Paracha NASSO 5774

Dracha prononcée par Geneviève Barbier le 30 mai 2014

Nous lisons ce chabbat la paracha NASSO, la plus longue du Pentateuque, puisqu’elle compte 175 versets, 89 versets pour le seul chapitre 7. Elle prolonge de façon étroite la paracha précédente BEMIDBAR « au désert », qui ouvre le Livre des Nombres –le Sefer Bemidbar.

Dans « Bemidbar », D. enjoint à Moise de « faire le relevé de toute la communauté des enfants d’Israël, selon leurs familles et leurs maisons paternelles, au moyen d’un recensement nominal de tous les mâles comptés par tête ».

Après le recensement des hommes des différentes tribus qui aboutit au nombre de 603 550, (cf verset 46 chap 1 de Bemidbar), il faut faire le recensement des Lévites, qui n’ont pas encore été dénombrés, et assigner à chacun une place dans le campement et une fonction dans le sanctuaire ou autour du sanctuaire.

Bemidbar s’est achevée sur la description du travail réservé dans le sanctuaire à l’une des familles des Lévites, la famille de Kehat, les Lévites étant à part, consacrés au service divin.

La tribu de Kehat est chargée du transport des choses saintes du sanctuaire, au fur et à mesure des pérégrinations du peuple dans le désert.

Dans Nasso est décrit d’abord le service réservé aux familles de Gerchon et Merari, toujours à l’intérieur de la tribu des Lévites – deux familles de second ordre par rapport à la famille de Kehat.

Les membres de ces deux familles sont chargés du transport des textiles qui couvrent l’Arche sainte, et des pièces de mobilier qui la supportent.

Pourquoi avoir interrompu le dénombrement et l’attribution du service des Lévites à la fin de Bemidbar ? Pourquoi ne pas avoir achevé le recensement des Lévites dans un seul texte ?

Cette coupure permet de mettre en évidence le mot nasso qui donne son nom à la paracha, et qui donne, par là même, son sens à l’ensemble de la section.

Nasso est un des premiers mots du texte.

Après la formule récurrente usuelle : « vayedaber Adonai el Moché lémor » = « l’Eternel parla à Moïse en ces termes », on trouve : « nasso et roch bene guerchon gam-hem » = il faut faire aussi le relevé des enfants de Guerchon. Nasso signifie « compter dénombrer » mais aussi « élever la tête » (roch). Le mot français garde bien la double acception, et de fait nasso doit être entendu dans son double sens « compter » et « s’élever ».

1)    Pour le sens de « compter », le chap. 4 poursuit le dénombrement des enfants d’Israël et plus particulièrement les familles de Guerchon et Merari, de la tribu des Lévites, après celle de Kehat.

2)    Pour le sens de « élever », surtout, la paracha s’achève par le dialogue entre Moïse et D. dans la Tente d’assignation c’est-à-dire le lieu où Moïse établit une relation avec la Présence divine, écoute la Parole divine, et la transmet au peuple.

Dans le dernier verset, nous lisons : « Quand Moïse pénétrait dans la Tente d’assignation pour que D. lui parlât, il entendait la Voix s’adresser à Lui de dessus le propitiatoire qui couvrait l’Arche du Statut entre les deux chérubins et il Lui parlait »

Ce dernier verset inscrit l’ensemble du texte de la paracha dans un mouvement ascendant d’élévation vers la Sainteté par un travail soit individuel soit collectif, dans un effort de purification.

Ainsi le dernier verset montre bien que Moïse est l’expression de l’effort collectif, comme la résultante de ces forces convergentes décrites dans les différents moments de la paracha. Il atteint un très haut degré de spiritualité, parce qu’il est l’aboutissement des efforts d’élévation que, soit des individus particuliers, soit l’ensemble des tribus, ont cherché à réaliser.

C’est ce que montre un commentaire très éclairant et très subtil de Yeshayahou Leibowitz dans les Brèves Leçons bibliques : ce petit livre est un recueil des leçons sur la Tora que Leibowitz prononçait chaque vendredi après-midi avant le début de chabbat à la radio israélienne, en direction des soldats de Tsahal. Ses interventions duraient quelques minutes à peine, mais avaient tellement conquis ses auditeurs par leur pertinence, leur profondeur et leur originalité, que ces analyses ont été consignées par écrit.

Leibowitz s’appuyant sur un commentaire de Rachi remarque que la Parole divine dans ce verset est formulée sous deux formes grammaticales différentes, l’une courante « ledaber », et l’autre inhabituelle « middaber » (la forme réflexive qui désigne une action qui revient sur le sujet du verbe).

Rachi dit que « middaber » équivaut à « Mitdaber »forme pronominale. « Ouvevo Moché el ohel moed ledaber ito,

vayichma et hakol middaber elav » = « et quand Moïse entrait dans la Tente d’Assignation pour que D. lui parlât (« ledaber ito ») (forme usuelle) et « lui » désigne Moïse, « il entendait la Voix s’adresser à Lui ». « elav » dans le verset désigne celui qui parle c’est-à-dire D. lui-même.

