Paracha Ki Tissa 5774

Dracha prononcée par Marc Seroka le 14 février 2014

La paracha KI TISSA tombe cette année un 14 février ; coïncidence heureuse du calendrier, elle nous parle d’amour. Il s’agit cependant ici d’amours contrariées entre D. et son peuple élu, on peut même parler d’amour vache puisque cette  péricope nous conte, entre autres, la célébrissime histoire  de la faute du veau d’or : pour ceux qui n’ont comme référence que les Dix Commandements de Cecil B de Mille, précisons que ce n’est pas Satan ( personnage cité dans la Bible et incarné dans le film par le machiavélique Edward G Robinson) mais bien Aaron, le propre frère de Moïse, qui, à la demande des Hébreux, prend l’initiative de faire fondre leurs boucles d’oreilles  pour confectionner un veau d’or,  immédiatement consacré par l’assemblée en liesse qui célèbre cet adoubement par une gigantesque fête païenne !

 

Pendant ce temps Moïse, après quarante  jours et autant de nuits passés seul à seul avec D. au sommet du Mont Sinaï, s’apprête à redescendre vers son peuple avec la Tora pour souvenir et les tables de la Loi gravées sur des tablettes comme symbole.

 

Est-il  vraiment en retard sur les prévisions du retour, ou, comme le suggère le Midrach, Satan a -t-il créé la confusion dans l’esprit des Hébreux impatients ? Toujours est-il que les plus  véhéments et évidemment influents des Bnei Israël considèrent immédiatement le prophète comme perdu et ne perdent pas de temps à trouver un remplaçant à son D. décidément trop inconstant et si exigeant avec le peuple qu’il a pourtant élu.

 

 Ce faisant, l’assemblée galvanisée par ce putsch qu’elle croit salvateur, ne fait pas dans la dentelle en violant d’emblée pas moins de trois des dix Commandements (le deuxième, le troisième et le quatrième), que son guide n’a même pas encore eu le temps de lui ramener.

 

On a la fâcheuse impression que les Hébreux jouent  en quelque sorte sur les deux tableaux : prêts à suivre Moïse dans la quête insensée de la terre promise tant que les miracles divins se succèdent et leur permettent de ne pas perdre leur rêve de vue à moindres frais, mais délaissant cette opportunité à la première  anicroche pour se retourner vers une solution plus simple et surtout déjà connue avec le recours aux idoles qui était la norme chez les autres civilisations à l’époque biblique.

 

Attachons-nous ici à la symbolique du veau d’or et plus particulièrement à sa confection : de toute évidence pour une  génération d’esclaves égyptiens en fuite, l’influence encore récente  de la culture idolâtre de ses anciens maitres pour qui taureaux, vaches et veaux constituaient des symboles classiques, reste prégnante et le retour vers un fétichisme rassurant et facile est presque naturel  même si le choix du veau au détriment d’animaux adultes ressemble à un aveu implicite d’immaturité.

 

En revanche, la collecte de boucles d’oreilles comme source de matière première semble plus énigmatique : il ne devait  pourtant pas manquer dans le camp d’objets en or plus volumineux pour arriver à réunir plus aisément une quantité suffisante de métal précieux nécessaire à la fabrication d’une statue que l’on imagine volontiers monumentale !

 

Les anneaux d’oreilles étaient bien sûr portés majoritairement par les femmes comme ornement,  cependant le verset ( chap 32 v2) précise « détachez les pendants d’or qui sont aux oreilles de vos femmes, vos filles et vos fils ».

 

Or ces bijoux indiquaient également à l’époque le statut d’esclave de celui qui les portait : on pourrait voir donc dans la désignation de ces boucles d’or fondues puis reconstitués en un ruminant rédempteur, la  volonté d’Aaron d’affirmer, malgré le déconcertant  retour en arrière des Hébreux, le caractère inéluctable de leur libération obtenue de haute lutte par son frère et lui-même. A l’instar des marins qui  portaient une boucle d’oreille en or pour dit-on pouvoir payer le curé en cas de décès en mer, l’anneau d’or était aussi un pécule facilement transportable par des fuyards, donc tout ou partie de leur patrimoine : le fait de consacrer ce bijou, par ailleurs bien ancré dans la profondeur de sa chair,  à la fabrication d’une idole commune à tous  constitue de fait une preuve forte de l’engagement des rebelles envers ce projet éminemment transgressif vis-à-vis de celui qui les a libérés puis fait traverser tant d’épreuves.

