Les années de guerre de Benjamin Urbah

(1941 - 1945)

Cela fait un an que B. nous a quittés. Quand il évoquait ses souvenirs, ces dernières années, il se rendait compte de la chance qu'il avait eue, notamment pendant la guerre. Il avait vécu des événements dont il était sorti indemne physiquement et même moralement : c'est seulement beaucoup plus tard qu'il a ressenti l'effroi des dangers encourus et qu'il s'est considéré comme un miraculé.

 

Né en Yougoslavie, près de Belgrade, en 1923, il passa sa jeunesse de 1929 à 1941 à Sarajevo, en Bosnie, où son père était le grand rabbin de la communauté achkénaze et jouissait ainsi d'un statut officiel : il était le représentant officiel des Juifs, enseignant, professeur à l’École rabbinique, officier d'état-civil. Convié aux manifestations officielles comme ses « collègues » d'autres religions, il entretenait de bons rapports avec eux et ne souffrait pas de l'antisémitisme, qui d'ailleurs n'était pas encouragé par le pouvoir royal, contrairement à ce qui se passait dans les pays voisins. Benjamin fréquenta le meilleur lycée laïque de la ville. Ses meilleurs amis, depuis l'école primaire, étaient des Serbes orthodoxes qui lui sont restés fidèles dans les périodes difficiles.

 

L'invasion de la Yougoslavie par l'Allemagne en avril 1941 amena immédiatement une désorganisation totale du pays, qui fut démantelé. La Croatie devint un état « indépendant », inféodé aux Nazis, dirigé par le parti oustachi pour lesquels les seuls vrais Croates étaient les catholiques et les musulmans, mais pas les Serbes, orthodoxes, ni les Juifs contre lesquels furent promulguées les mesures raciales habituelles.

 

La Bosnie, donc Sarajevo, faisait partie de cette Croatie. La terreur commença pour les Juifs et les Serbes. Le fils du rabbin de l'importante communauté séfarade de la ville, un jeune avocat, fut arrêté et fusillé.

Benjamin ne fut pas inquiété … Premier miracle.

 

Un jour de juin 1941, un camarade du lycée, un Croate, arrêta Benjamin dans la rue et lui demanda ses papiers pour vérifier si la mention « Juif » y était apposée. Interloqué, ce dernier lui répondit qu'il le connaissait bien mais comme l'autre insistait, B. remarqua qu'il portait l'insigne du parti oustachi et obtempéra par prudence. " Tu viendras cet après-midi chercher tes papiers au commissariat …", lui lança le jeune homme.

Benjamin se rendit au commissariat. Muni d'une pelle, il fut embarqué avec beaucoup d'autres hommes dans un camion et conduit à l'hippodrome, situé à une vingtaine de kilomètres de Sarajevo, où on leur demanda de creuser des tranchées. Là, les oustachis fusillaient des Serbes par groupes de dix, sous les applaudissements de familles musulmanes. Benjamin qui portait l'étoile jaune se rendit compte qu'après les Serbes, ce serait sans doute au tour des Juifs et qu'il était en train de creuser sa propre tombe !

En fin de journée, on les fit mettre en rang et attendre les ordres : après des minutes qui leur parurent fort longues, on leur dit de revenir le lendemain. Ils coururent à la gare prendre le premier train de retour ; Benjamin prévint ses parents qu'il se rendait chez son meilleur ami, Borislav dit Boro, le fils d'un pope, pour lui demander de le cacher. Sans hésiter malgré le danger, celui-ci l'installa au grenier, fit jurer le secret à sa famille (sa nièce, âgée de 4 ans à l'époque, se souvient encore de la présence de Benjamin et des assiettes remplies qu'on lui portait).

 

 

 

Fuite en Italie

 

Les parents de Benjamin lui procurèrent rapidement de faux papiers d'identité. Le consul d'Italie à Sarajevo, ami de la famille, conseilla, au grand étonnement de chacun, de se rendre dans la zone occupée par l'Italie, qui ne livrait pas les Juifs aux Allemands1. Benjamin partit pour l'île de Korcula muni de ses faux papiers, d'un laissez-passer pour Mostar et d'un certificat médical de convalescence de complaisance. Après avoir pris le train puis le bateau, il débarqua à Split. Il se rendit, tout craintif, aux autorités italiennes auxquelles il donna son vrai nom et indiqua sa qualité de juif. Menotté, il fut transféré par train dans le nord-est de l'Italie, au nord de Venise et de Trévise, dans le Frioul jusqu'à une petite ville, Oderzo2, avec d'autres réfugiés yougoslaves.

