Paracha Michpatim 5774

Dracha prononcée par Geneviève Barbier le 23 janvier 2014

Au début de la paracha Michpatim, les petits mots « ve-élé », « et voici », marquent un lien très fort à la paracha précédente, la paracha Yitro, où a lieu la Révélation des Dix Paroles.

La paracha Michpatim déroule ensuite une longue énumération de règles et commandements (53) et l’on a du mal à la première lecture à saisir la cohérence interne de cette enfilade de prescriptions.

« ve-élé » se justifie par deux observations :

1) Une fois que les grands principes de la Tora ont été donnés (Yitro), Dieu laisse aux hommes la liberté d’agir et d’assumer la responsabilité morale et religieuse de la pérennité du monde.

En effet, les lois de justice sociale qui sont décrites ici cherchent à codifier les relations humaines dans tous les domaines d’activités, mais elles s’appuient sur l’éthique divine, car toute morale qui serait circonscrite à une époque ou un groupe humain courrait le risque de devenir obsolète, au fil des générations, tandis que fonder la relation à autrui et les actes qui en découlent sur des valeurs morales et métaphysiques assure leur validité universelle, et leur permanence.

2) L’énoncé de valeurs dans la paracha Yitro est maintenant suivi d’une description minutieuse des situations et difficultés dans la mise en pratique, ce qui va permettre l’inscription de ces valeurs dans la réalité, et éviter que des institutions humaines ne les pervertissent.

Ainsi voit-on dans la paracha Michpatim les bases de la législation hébraïque.

Dans cette sorte de code civil adossé à des principes métaphysiques, je veux retenir deux versets :

Chap 22 verset 20 et chap 23 verset 9

Ve guer lo toné ve lo tilkhatsenou, ki guerim hayitem beeretz mitsraïm”.
« Tu ne contristeras point l’étranger ni ne le molesteras : car vous-mêmes avez été étrangers dans le pays d’Egypte »

« ve guer lo tilkhats ve-atem yedatem et nefesh haguer, ki guerim hayitem beeretz mitsraïm ».
“tu ne vexeras (molesteras) point l’étranger ; vous connaissez, vous, le coeur de l’étranger, vous qui avez été étrangers dans le pays d’Egypte.”

Par deux fois apparaît explicitement ici le souci de l’étranger.

Ici les commandements sont exprimés sous forme négative, mais le commandement positif « tu aimeras l’étranger » apparaît aussi dans le Lévitique chap 19, accompagné de la formule récurrente « Je suis l’Eternel »

Le mot employé pour désigner l’étranger est « guer », ce que nous pourrions traduire par « immigré » pour rapprocher le mot du langage contemporain.

En effet il existe le mot zar, qui désigne l’étranger qui se livre à un culte étranger (avoda zara) ce mot touche au domaine du sacré ; et il existe le mot noch’li, celui qui reste replié sur soi et ne se sent pas partie prenante de la société, dans un sens laique.

Le guer qui vient du mot « lagour » résider, est le natif d’un autre peuple venu s’installer plus ou moins volontairement au sein du peuple hébreu, et qui peut même être en voie d’intégration culturelle à la suite d’un séjour prolongé parmi le peuple hébreu.

On remarque que cette prescription est liée au souvenir de l’esclavage en Egypte, de sorte que le rappel du passé apporte une justification au commandement :

« car vous avez été étrangers… »
« Vous connaissez le cœur de l’étranger, vous qui avez été…. »

Or la question se pose :

En quoi le rappel de l’histoire des Hébreux donne-t-il une force particulière et une justification à cette prescription ?

Ce n’est pas facile de respecter ou d’aimer l’étranger.
Et le terme aimer ne désigne pas un mouvement du cœur poussé par une émotion (des bons sentiments en quelque sorte), car l’étranger peut être antipathique comme individu, mais aimer désigne une exigence morale qui va nous amener à un comportement de solidarité prescrite, active, pour créer les conditions d’une vie décente pour l’étranger.

De fait en référence à d’autres textes, la préoccupation des droits de l’étranger va très loin : garantie de non discrimination, protection légale, droit de refuge, partage économique, droit au repos chabbatique…..