 

 Le renoncement à de simples tablettes de pierre mais gravées par la main divine pour une statue clinquante et dorée érigée par l’homme,  consacre indiscutablement l‘affirmation du choix de la suprématie des biens matériels sur les biens spirituels :   cette lecture au premier degré doit évidemment être interprétée et nuancée à la lumière de l’exégèse biblique.

 

 Ne pas attendre le retour de Moïse et court- circuiter la réception d’une Loi menant à la félicité mais ce, au prix de préceptes souvent contraignants, pour préférer choisir une voie d’accès immédiate et sans contrepartie vers une autorité  divine, c’est choisir la facilité à la persévérance, l’instantané rémunérateur à la constance aléatoire.

 

Ce choix s’est déjà présenté à l’homme et ce, dès les premiers chapitres de la Genèse : Adam et Eve ont bravé l’interdit et mangé du fruit défendu de l’arbre de la connaissance, espérant une rétribution rapide et bon marché censée leur conférer un statut au moins égal à celui de leur Créateur omniscient. Chacun sait ce qu’il leur en a coûté et nous en mesurons chaque jour les conséquences en nous rendant à notre travail pour assurer notre subsistance.

Les mêmes cause reproduisant, c’est bien connu, les mêmes effets, les imprévoyants pécheurs idolâtres vont donc s’exposer au terrible châtiment  initié par Moïse lui-même et qui se soldera par la mort de 3000 d’entre eu, passés par le fil d’une épée maniée de main de maitre par les Lévites, seule tribu à ne s’être à priori pas corrompue à l’exception notable d’Aaron,  soldats impitoyables autant que ministres du culte et qui savaient visiblement aussi bien utiliser le glaive que l’encensoir.

 Ralliés à Moïse sous la bannière de l’amour de D., les Lévites reçurent pour consigne de n’épargner ni leur parents ni leur ami si celui-ci méritait la mort (chapitre 32 v 27) : « entre la justice et ma mère, je choisirai toujours ma mère » disait Camus : de toute évidence, les prêtres vengeurs n’avaient pas lu le philosophe.

 C’est qu’on ne  badinait pas  à l’époque avec le règlement et ce, même si l’anéantissement pur et simple de l’ensemble du peuple, initialement prévu par un D. particulièrement courroucé par cette infraction, a pu être évité  de justesse  après négociation  serrée avec son prophète, processus récurrent dans la Bible depuis Abraham sauvant Sodome de la destruction céleste après une âpre discussion avec le Créateur.

Quoiqu’il en soit, ce sanglant épisode marque un tournant important dans  l’histoire des Hébreux : on peut parler de faille ou de cassure et cela non seulement parce qu’il y a eu effectivement fracas au sens propre du terme à la fois des tables de la Loi et du veau d’or, mais aussi interruption brutale d’une relation entre D. et le peuple qu’il avait élu et qui perd ici une grande partie du crédit jusque là accordé ; à charge pour les générations futures et ce jusqu’à nos jours de mériter et justifier en permanence l’ultime chance que Moïse a arrachée in extremis en mettant sa propre existence dans la balance.(«  pardonne leur faute ou efface-moi du livre que tu avais écrit » verset 32  chap 32).

Adin Steinsaltz dans un  article consacré aux contes de Rabbi Nachman de Breslaw, inscrit l’épisode du veau d’or dans un plus large contexte de moments de rupture qui émaillent le récit biblique et qui sont autant de régressions spectaculaires alors qu’une sorte de plénitude semblait en vue et que la fameuse face cachée de D. semblait peut-être sur le point d’être enfin dévoilée.

A chaque fois la chute est brutale, mais jamais irrémédiable et elle constitue finalement un retour à un palier inférieur nécessaire au genre humain et plus particulièrement aux  juifs afin de monter encore plus haut vers une rédemption finale permettant de parfaire un monde par essence inachevé.

Chronologiquement le premier événement intervient juste avant le début de la Genèse et l’être humain n’est évidemment pas encore directement concerné :

 Selon la Kabbale, les forces célestes qui constituent alors le cosmos sont brisées et  à l’origine d’étincelles divines dont certaines permettent la création d’un paradis idéal gouverné par la spiritualité  alors que d’autres tombent inéluctablement vers le bas pour constituer une sorte d’enfer régi par des lois purement matérielles ; dès lors le destin de l’homme sera évidemment de tenter de s’extraire du second monde pour atteindre le premier.

