Paracha Nitsavim - Vayelekh

Elisabeth Guillibert-Gabail, 30 août 2013

«  Vous êtes placés aujourd'hui, vous tous, en présence de l'Éternel, votre Dieu : vos chefs de tribus, vos anciens, vos préposés, chaque citoyen d'Israël. » (Devarim chapitre 29, verset 9).

 

À quelques jours de Roch Hachana, nous lisons les parachiot Nitsavim et Vayelekh, dans le livre de devarim.

Ce discours de Moïse a lieu, selon les commentateurs, le jour de sa mort, le 7 adar.

Ce n’est sans doute pas par hasard que nos sages ont placé la lecture de Nitsavim à cette date, proche de Roch Hachana.

 

Nitsavim, le titre de la paracha, signifie “être debout”.

Et Vayelekh signifie “il alla”.

De la station debout à la marche, apparaît le mouvement. L’idée de mouvement est peut-être au coeur de cette paracha !

 

Atem nitsavim hayom koulekhem lifné Adonaï Elohekhem - «  Vous êtes placés aujourd'hui, vous tous, en présence de l'Éternel, votre Dieu : vos chefs de tribus, vos anciens, vos préposés, chaque citoyen d'Israël. »

(verset 9, chapitre 29).

Selon le midrach, les enfants d'Israël auraient pâli de frayeur à l'écoute de la centaine de malédictions énoncées dans la paracha Ki Tavo et se seraient désespérés.

Moïse les réconforte et leur dit, en quelque sorte : malgré toutes les fautes passées et les 98 malédictions que vous avez entendues la semaine dernière, vous n’êtes pas écrasés, vous êtes toujours debout devant Hachem.

Vous êtes debout devant Dieu, à la veille de Roch Hachana…, prêts au Jugement !

 

Hayom koulekhem : vous tous aujourd’hui.

Dans la paracha Ki Tavo, nous avions lu : “Vayikra Moche el kol Israël”… Moïse convoqua TOUT Israël…

Ici, dans la paracha Nitsavim, Moïse précise : “vos chefs, vos tribus, vos anciens, …..”

Et aux versets 13 et 14 : " Ce n'est pas avec vous seuls que j'institue cette alliance et ce pacte mais avec ceux qui sont aujourd'hui placés (debout) avec nous en présence de l'Eternel notre Dieu et avec ceux qui ne sont pas ici à côté de nous en ce jour."

Rachi explique l’expression “avec ceux qui ne sont pas ici à côté de nous en ce jour ", en disant : “Aussi avec les générations qui sont destinées à exister.”

 

Déjà au chapitre 5, verset 3, dans la paracha Vaet’hanan, il était écrit : « Ce n'est pas avec nos pères que l'Éternel a contracté cette alliance, c'est avec nous-mêmes, nous qui sommes ici, aujourd'hui, tous vivants. »

Mais on peut comprendre “tous” comme signifiant aussi l'ensemble de la communauté. Ceci voudrait dire que chacun est responsable de soi-même et des autres, et chacun selon ses capacités.

Emmanuel Lévinas, dans son livre L’Au delà du verset : Lectures et discours talmudiques (Minuit, 1982), étend encore cette idée de responsabilité à tous les peuples. Il s’appuie sur la guémara du traité Sota (p 37a /37b) :

la doctrine selon le texte de la michna est annoncée en 70 langues.”

L’idée de 70 langues correspond aux 70 nations, c’est-à-dire tous les peuples.

La tradition nous apprend que nous étions tous au pied du Sinaï au moment du don de la Tora, spirituellement s’entend.

 

Le Chapitre 30 de la paracha Nitsavim reprend et répète des idées fortes.

Un premier mot clé apparaît au verset 2 : lichmoa (racine chin, mem, ayin). Il est traduit par “écouter, entendre”, parfois “obéir…”Il signifie entendre le sens : entendre dans la Parole, c’est-à-dire comprendre le sens des mitzvot, non seulement en les faisant mais aussi en les disant (ceci rappelle le vidouï , “confession” que l’on devait prononcer lorsqu’on apportait au temple les prémices, bikourim)

La racine chin, mem, ayin du mot lichmoa est énoncée à sept reprises dans ce chapitre, comme pour nous dire “tu peux l’entendre et l’observer : elle est près de toi, “karov”.

