et que celle-ci est partie constitutive du processus de révélation de la volonté divine dans le monde. En l’occurrence, la volonté de Dieu n’est pas de s’opposer au progrès social et moral mais au contraire nous pensons qu’Il attend de chaque génération des Sages d’Israël que l’application de la Tora et de ses valeurs éternelles prenne des formes adaptées qui soutiennent et promeuvent ce progrès, si tant est qu’il est un véritable progrès. Cette émergence est pour nous l’essence même du messianisme juif.

Aussi sommes-nous Massorti et non orthodoxes (radicaux) en ce que nous nous refusons de souscrire à certaines conceptions ou à appliquer des règles qui reflètent l’enfermement d’individus ou de groupes dans des catégories définitives ou « castes », héritées de la société archaïque et que le progrès a permis de dépasser (ou du moins osons-nous l’espérer). Et pour ne pas rester trop dans l’abstrait, soyons plus explicites. Nous ne pouvons plus considérer tout non-juif comme un païen, idolâtre ou quasi-idolâtre, au prétexte qu’il ne partage pas certaines prémisses de foi, pratique une autre religion ou est animé d’une autre conviction. Du moment qu’il partage sincèrement un socle fondamental de valeurs, non éloigné de ce que notre tradition appelle les commandements de Noé, nous estimons que bien de règles de dénégation héritées de l’antiquité et encore maintenues et préconisées dans les milieux radicaux doivent être révoquées. De même, nous nous refusons à voir en tout athée ou agnostique un épicurien pervers, forcément consumériste et hédoniste, en tout non-religieux un ignare grossier, en tout adepte d’un autre courant du judaïsme (ou simplement parce qu’il aurait émis une opinion critique sur sa tradition) un hérétique ou un schismatique. Nous nous refusons à considérer toute femme comme un individu mineur, sous tutelle parentale ou matrimoniale, privée de l’expression publique, interdite de certaines expressions politiques et sociales, spirituelles et liturgiques, telle une citoyenne de seconde zone devant s’incliner « modestement » devant l’autorité masculine. Dans la mesure où l’évolution des mœurs et des mentalités a permis la tombée de certains stéréotypes ou préjugés, et rendu possible des émancipations, nous ne pouvons que nous en réjouir et y voir le désir de Dieu. Cela ne signifie nullement que nous désirerions gommer toute différence de culture et de culte, de croyance ou conviction, d’âge ou de sexe, et considérer dans une sorte d’indifférentisme que tout comportement ou toute conviction se vaut. Certaines normes de différentiation se justifient en vertu de l’engagement spécifique requis par notre tradition, du respect de certaines étapes de développement ou de la richesse de certaines spécifications. Mais nous souhaitons et nous nous employons à ce que ce qui apparaît désormais clairement comme injuste, faux, humiliant, inapproprié en vertu de notre sens moral et spirituel soit écarté de notre normativité. Nous n’y voyons aucune trahison ou corruption mais au contraire, le prolongement légitime d’un mouvement engagé dans l’histoire du judaïsme depuis fort longtemps (ex. : abolition de l’esclavage, de la polygamie, des divorces abusifs, des peines capitales et corporelles, etc.). Plus encore, nous y voyons un commandement primordial, dans l’esprit de ce que nous enseigne le Talmud lorsqu’il cherche à cerner la quintessence de ce que Dieu requiert de l’homme :

Michée vint et les réduisit à trois (le nombre de commandements requis par la Tora), ainsi qu'il est dit : « Et que l'Éternel demande de toi, ô mortel, si ce n'est que tu pratiques la justice, que tu aimes la miséricorde, et que tu marches humblement avec ton Dieu » (Mi 6,8). Isaïe vint encore une fois, et les réduisit à deux, ainsi qu'il est dit : « Ainsi parle l'Éternel : Observez ce qui est droit, et pratiquez ce qui est juste » (Is 56,1). Amos vint, et les réduisit à un, ainsi qu'il est dit : « Car ainsi parle l'Éternel à la maison d'Israël : Cherchez-moi, et vous vivrez » (Am 5,4). Habacuc vint et les réduisit [autrement] à un, comme il est dit : « Le juste vivra par sa loyauté » (Hab 2,4) (Maccot 23b).