Si l’injonction présente dans ce texte insiste sur le comportement social et sur la nécessité de maintenir la justice (ne pas faire de tort, ne pas opprimer...), dans d’autres textes elle revient comme un leitmotiv : dans Vayikra, dans Chemot, dans Devarim, 24 ; il faut assurer l’égalité devant la justice, dans le travail et les salaires, dans les aides sociales….

En contrepartie, l’étranger a des devoirs envers le pays d’accueil mais ce n’est pas indiqué ici.

Je disais que ce n’est pas facile d’aimer l’étranger : on peut être tenté de le mépriser ou d’avoir pitié de lui avec une certaine condescendance, puisqu’il présente tous les signes de la faiblesse sociale et économique, peut-être même culturelle. Il est pauvre, il ne maîtrise pas la langue, il a perdu son ancrage social…
Mais ce serait l’expression d’un désir de domination que d’agir ainsi.
Et l’injonction est d’assurer à l’étranger toutes les garanties pour qu’il ne soit pas victime de discrimination, de brimade, d’exploitation…

En se référant à Rachi :
« si tu le lèses, lui aussi pourra te léser en te traitant à son tour de descendant d’étrangers ».
« le défaut dont tu es affligé, n’en fais pas reproche à autrui »

Et Rachi nous dit que si nous étions tentés de traiter l’étranger avec mépris ou condescendance, en profitant de la supériorité objective de gens installés, nantis, en sécurité dans leur pays et dans leur culture, l’étranger pourrait, en réponse à l’injustice dont il est victime de notre part, nous rappeler que nous avons des origines communes, et qu’il ne sert à rien de vouloir nous élever en le rabaissant.
De fait nous acceptons mal de nous voir reprocher notre propre faiblesse et Rachi a là un commentaire très moderne puisque à la racine du comportement injuste, il met en évidence le traumatisme d’une injustice subie, et la tentation d’exercer un pouvoir sur plus faible que soi.

En extrapolant à partir du commentaire de Rachi, on peut se demander si le souvenir des souffrances endurées (le souvenir de la souffrance due à l’oppression en Egypte) rend plus sensible et plus attentif à la souffrance d’autrui.
Est-ce-que ceux qui gardent en mémoire d’avoir été écrasés par l’injustice et la violence, sont capables de résister à la tentation d’exercer eux-mêmes l’injustice et la violence ?
La réponse est souvent non ; l’expérience et le souvenir de la souffrance ne disposent pas forcément à l’empathie et à la compassion.

Car la tentation pourrait être grande de faire subir à celui qui est en situation de faiblesse le même traitement que celui qu’on a subi, une fois que l’on a acquis un semblant de pouvoir et d’autorité ; ainsi s’évacue la pulsion de domination pour compenser la frustration accumulée.
Les études de psychologie montrent malheureusement que les victimes de violence peuvent être amenées à reproduire les mêmes comportements, et la tentation de la violence ne cède pas facilement aux efforts d’éducation ou de prise de conscience.

C’est parce que le respect de l’étranger, de ses droits et de ses sentiments, ne vient pas spontanément, par un mouvement naturel du cœur, qu’il est l’objet d’une injonction divine, qui transcende l’espace et le temps : ni opprimer ni humilier ni abuser de lui, mais l’aimer comme tout être humain.

Revenons au rappel de l’épreuve de l’Egypte :

Selon Nahmanide au XIIIème siècle, Rabbi Moshé Ben Nahman ou Ramban, le souvenir de l’épreuve de l’Egypte ne vient pas seulement rappeler des origines communes : il vient enseigner et rappeler comment les sociétés et les groupes humains cheminent et évoluent dans les soubresauts de l’Histoire.
La présence de l’étranger, qui vient résider dans une société différente, qui a quitté sa culture, sa langue, ses habitudes, et peut se sentir exclus, nous rappelle comment Dieu agit à travers l’Histoire, c’est-à-dire que son action du côté des opprimés vise à apporter la liberté : de même que Dieu a vu comment les Hébreux ont été persécutés en Egypte, et a infligé des catastrophes aux Egyptiens, de même, dit Nahmanide, Dieu voit les larmes des opprimés et son action dans l’Histoire vise à les sortir de leur oppression.
C’est une erreur de penser que les laissés pour compte de la société sont seuls, et que leur voix se perd.
A l’échelle individuelle, personne ne sait ce que les événements de la vie peuvent réserver : on peut tomber aussi, au bas de l échelle sociale, être dans le besoin, et avoir besoin de l’appui des autres.
A l’échelle collective, au cours de notre histoire nous avons pu constater que la roue tourne et que ceux qui ont été opprimés peuvent un jour détenir les clés du pouvoir.