Mais tu peux aussi ne pas entendre, ne pas obéir… (velo tichma).

 

Dans ce cas, le retour est possible et la Tora insiste. La racine du mot retour, chouv, autre mot-clé du chapitre, est répétée huit fois dans ce même chapitre.

Voici donc introduite la notion de techouva, bien présente en cette période qui précède Roch Hachana et Kippour. Il serait simpliste de penser que faire techouva serait recommencer une page blanche !

Pour approcher la signification de la techouva, aidons-nous de la lecture des versets.

Moché montre que les retrouvailles entre Dieu et l’Homme sont progressives, et dans un mouvement de va-et-vient où alternent les retours respectifs de nous vers Dieu ET de Dieu vers nous :

Que tu retournes à l’Eternel (30,2)

Et Dieu ira vers toi (30,4)

Quand tu reviendras, (30,8)

Dieu te donnera des bénédictions (30,9)…

 

Les commentateurs ont remarqué des particularités grammaticales et bien évidemment leur ont attribué un sens.

Au verset 2, il est écrit “vechavta ad adonaï elokekha” “tu retourneras à l’Eternel ton Dieu…”

Au verset suivant, c’est Dieu qui reviendra “vechav adonaï ”.

Dans le premier cas, vechavta AD : “ad” est accompagné d’un passé inversé.

 

Par contre au Verset 10, il est écrit “ki tachouv EL adonaï elokekha” EL est accompagné d’un futur simple (phénomène grammatical intéressant). AD voudrait dire qu’au début on tente de revenir vers Dieu ; EL représenterait l’espoir : “on reviendra pour se retrouver dans ses bras”, si l’on peut dire.

C’est donc un Appel de Dieu : retournez vers moi afin que je puisse retourner vers vous. Comme nous l’avons vu très souvent, Dieu est tenté de nous répudier, mais il revient vers nous !

 

Léon Ashkenazy, dit Manitou, écrit : “la créature comme créature est en situation d’exil. Créer, c’est mettre en exil.” Les artistes le savent : lorsqu’il mettent un terme à une oeuvre, ils vivent une séparation.

Quand Dieu crée, il met loin de Lui ; ici il s’agit de l’exil de Dieu, l’exil du gan Eden.”

 

Mais dans quel but Dieu mettrait-Il l’Homme en exil ? Ce serait pour… “Que tu reviennes” ! Dieu met la créature loin de lui pour qu’elle apprenne à marcher, mais où ira-t-elle ? L’objectif est de revenir vers Dieu.

 

De façon a priori étonnante, les commentateurs citent Jérémie 2,2, à propos du repentir : “Pour toi j'ai gardé dans ma mémoire la grâce de ta jeunesse, l'amour de tes fiançailles ; quand tu me suivais au désert dans un pays non ensemencé.” Ils expliquent que ce verset concerne le thème du repentir.

Ainsi Rachi précise : “Sache que ton repentir peut être agréé car j'ai gardé pour toi dans ma mémoire la grâce de ta jeunesse, l'amour de tes fiançailles...”

Manitou en donne un commentaire très éclairant : souvent le principal obstacle au repentir est la mémoire, la conscience, le souvenir de la faute. Comment revenir (lachouv), alors que la faute a fait de nous un être devenu autre ? Comment redevenir celui qui était parti, tel qu'il était avant d'être parti ?

C'est paradoxalement cette mémoire elle-même qui empêcherait le "revenir", ou le rendrait inconcevable.

Le verset de Jérémie dit : “Pour toi, j'ai gardé dans ma mémoire le souvenir intact ...”

Manitou fait remarquer que "pour toi" est superflu. “Je me suis souvenu” aurait pu suffir, donc il a un sens. Pour toi signifie " à ta place", dit Manitou, c’est-à-dire : alors que "pour toi" cela paraît impossible, Moi Je me souviens de ce que tu étais avant ta faute…

D’après ce verset, le pardon est donné à celui dont l’engagement antérieur était inconditionnel. Si l’engagement inconditionnel nous parait bien difficile, Manitou nous rassure : "Il suffit à quiconque d'avoir accepté un jour la vie avec ferveur (et qui ne l'a fait, ne serait-ce que dans l'enfance ?), pour savoir que Dieu garde en Sa mémoire le visage de cette ferveur, pour nous y reconnaître au temps du repentir.”