Moïse est parvenu à un degré si élevé de connaissance spirituelle qu’il est au niveau de l’intention divine et est immédiatement en relation avec la signification de la Parole.

« Moïse entend à l’intérieur de sa conscience ce que D. se dit à Lui-même » écrit Leibowitz.

Ainsi la paracha Nasso, entre le service divin demandé aux Lévites au chap. 4 et la réalisation de l’effort d’élévation à l’intérieur de la conscience de Moïse (dernier verset du chap. 7), déploie ce cheminement et cet investissement vers la spiritualité, demandés à la collectivité et aux individus.

Par une description très concrète des actes et situations de ceux qui se seraient écartés de la démarche de sainteté, la paracha met en évidence ce que représente le travail sur soi.

            - aux chapitres 5 et 6 Moïse donne une série de prescriptions à l’intérieur du camp pour les gens atteints d’impureté passagère : en quelques lignes le texte indique qu’on relègue hors du camp celui qui est souillé, et qu’on doit sanctionner celui qui a commis un préjudice à l’égard autrui.

- Les deux épisodes de la sota et du nazir sont plus longuement présentés mais ils s’inscrivent eux aussi dans la démarche d’élévation demandée aux individus.

La sota (femme adultère ou celle qui est seulement soupçonnée par son mari) retrouvera la confiance de son mari en ayant subi l’épreuve des eaux amères que lui inflige le tribunal du Sanhédrin de Jérusalem.

Episode problématique pour la conscience moderne puisque la femme est soumise à une sorte de « jugement de Dieu » médiéval, en tout cas les Juges font appel à un miracle. Mais la femme n’est pas soumise à l’arbitraire de son mari et la situation douloureuse trouve une solution dans la médiation des Juges.

Le nazir est celui qui refuse les jouissances permises et s’abstient temporairement de boire du vin, de se couper les cheveux et d’être au contact de la mort afin de se consacrer pleinement à D.

Certes le nazir est un personnage admirable parce qu’il a choisi l’élévation spirituelle par le chemin de la lucidité la plus claire possible, et par le refus de la complaisance à soi et à l’image de soi donnée aux autres - refus de la fascination devant son aspect physique.

Mais si le nazir est admirable, cependant il doit se purifier parce qu’il s’est interdit les plaisirs du corps : il doit marquer très nettement la fin de sa période d’abstinence qui ne dure qu’un temps limité.

Les deux exemples de ces figures opposées témoignent de la relation au corps, au plaisir, et aux pulsions du désir.

Sans rejeter la vie corporelle et la matérialité (l’ascétisme n’est pas la voie idéale prônée par la Tora), la Loi permet de relier l’existence concrète au monde de l’esprit, de donner un sens à l’énergie pulsionnelle et de l’orienter vers la pleine conscience et la maîtrise de soi. La Loi apporte une méthode d’éducation pour permettre à l’humain de réaliser le projet divin.

Le travail de purification au niveau individuel prend une dimension collective dans la dernière partie de la paracha : le jour de l’inauguration du Tabernacle, les princes des tribus apportent des offrandes, et du premier  au douzième jour sont répétés les mêmes mots, tous apportant la même chose, de sorte que l’offrande collective n’est pas la somme des offrandes de chaque individu, mais un don complet, expression de la communauté, où chacun garde sa spécificité, tout en s’associant aux autres.

Ainsi est mise en évidence l’unité de la communauté, qui n’est pas uniformité.

Conclusion

La paracha nous amène à réfléchir sur les exigences qui permettent à une collectivité de s’élever vers des valeurs morales et de s’inscrire dans une démarche de spiritualit.

C’est une communauté où chaque membre a la responsabilité d’une tâche, d’un objet ou d’un service, où chacun a une fonction personnalisée, l’accepte non comme une charge imposée mais comme un travail qui le grandit, et où chacun connaît le sens de cette tâche, par rapport au projet commun.

C’est une communauté où chacun garde ses spécificités et caractéristiques propres, son équation personnelle, mais concourt à l’unité de la communauté dans une interdépendance qui laisse toute sa place à l’individu.

C’est une communauté où les déviations de tel ou tel sont prises en charge par la Loi : la Loi reconnaît en chacun de nous la possibilité de se laisser entraîner par des pulsions néfastes mais introduit des règles collectives qui endiguent et subliment les énergies mauvaises pour les orienter vers des fins positives.

A l’échelle de l’histoire des sociétés, n’est-ce-pas ainsi, par une acceptation de nos violences et de notre tentation à l’inhumanité, à l’intolérance, au fanatisme, grâce à une régulation par des Lois, que nous devons rechercher une perfectibilité sociale ?