 

Nous sommes par ailleurs Massorti et non réformistes radicaux en ce que nous ne voulons en aucune façon exprimer notre modernité en rupture ou en dénigrement de ce qui a été édifié par le passé. Notre conscience de l’histoire nous fait comprendre et admettre que souvent certaines émancipations en des temps reculés n’étaient pas possibles ou que les esprits et les mentalités n’y étaient pas encore mûrs. La même conscience nous fait comprendre aussi bien que certaines capacités spirituelles véhiculées et vécues par les Anciens ont été à notre grand regret perdues ou appauvries. Nous ne voulons pas nous laisser happer par les phénomènes de mode. Nous ne voulons pas nous intégrer dans les sociétés environnantes, au point d’en perdre notre identité, en abandonnant les codes de conduite et aspirations propres à notre peuple et en négligeant l’imprégnation des Écritures sacrées de la Bible à nos jours. C’est cette imprégnation des textes, et notamment de l’abondante littérature talmudique, qui est la marque de notre sensibilité juive, sans exclure au demeurant toutes les formes culturelles à travers les âges et les régions du monde jusqu’aux formes les plus modernes issues de la réalité israélienne. Notre mouvement se revendique comme halakhique ou rabbinique, et non uniquement inspiré des « principes prophétiques », en ce qu’il désire autant que possible définir sa normativité dans le prolongement des catégories de pensée et des procédures juridiques et éthiques qui ont été établies au cours de l’histoire par les guides spirituels du judaïsme. Et le cas échéant, mettre à profit les ressources du système traditionnel de juridiction et de législation, en s’appuyant sur des précédents divers exprimés dans cette vaste littérature, pour forger de nouvelles réponses. Le souci est de prolonger l’arborescence, non de casser les branches. Le souci est la prise en considération de l’ensemble du système juridique et de la pratique fidèle du peuple juif, de s’y inscrire avec conviction et érudition, en évitant autant que possible les distorsions excentriques ou les décisions trop unilatérales qui ne prendraient pas suffisamment en compte la cohésion générale du peuple d’Israël. Notre mouvement se revendique comme halakhique aussi en ce qu’il ne veut pas édulcorer la tradition juive, élaguer la liturgie traditionnelle jusqu’à la réduire à peau de chagrin, à supprimer ou réduire l’hébreu des offices au risque de perdre la substantifique moelle véhiculée par la langue sacrée. Il ne s’agit pas d’offrir une version accommodante de l’application des commandements de la Tora qui ferait fi de toute l’exigence de sainteté. Le dépassement de soi par l’effort, l’exigence rigoureuse et la discipline portées par les exercices spirituels que sont par exemple l’observance du Chabbat ou des lois alimentaires, sont constitutifs de l’expression de notre foi. Nous sommes bien sûrs conscients qu’il existe une certaine surenchère de l’ascèse et une hypertrophie de la sévérité portée par l’ultra-orthodoxie, acribie à laquelle nous ne voulons aucunement souscrire. Pour nous le zèle religieux ne doit pas s’exprimer dans la haute technicité ou méticulosité obsessionnelle du geste en soi mais dans la justesse de son orientation, dans l’approfondissement de sa signification et dans la sagesse de son adéquation. La minutie ne doit pas se tromper de cible, il ne faut pas confondre les moyens et les fins. Au demeurant, le judaïsme cesse d’être dignement massorti lorsqu’il fait de la souplesse et de l’adaptation à l’environnement social un but en soi, au mépris de l’effort de déprise matérialiste et de spiritualisation de l’âme, effort qui sous-tend toute la discipline des commandements de la Tora. Notre normativité ne doit pas être seulement folklorique (« folkways »), nostalgique ou axée sur la seule piété familiale de maintenir les coutumes ancestrales. Elle ne doit pas se contenter des moments d’agréments et de réjouissance – même s’ils sont essentiels – et en ignorer les efforts et renoncements qui forgent l’être et trempent le caractère. Les commandements requièrent la sanctification sans laquelle le judaïsme devient superficialité et fadeur jusqu’à en perdre son âme, et au final, à désintéresser ceux-là même qui l’avaient édulcoré.