Ainsi la parole « vous avez été des étrangers dans le pays d’Egypte » est moins un rappel qu’un avertissement et une recommandation : Dieu se tient du côté des persécutés ; et le souvenir d’avoir été sauvés de l’esclavage doit amener les Juifs à participer au dessein Divin et à apporter de l’aide aux opprimés.

L’homme doit agir, par une identité de comportement entre D et l’homme.
L’humanité de l’homme est d’être sensible à la faiblesse de tout autre, sans la lui reprocher ; c’est sa responsabilité de faire réussir l’exigence d’un surpassement par-delà les émotions immédiates (peur, rejet, mépris, méfiance..) pour atteindre une réelle fraternité. La codification des relations humaines doit s’appuyer sur des principes métaphysiques.
Voilà pourquoi les prescriptions de Michpatim doivent être directement liées à la Révélation de Yitro.

Car l’étranger représente l’essence même de l’être humain : n’oublions pas que le premier des étrangers dans la Bible, c’est celui qui est à l’origine des trois monothéismes, celui qui avait quitté sa terre d’origine, un apatride, un immigré : Abraham, qui met lui-même en pratique le comportement d’accueil fraternel, en recevant avec hospitalité les trois messagers divins.
De même le peuple d’Israël se constitue en peuple en devenant étranger, exilé en Egypte ; plus tard l’exil en Babylonie forge à nouveau l’identité juive.
La qualité d’étranger n’est pas seulement liée au passé d’Israël, c’est le propre de tout homme ; la qualité d’étranger rend manifeste la condition de tout homme sur la Terre.

Lévitique 25.

La Terre est la propriété de Dieu.
« Vous êtes des étrangers domiciliés chez moi »

Pas de relation de possession entre l’homme et la Terre ; l’homme est résident provisoire.
C’est rappelé par Franz Rosenzweig dans L’Etoile de la Rédemption ; la Terre est la résidence conditionnelle de l’homme, soumise à des clauses de justice et de paix.

A l’heure où s’abolissent les frontières, soit par une volonté politique (la construction de l’Europe), soit par la multiplication des échanges économiques et touristiques (la mondialisation) et où les instruments technologiques nouveaux que sont Internet, avec skype et la webcam, permettent d’effacer les distances géographiques, et de réduire le temps nécessaire au transport et à la diffusion d’informations, on peut se demander si la notion d’étranger n’est pas devenue anachronique.
Et pourtant si l’on prend l’exemple de la société française, les remous que suscitent dans les courants de l’opinion publique les décisions ou les mesures liées à l’accueil des étrangers, montrent que l’étranger est bien ressenti comme tel, hétérogène.
L’intégration des immigrés, pour peu que leur niveau culturel et social oblige la société à des politiques d’aides, provoque des crispations et des rejets.

Le commandement d’être juste à l’égard de l’étranger est d’une importance primordiale dans la Bible (répété 36 fois ou même 42 fois), sans doute parce que cela est difficile à réaliser, et que nous avons tendance à toutes sortes de faux-fuyants.
Voir le sort réservé à Sodome, dont l’une des tares était le comportement vis-à-vis des étrangers.
Léo Baeck (rabbin allemand mort en 1956, déporté à Theresienstadt, représentant du judaïsme libéral) rappelle dans L’essence du judaïsme, que ce commandement nous fait souvenir qu’ « aucun peuple n’est supérieur à un autre, aucune personne n’est plus sacrée qu’une autre ; nous sommes tous des étrangers et nous devons nous soucier les uns des autres ».

Ne pas maltraiter l’étranger est une mitzva qui est révélatrice de notre attachement à la responsabilité vis-à-vis des autres hommes, de notre détermination à affirmer le droit à la dignité de tout être humain.
Le comportement d’une société à l’égard des étrangers est révélateur de sa dimension d’humanité.