Paracha Tetsavé 5774

Dracha prononcée par Aline Benain le 8 février 2014

Complet et entamé, complet parce qu’entamé.

 

Pour A.M.

La paracha Tetsave que nous lisons ce chabbat peut de prime abord paraître assez hermétique, voire fastidieuse, dans sa description extrêmement détaillée des vêtements des Cohanim, Aaron et ses fils, puis du service au cours duquel ils sont investis dans leur fonction.

On se sentirait presque par moments perdu quelque part entre Anvers et le Sentier tant il parait n’être question que de « shmattes » et de joaillerie !

Plus sérieusement bien sûr, il faut d’abord noter que la sidra Tetsave forme un ensemble avec la sidra Terouma, consacrée à la construction du Tabernacle, que nous avons lue la semaine dernière. L’enjeu en est bien fondamental, énoncé au chapitre XXV, 8 : « Veassou li mikdach vechakhanti betokham », « Ils me feront un sanctuaire et je résiderai parmi eux ».

Il est frappant de constater que la description des vêtements sacerdotaux est structurée par le champ lexical et sémantique du tissage, de la torsade, de l’enchâssement.

Comme pour la description du Tabernacle, l’accent est porté sur la manière dont les différentes pièces sont articulées les unes aux autres.

L’ensemble ainsi constitué est solide mais souple, solide parce que souple : « Tu feras la robe du éphod entièrement en laine d’azur. L’ouverture à son sommet sera repliée à l’intérieur, son ouverture aura un ourlet tout autour en ouvrage de tisserand, elle sera comme l’ouverture d’une cotte de mailles pour qu’elle ne se déchire pas1 » (XXVIII, 39).

Rien de semblable ici à ces armures médiévales qui entravent ceux qu’elles enferment sans le protéger.

Les différentes pièces du costume sont solidaires et mobiles. Puissante métaphore pour décrire le Peuple d’Israël non comme une masse, un bloc ou un monolithe mais au contraire un alliage subtil, ce qui ne signifie pas fragile ou friable.

Rachi enseigne d’ailleurs que tous les enfants d’Israël, dans leur diversité, hommes et femmes, ont été invités à participer à la confection des vêtements des Cohanim.

Le service d’investiture des Cohanim est un ensemble de gestes et de sacrifices hiérarchisés et différenciés dans leurs modalités complexes comme dans leur signification.

En lisant cette paracha, me revient à la mémoire une ancienne lecture. Celle d’un traité de cacherout à la mode grecque antique, un très beau livre surtout, La cuisine du sacrifice en pays grec, de Jean-Pierre Vernant et Marcel Detienne2

« La broche à rôtir est politique, le couteau découpe l’espace civique et invente la plénitude communautaire. » expliquent les historiens.

Il y a effectivement quelque chose de cette logique dans notre paracha. Non qu’il s’agisse d’incarner une construction civique au sens où l’entendait le monde grec des cités, mais de mettre en œuvre une pratique qui dit, structure et hiérarchise les relations de l’homme avec Dieu et les relations des hommes entre eux.

Même s’il nous est largement devenu obscur, et parfois inaudible, les sacrifices sont un langage et singulièrement ici un langage tout particulièrement articulé. La complexité des règles sacrificielles détaillées dans le texte est là encore une métaphore et d’une certaine manière l’équivalent d’une syntaxe fine et complexe. Elle instaure avec le divin un rapport médiatisé, c’est-à-dire une forme de la relation qui ouvre l’espace de la reconnaissance mutuelle et du dialogue.

Le paradoxe n’est qu’apparent : c’est bien la codification dans toute sa subtilité qui ouvre la voie à l’interprétation.

La robe de l’éphod que porte Aaron s’achève en bordure de clochettes d’or et grenades alternées : « Elle sera sur Aaron pour officier et son tintement s’entendra quand il entrera dans le Sanctuaire devant Hachem et quand il sortira, et il ne mourra pas. » (XXVIII, 35). La sanction peut paraître exorbitante puisque nous comprenons par antiphrase que si Aaron entre en silence dans le Sanctuaire, il mourra. Cette nécessité affirmée qu’il y a à ne pas prendre le divin par surprise ouvre l’espace du dialogue. S’annoncer, ce n’est pas s’imposer, c’est se faire reconnaître et reconnaître l’Autre. Pour le dire en termes contemporains c’est, en refusant l’immédiateté dans sa brutalité ou sa violence, se préserver du fondamentalisme.

Nos maitres déduisent d’ailleurs de cette exigence liée au Sanctuaire une règle de civilité qui traduit une éthique : on ne pénètre pas par surprise dans la demeure d’autrui. La reconnaissance de l’Autre s’enracine dans le scrupule et la délicatesse.

Le Traité Guitin3 rapporte un midrach qui éclaire l’ensemble de la paracha et illustre magnifiquement cette thématique de la relation donc de la place faite à l’Autre, divin ou humain.

Il raconte que pour graver le nom des douze tribus d’Israël sur les joyaux du pectoral d’Aaron, l’injonction divine, paradoxale dans sa formulation, était que la gravure ne provoquât aucun éclat. On utilisa donc un Chamir, créature étrange, de la taille d’un grain d’orge, qui tenait ses pouvoirs mystérieux du fait qu’il avait été créé à la fin du Sixième jour, juste avant le premier Chabbat . Lui seul avait le pouvoir de graver sans faire d’éclats.

L’enseignement que nous pouvons, me semble-t-il, tirer de ce curieux midrach ouvre une perspective impressionnante : nous ne sommes complets que si nous avons la capacité à nous laisser entamer.

Une vieille chanson yiddish, très célèbre et très belle, Tumbalalaïka, le dit aussi, à sa manière, dans le dialogue qu’elle met en musique entre un jeune homme, pas très malin, et une jeune fille, subtile. Miracle du folklore, au sens le plus noble du terme, que d’aller chercher au fond de l’âme d’un peuple, une source et une leçon de vie :

« Meydl, meydl, ch’vel bay dir fregn

Jeune fille, jeune fille, j’veux te demander

Vos ken vaksn, vaksn on regn ?

Qu’est-ce qui peut pousser, pousser sans pluie ?

Vos ken brenen, un nisht oyfhern ?

Qu’est-ce qui peut brûler et ne pas se consumer ?

Vos ken veynen, veynen on trern ?

Qu’est-ce qui peut pleurer, pleurer sans larme.

 

Narisher bokher, vos darfstu fregn ?

Espèce de crétin, qu’est-ce-tu demandes ?

A shteyn ken vaksn, vaksn on regn

Une pierre peut pousser, pousser sans pluie

Libe ken brenenn un nisht oyfhern

L’amour peut brûler et ne pas consumer

A harts ken veynen, veynen on trern

Un coeur peut pleurer, pleurer sans larme. »

 

Consentir à l’amour qui nous brûle sans nous consumer, aux larmes que nous versons en secret et en silence, parce que nous apprenons, parfois dans la joie, plus souvent sans doute douloureusement, à être complet et entamé. Complet, parce qu’entamé.

Chabbat Chalom !

1 C’est moi qui souligne.

2 Marcel DETIENNE & Jean-Pierre VERNANT (Direction), La cuisine du sacrifice en pays grec, Paris, Gallimard, 1979.

3 Traité Guitin, 68A