Leur statut fut celui d'internés civils. Logés chez l'habitant, leur seule obligation fut de venir signer chaque jour le registre à la gendarmerie, chez les carabiniers. Ils furent accueillis avec gentillesse par les autochtones qui les préféraient à leurs propres nationaux du Sud et de Sicile ! Pour Benjamin, âgé de 18 ans, c'était une vie nouvelle qui s'ouvrait. Il connut bientôt des jeunes de la ville et, doué pour les langues, parla correctement l'italien en quelques mois. Il déménagea plusieurs fois et connut ainsi des gens de métiers et de mentalités différents. Il se lia d'amitié avec le propriétaire d'une « villa » qui portait son nom ; c'était un amateur d'art, collectionneur de tableaux. Benjamin s'initia ainsi à la peinture classique. Invité par ce monsieur à habiter chez lui pour le restant de son séjour à Oderzo, il vécut sous un plafond peint par Tiepolo... Mais il n'y avait pas de salle de bains... Tous les matins, la servante venait apporter un broc d'eau chaude qu'elle versait dans la cuvette et un broc d'eau froide.

Il reçut même un fusil pour accompagner ses amis à la chasse !

 

Bientôt ses parents arrivèrent, échappant ainsi au massacre des Juifs de Bosnie, prêché par le Grand Mufti de Jérusalem en visite à Sarajevo quelques semaines auparavant. Son père s'était fait couper la barbe. Sur sa demande, l'évêque catholique de Sarajevo lui avait donné un laissez- passer, en lui disant tout souriant qu'il n'aurait pas fait de même pour son homologue orthodoxe ! Sa mère, la tête et le visage couverts d'un voile, avait été escortée dans le train par un musulman dévoué que la famille employait à des gros travaux et qui la fit passer pour son épouse. Il menaça d'un couteau le policier croate qui voulait vérifier la conformité des papiers d'identité avec le visage !

Enfin, ils étaient réunis …

 

Tous les internés civils recevaient une petite pension donnée par le J.O.I.N.T., distribuée par les soins du Vatican. Précisons que lors de la Pâque 1942 et 1943, ils reçurent aussi des matzot. Bientôt, Benjamin put améliorer l'ordinaire en donnant des leçons de mathématiques et de physique, matières dans lesquelles il excellait. Son père tuait rituellement les volailles qu'il recevait en paiement et la vie s'écoulait tranquillement.

 

La population n'était pas antisémite.

 

Un jour, le cordonnier appela Benjamin dans son échoppe : « Beniamino, lui dit-il, tu es un gentil garçon, tu ne mérites pas  d'aller en enfer. Pourquoi ne veux-tu pas sauver ton âme ?  Convertis-toi au catholicisme et tu seras tranquille ! »

 

Une idylle se noua entre une réfugiée de Sarajevo et le fils d'un notable, pharmacien de père en fils, mobilisé comme lieutenant mais en poste à Oderzo. Ils se marièrent en pleine guerre en bravant les interdictions d'union entre juifs et non-juifs3 ; leur union dura une soixantaine d'années !

 

Cet épisode italien prit fin lors de la reddition de l'Italie aux Alliés en septembre 1943.

 

 

 

 

 

Nouveau départ vers la Suisse

 

A partir de ce moment, aucune autorité italienne ne pouvait plus protéger les Juifs. Ils furent convoqués à la gendarmerie où le chef des carabiniers leur dit clairement qu'ils avaient encore quelques jours pour se sauver avant que les Allemands n'arrivent. Ensuite, ils seraient livrés aux Allemands si ceux-ci l'exigeaient.

En consultant une carte de l'Italie, on voyait bien que la seule planche de salut était la Suisse.

 

Le réseau des nouveaux amis italiens se mobilisa pour aider Benjamin. A nouveau muni de faux papiers d'identité, il prit le train pour Milan, qui fonctionnait tant bien que mal, puis un train à voie étroite, terminus Tirano, au pied des Dolomites. Il descendit à l'avant-dernière station avant la frontière suisse, pour plus de sécurité et trouva le passeur qui lui avait été indiqué. Celui-ci le mena par des petits sentiers dans la montagne. On était en septembre et le temps était encore beau. A un moment, près de la frontière, le passeur le quitta pour retourner chercher d'autres voyageurs et lui indiqua le chemin. Benjamin, livré à lui-même, prit mille précautions pour ne pas se faire remarquer, mais il ne fit aucune mauvaise rencontre, l'endroit était peu fréquenté.