 

Après un premier “mot-clé”: entendre, écouter, obéir, nous avons lu un second mot-clé : retour.

Un troisième mot-clé structure les six derniers versets du chapitre 30 : “la vie” !

Au verset 15, chapitre 30 il est écrit : “Vois, Je te propose en ce jour, d’un côté la vie et le bien, de l’autre la mort et le mal…” et au verset 19 : « J'en atteste sur vous, en ce jour, le ciel et la terre : J'ai placé devant toi la vie et la mort, le bonheur et la calamité ; choisis la vie ! Et tu vivras alors, toi et ta postérité. » La vie est associée au bien et à la bénédiction. Le texte de la Tora explique que le bien et la vie sont liés à l’amour de Dieu et au respect des mitzvot, tandis que le mal et la mort sont les conséquences de l’idolâtrie. L’idolâtrie serait peut-être un monde figé, à l’image des statuettes, et contraire au Dieu vivant : Elohim haï. Le bien serait donner un sens à sa vie, réparer, achever le monde…

Mais quelle curieuse injonction que celle de “choisir la vie”! Alors que justement on ne la choisit pas !

La vie est une lutte constante pour s’opposer aux forces de destruction, en soi (c’est le cas même au niveau biologique, le plus élémentaire, celui de la vie des cellules) et dans le monde, au niveau individuel et au niveau collectif ! Elle n’est pas un développement linéaire, mais un mouvement constant et souvent un mouvement de va-et-vient (comme la respiration, la circulation…).

On a parfois la tentation d’abandonner la lutte.

 

Choisir la vie, c’est s’opposer au mal. D’une manière générale, lutter contre le mal, c’est lutter contre tout ce qui referme l’homme sur lui-même et l’entraîne dans une attitude mortifère.

 

Le traité Baba batra (p16) décrit trois aspects du mal :

- le yetser hara ; les pulsions

- le Satan

- l’ange de la mort

 

1) la pulsion nous entraîne au péché ; elle nous pousse à dépasser les limites de la jouissance, au plan individuel mais aussi au niveau collectif (comme par exemple exploiter la planète plus qu’elle ne peut le supporter).

2) Satan c’est le doute, le relativisme : quel que soit mon effort, je n’y arriverai pas, alors à quoi bon tenter ? Le monde est absurde… ; c’est le scepticisme, qui peut aller jusqu’au nihilisme. Or Rabbi Nahman de Braslav dit : “Il est interdit de renoncer…”

3) l’ange de la mort se manifeste de façon constante : bien sûr dans les maladies, épidémies, suicides, dépressions…, mais aussi dans les aspects négatifs du monde.

 

Dans le traité Makot 10 a, on raconte que Rav Hisda, assis dans la Maison d’étude, se livrait à l’étude ; l’ange de la mort ne pouvait pas l’approcher car sa bouche ne cessait de réciter la leçon. L’ange de la mort alla alors s’assoir sur un cèdre qui poussait devant la Maison d’étude. Le cèdre craque. Rav Hisda s’arrête de réciter et la mort le saisit.

Dans ce midrach, la mort saisit celui qui cesse d’étudier !

 

En conclusion, “Tu choisiras la vie” vient comme résumer le chapitre, la paracha, et même la Tora.

La nécessité de la techouva nous enseigne la possibilité du retour. Nos échecs ont bien été des échecs, mais nous devons continuer, ne pas abandonner, et retrouver confiance !

Inscris-nous dans le Livre de la vie” pourrait vouloir dire aussi : “Donne-nous la force de lutter pour la Vie”.

Vayelekh est le départ de Moïse, vers sa mort, mais avant il va vers chacun des bné israël pour prendre congé, en ami, sans cérémonie.

Il dit à Josué “hazak”, soit fort ! Et Josué nous le transmet : Hazak !

Puissions-nous être forts et courageux, et lutter pour la vie !