Vient ensuite immédiatement  le récit du péché originel dont nous avons déjà parlé et le glissement inexorable du premier couple de l’humanité, ici encore concernée dans sa globalité, de la béatitude promise vers la déchéance annoncée pour eux et toute leur descendance.

La faute du veau d’or arrive en troisième : là également la promesse du don des tables de la Loi esquisse une forme de perfection pour le peuple élu, seul en cause désormais, perfection qu’il n’aura même pas le temps d’approcher en pervertissant cette offrande à grands coups d’impatience malsaine, de projet transgressif et de discours blasphématoire («  voilà tes dieux, ô Israël, qui t’ont fait sortir du pays d’Egypte » chap 32 v4).

Dernier moment critique,  la destruction du temple (matérialisation de la présence divine = «  chekhina » dans la réalité) et l’exil qui s’ensuit provoque une fêlure et une ouverture néfaste par lesquelles les forces du mal s’introduisent pour reporter « sine die » l’accession vers le Gan Eden que laissait pourtant entrevoir la construction de cette enclave sainte au cœur de Jérusalem. Là encore, les fautes d’Israël et le « yetser Hara » (mauvais penchant) des  hommes seront mis en cause pour justifier cette catastrophe.

Notons cependant que c’est uniquement à partir de cet ultime événement qu’un ennemi extérieur entre en jeu pour participer au malheur frappant le pécheur alors que celui-ci n’avait jusque-là que sa propre personne fautive vers qui se retourner, ce qui change évidemment la donne.

 Cette règle de l’ennemi malfaisant prévaudra désormais pour toutes les catastrophes qui s’abattront sur Israël, de l’expulsion des juifs d’Espagne en 1492, aux innombrables pogroms perpétrés dans tous les pays où les juifs ont trouvé refuge avec en sinistre point d’orgue la Shoah ou plus récemment les attentats meurtriers antisémites perpétrés à Munich, Tel Aviv, Toulouse  pour ne citer que trois villes.

Les persécuteurs changent au fil des siècles mais ces malheurs répétitifs ont en commun d’intervenir généralement alors qu’un avenir plus lumineux semblait pourtant s’offrir au peuple juif et de le ramener cruellement vers une réalité impitoyable ; à chaque fois il rebondit pour mettre le curseur encore plus haut et se donner les moyens de poursuivre son destin contrarié.

A la fin de la paracha (verset 32 ch34)  D.dit à Moïse venu implorer le pardon et la poursuite de la route vers la terre promise pour les survivants : «   le jour où j'aurai à sévir, je leur demanderai compte de ce péché." : selon Rachi et nombre de commentateurs, cela signifie que la faute du veau d’or sera toujours prise en compte pour chaque faute commise par la suite par les enfants d’Israël, et la punition aggravée en conséquence.

 Notre responsabilité dans la litanie des calamités tombant sur nos têtes avec une régularité effrayante serait-elle donc toujours engagée et celle de nos bourreaux diminuée d’autant ?

Se poser cette question obscène n’a désormais de toute évidence plus de sens et confine à l’indécence :  même si nous ne prétendons pas évidemment être parfaits et demeurons toujours tentés d’adorer le veau d’or lorsque cela nous arrange, nous n’avons objectivement pas à rougir de notre éthique ni de notre moralité et d’autant moins, comparées à celles d’autres peuples moins durement éprouvés par l’Histoire.

Il n’est donc plus de mise de considérer ces ruptures successives comme autant de paliers pour atteindre le paradis, mais de les prendre pour ce qu’elles sont : des entraves intolérables à la liberté fondamentale d’appartenir à un peuple, une culture, une religion qui sont notre essence même et dont les valeurs fondamentales sont la tolérance et le respect d’autrui.

Parallèlement,  les objectifs visés en ce début de deuxième millénaire  ne sont plus tant s’en faut, pour la majorité des juifs, l’accession au monde enfin réparé promis lors de la survenue de l’ère messianique : un simple et légitime droit, en Eretz ou en Diaspora, de vivre notre judaïsme sans contraintes, brimades ou agression suffira à notre bonheur pour le moment !

 Une fois ce pré-requis établi, il sera évidemment plus aisé d’élever notre niveau d’exigence personnelle afin d’entrouvrir enfin les portes du jardin d’Eden toujours entrevu, jamais atteint.