Le passage de la frontière n'était pas encore le sauvetage espéré, car l'accord des Suisses était nécessaire. Des garanties matérielles et morales étaient exigées. Benjamin se recommanda de l'ambassadeur de Yougoslavie en Suisse et du président du B'nai B'rit. Il fut accepté mais, sans ressources, fut d'abord interné dans un camp à Raron, dans la vallée du Rhône puis dans un autre camp où il se perfectionna dans la langue française, jusqu'à apprendre toutes les chansons dont se régalaient les Français, étudiants pour la plupart, internés avec lui...

Ses parents arrivèrent bientôt. Ils avaient été accompagnés bénévolement par un commerçant de Oderzo, qui les avait confiés à un passeur devant les escorter et leur faire franchir le col de la Bernina, à plus de 2000m d'altitude. La saison était plus avancée, mais grâce à leur habitude de la montagne autour de Sarajevo, ils ne furent pas trop éprouvés par la montée. En fait, peu de gens cherchaient à entrer en Suisse dans cette région, éloignée des itinéraires de plaine beaucoup plus fréquentés.

 

Grâce à la Croix-Rouge, la réunion de la famille se fit au bout de quelques semaines. La communauté juive de la Confédération helvétique alloua au grand rabbin de Sarajevo des subsides et un logement à Lausanne. Une importante population de réfugiés plutôt germanophones y résidait et le rabbin Urbach4 fut appelé par le rabbin francophone de la synagogue pour y tenir des sermons en allemand tous les quinze jours, ce qu'il fit à la satisfaction de son auditoire jusqu'à son départ, deux ans plus tard.

 

Aussitôt sorti du camp, Benjamin avait pris contact avec l'Université de Lausanne pour entreprendre des études ; il travailla quelques mois pour se mettre au niveau des autres étudiants. Il réussit les épreuves et fut accepté à l’École Polytechnique de Lausanne où il passa deux ans. Les étudiants suisses protestèrent contre le traitement de faveur alloué aux réfugiés qui n'accomplissaient pas de service militaire, si bien que les étudiants étrangers réfugiés furent astreints à un service civique. Pendant les grandes vacances, Benjamin se retrouva en montagne, au col de Cou, au dessus de Champéry, pour couper du bois. Expérience dont il garda le meilleur souvenir.

 

En 1944, la famille eut la joie mêlée de tristesse d'accueillir le plus jeune oncle maternel de Benjamin, le docteur Eugène Feldmann, médecin à Budapest, libéré du camp de Bergen-Belsen dans le cadre des discussions concernant le troc camions contre Juifs5. Il retourna à Budapest à la fin de la guerre sans avoir jamais parlé de ses conditions de vie dans le camp...

 

A la fin de la guerre, en 1945, les autorités suisses demandèrent aux réfugiés de rentrer chez eux. Le rabbin Urbach, auquel un poste avait été offert à la Chaux-de-Fonds, décida quand même de revenir à Sarajevo, estimant qu'il devait retrouver, et sa communauté, sans doute bien éprouvée, et son statut de personnage officiel d'avant-guerre. Il ne manquait plus qu'une année à Benjamin pour être diplômé, mais il suivit ses parents...

 

 

 

 

Retour en Yougoslavie et départ pour la France

 

 

Quelle désillusion au retour ! Sur les 11000 Juifs, pas loin de 7000 avaient été massacrés par les seuls Croates oustachis, sans même l'intervention des Allemands. Les seuls Juifs survivants étaient les partisans de Tito, les prisonniers revenus des camps allemands et des réfugiés comme la famille Urbach. La pratique de la religion, quelle qu'elle fût, était fortement découragée par le régime communiste ; la retraite des prêtres fut supprimée. Tito n'était pas antisémite, les Juifs occupaient des postes élevés dans les domaines politique, économique et culturel, pourvu qu'ils fussent communistes.

Le rabbin Urbach ne parvint pas à réunir dix juifs à la synagogue dont le rez-de-chaussée était devenu un club pour la jeunesse. Seul subsistait le premier étage à usage de synagogue. Il demanda son transfert à Zagreb, capitale de la Croatie, où persistait encore une certaine activité religieuse.

 

Le pays était désorganisé ; les structures de l'Etat précédent n'existaient plus. Seuls les « partisans » et les communistes trouvaient grâce devant le nouveau régime et obtenaient des postes et des emplois, quel que fût leur niveau.