Ce qui vient d’être dit ici explique aussi en quoi nous sommes massorti sans l’être encore véritablement. Les orthodoxes, nous l’avons dit ont tendance à vouloir tout justifier de la tradition en état, sans mise en perspective critique et historique. Cette apologétique systématique et souvent aveugle enlève au judaïsme sa sensibilité et sa pertinence devant les grands défis contemporains. Mais nous massorti ne tombons-nous pas souvent dans le travers inverse qui consiste à trop contextualiser et assouplir, au point de ne plus entendre distinctement la persistance de certaines valeurs et normes, de ne pas nous saisir aussi bien que le peuvent les orthodoxes, des arcanes de notre tradition, en consacrant du temps à l’étude et en déployant les efforts à l’application des commandements ? Parfois obnubilés par ce que nous estimons devoir être changé, nous manquons de crédibilité parce que nous n’appliquons pas suffisamment ce qui mérite d’être maintenu, entretenu, promu. Certes, il ne s’agit pas de tomber dans le travers de la culpabilisation qui consisterait à déjuger quiconque « ne pratique pas assez ». Ce faisant, nous nous trahirions. Nous ne devons pas voir dans le fait que bon nombre de nos adhérents ne se conforment pas strictement aux normes prescrites seulement comme une faiblesse mais aussi comme une force. En effet, c’est la preuve même que notre mouvement se soucie de l’ensemble du peuple juif, ne « sélectionne » pas ses membres en fonction de critères élitistes et exclusivistes. Notre mission n’est pas de repousser ou de dissuader mais de donner goût, de développer un judaïsme exaltant, y compris pour les plus éloignés, comme le préconisait Hillel : « Soyez comme les disciples d’Aaron (frère de Moïse) : aimez la paix et recherchez-la, aimez les hommes et rapprochez-les de la Tora » (Pirké Avot 1:12). Et c’est pourquoi, le rayonnement futur du judaïsme massorti dépendra en bonne part de sa capacité à constituer un noyau de fidèles et de militants incarnant autant que possible les valeurs dont il se revendique et constituant un pôle d’attraction : par une pratique engagée, une étude approfondie, une créativité culturelle, des offices vibrants, sans rien perdre de ce qui fait sa marque de son modernisme. À savoir : l’accueil, l’ouverture d’esprit et de cœur, la pédagogie, l’exigence intellectuelle et la volonté de conférer à notre tradition toute l’acuité de sa pertinence.

En fin de compte, alors, en quoi sommes-nous massorti ? En ce que nous défendons un judaïsme évolutionniste. Parce qu’en un sens, confusément ou consciemment, nous voulons être à la fois religieux et laïques, orthodoxes et libéraux, conservateurs et modernistes, parce que nous en apprécions les deux langages, tant que l’un ne défigure pas l’autre. Et donc, nous sommes massorti par là même que nous recherchons éperdument ce juste équilibre. Tout en sachant qu’il n’est pas aisé de le trouver. Il arrive que, nous considérant au « centre » des courants du judaïsme, comme dans l’œil d’un cyclone, nous nous retrouvions sans souffle propre, neutres et mous. Et quand avec un peu d’audace, nous prenons position sur telle ou telle question brûlante, posture qui n’est pas nécessairement pour séduire la majorité, nous nous trouvons en difficulté, tel un vaisseau au cœur de la tempête secoué au gré des flots. Il arrive que tel un alpiniste marchant sur la ligne de crête, que nous hésitions, perdions pied et trébuchions. Mais comme le disait le rabbin Louis Jacobs, « Il est préférable d’avoir vaguement raison que d’avoir définitivement tort. »[4] Le judaïsme massorti n’est pas un système établi, c’est une quête. Parce qu’elle est exigeante, elle est exaltante. Parce qu’elle est juste, elle est urgente. Et c’est pourquoi il ne pourra prospérer sous un mode mineur par de simple slogans ou vœux pieux, mais parce qu’il démontrera par sa vigueur, en traduisant sur le terrain ce qu’il prétend vouloir être. Il ne gagnera en conviction que parce que tous ceux qui y voient un enjeu majeur décideront de ne plus subir passivement le tiraillement entre modernité et tradition, mais deviendront des acteurs de premier plan de l’unification, conférant à ce formidable défi tout l’éclat de ses lettres de noblesse.

 

Rivon Krygier

 

 




[1] Aujourd’hui, face à la montée des fondamentalismes et communautarismes, le judaïsme massorti apparaît résolument comme un mouvement moderniste. Mais il faut se souvenir qu’en d’autres temps, il prit pour dénomination le terme « conservative » pour mieux se démarquer de la Réforme jugée excessive.

[2] Comme le dit la formule liturgique récurrente : « achèr kidechanou be-mitsvotav ve-tsivanou : qui nous as sanctifiés à travers Ses commandements et nous as ordonné de… »

[3] Voir à ce sujet l’ouvrage de Louis Jacobs, La religion sans déraison (Albin Michel, 2011), suivi de mon essai : « L’homme face à la Révélation ».

[4] Louis Jacobs, op. cit., p. 77.