 

Malgré les tribulations de Benjamin pendant la guerre, son séjour en Suisse le faisait passer pour un « planqué » et presque un suspect aux yeux des autorités yougoslaves... Il s'était vu signifier qu'il aurait à faire trois ans de service militaire... Mais il apprit que la France offrait à des bacheliers parlant français une bourse pour étudier en France. Il sauta sur l'occasion et se retrouva à Paris à Noël 1945 avec ses bons amis d'enfance Boro et Branislav dit Brano.

Il fut affecté à l'Université de Toulouse mais, après les deux années passées à Lausanne, il supportait mal l'attitude des professeurs qui considéraient les étudiants comme des petits enfants qu'il fallait réprimander sans cesse. Il avait vingt-trois ans !

 

Finalement il revint à Paris et fit connaissance de cousins du côté paternel, qui eurent non seulement la gentillesse de l'accueillir et de l'héberger mais aussi de le sortir et de l'emmener en vacances. Il prépara, à l’École Sudria, le concours d'entrée à l’École Supérieure d’Électricité (ESE) où il fut reçu en 1947. Tout heureux, il se rendit à Zagreb pour rendre visite ses parents et eut la mauvaise surprise de se voir confisquer son passeport, qui ne lui serait rendu que lorsqu'il aurait fait son service militaire. Il se rendit alors à Belgrade pour demander de l’aide à Brano, devenu architecte, apprécié du régime à cette époque et qui occupait de hautes fonctions dans l'appareil politique. Benjamin lui expliqua qu'il devait entrer à l'ESE quelques semaines plus tard ! Il promit à Benjamin de s'occuper de lui et lui demanda de revenir quinze jours plus tard à une certaine adresse. Le jour dit, Benjamin se retrouva devant un immeuble gris, anonyme, sans inscription, où se tenait un seul homme en civil. Celui-ci le laissa entrer après vérification de son identité et Benjamin fut introduit dans une pièce immense, au bout de laquelle son ami Brano était assis derrière un bureau imposant. Il ouvrit un tiroir, en tira le passeport et dit à Benjamin :«  Ne me demande pas jusqu'où je suis allé pour te le faire rendre6 ! »

 

Benjamin revint en France et ne retourna plus en Yougoslavie pendant de nombreuses années 7. Il sortit diplômé de l’École, trouva un emploi d'ingénieur dans une société de machines à souder dont le propriétaire était, ce que Benjamin ignorait alors, un Juif originaire de Salonique. Celui-ci le présenta à ses directeurs en disant : «  Voici un jeune homme qui a beaucoup souffert... »

Or Benjamin fut très étonné de cette réflexion car il ne ressentait aucune souffrance à l'époque. Il estimait qu'il avait passé deux années de découverte en Italie et en Suisse, sa personnalité s'était forgée en connaissant des gens qu'il n'aurait pas eu l'occasion de rencontrer autrement, sa connaissance du monde s'était élargie.

 

C'est bien plus tard, quand nous sommes allés en Yougoslavie et notamment à Sarajevo, qu'il prit pleinement conscience de la chance incroyable qu'il avait eue, et le sentiment de culpabilité ne le quitta plus. « Pourquoi, moi, ai-je échappé à ces massacres ? » Il attribuait ces miracles au mérite de ses ancêtres.

1 L’Italie occupait la Dalmatie depuis Zadar jusqu’à Split, les îles côtières de la Croatie, le sud de la Slovénie et l’essentiel du littoral monténégrin.

 

2 Sans doute l’origine du nom d’Albert Uderzo, créateur d’Astérix.

 

3 Le mariage civil n’existait pas à l’époque en Italie. Seul le mariage religieux était valable.

 

4 Le nom Urbach, originaire d’Europe centrale, s’écrivait Urbah en serbe où le son ch était rendu par la seule lettre h. C’est pourquoi Benjamin, né en Serbie, porte le nom Urbah.

 

5 Bien plus tard, Brano, qui entre temps passera un an en prison pour raisons politiques, nous dit qu’il était allé voir Tito, qu’il connaissait bien, et que ce dernier avait donné l’ordre au ministre de l’Intérieur de rendre le passeport !

 

6 Ses parents quittèrent Zagreb en 1947 avec des rouleaux de la Tora, ainsi que beaucoup de Juifs autorisés par Tito à émigrer en Palestine sur l’ordre de Staline, pour gêner les Anglais. Puis Benjamin les fit venir en France où ils vécurent jusqu’à leur décès.