Paracha Ki Tetsé 5774

Dracha prononcée par Aline Benain le 5 septembre 2014

La disparition des lucioles.
Ki Tetsé 5774

A Hélène Rioux, de mémoire bénie, que le bonheur n’a jamais rendue insensible à la souffrance d’autrui.

Nous lisons ce Chabbat, dans le Deutéronome, la sidra Ki Tetsé où se poursuit la longue répétition de la Loi qui constitue l’essentiel de cet ultime livre de la Torah.
Ces lois concernent principalement les rapports entre les individus, au sein de la famille et plus largement en société.
A première lecture, on distingue mal l’économie générale de l’ensemble qui apparait d’abord passablement hétéroclite.
Si l’on envisage seulement les premiers versets du texte, se succèdent les injonctions concernant le sort de la captive de guerre (XXI, 11-14), le fils rebelle (XXI, 18-20), l’exécution du criminel (XXI, 22-23), la mitsva du nid (XXII, 6-7) et le commandement apparemment exclusivement pratique de construire un parapet sur le toit de sa maison (XXII, 8)1.
En même temps, certaines de ces lois, rédigées il y a environ 3000 ans, choquent puissamment et légitimement notre sensibilité de Modernes -la pratique de la lapidation, la condition faite aux femmes- tandis que d’autres sont la marque d’une exigence de justice historiquement très précoce -la protection accordée aux plus faibles et démunis, la veuve, l’orphelin et aussi l’étranger.
Ainsi le fil de ma lecture a-t-il été double : j’ai cherché à trouver une cohérence globale à cet ensemble apparemment disparate en même temps que des éléments qui permettent de tirer un enseignement de ce qui semble dans cette sidra, a priori, si loin de nous.  
Comme souvent avec les œuvres majeures, le texte est rapidement entré en résonnance avec d’autres et aussi avec une visite très bouleversante faite au cours de l’été.

Au chapitre XXI, versets 22 et 23, nous lisons :

« Quand un homme, convaincu d’un crime qui mérite la mort, aura été exécuté, et que tu l’auras attaché au gibet, tu ne laisseras pas séjourner son cadavre sur le gibet, mais tu auras soin de l’enterrer le même jour, car un pendu est une chose offensante pour Dieu, et tu ne dois pas souiller ton pays, que l’Eternel, ton Dieu, te donne en héritage. »

Le dilemme2 où se nouera la tragédie d’Antigone n’existe pas ici : la transformation en charogne du cadavre du criminel est inadmissible parce qu’elle serait remise en cause et insupportable atteinte à ce qui persiste en lui de dignité.Ne pas respecter cette dignité est « une chose offensante pour Dieu », une souillure et une forme de blasphème.
Comment ne pas entendre aussi dans ces versets, les vers de Villon qui, pour le dire autrement ne diront rien d’autre :
            « Frères humains qui après nous vivez,
            N’ayez pas contre nous cœurs trop endurcis »3

Nous lisons encore, chapitre XXV, versets 1, 2 et 3 :

« Si un débat s’élève entre des individus, ils se présenteront devant le tribunal et on les jugera : on déclarera innocent l’innocent, et le coupable celui qui a tort. Or, si le coupable a mérité la flagellation, le juge le fera coucher par terre et battre en sa présence, d’un nombre de coups proportionné à son délit. Il lui en infligera quarante, sans plus ; autrement, en dépassant ce nombre, on lui infligerait trop de coups, et ton frère serait avili à tes yeux. »

L’injonction est double, presque contradictoire, mais cette contradiction est porteuse de sens. La justice ne peut humilier c’est-à-dire s’attaquer au noyau irréductible de dignité qui se trouve en chaque être humain, fut-il un criminel.
J’ai visité cet été, en Avignon, une exposition intitulée La disparition des lucioles4. Elle présentait des œuvres contemporaines, souvent de grande qualité, dans l’ancienne prison Sainte-Anne, construite au pied du Palais des Papes. La prison a été fermée au début des années 2000 et est restée dans l’état dans lequel elle se trouvait alors. On pénètre dans l’exposition par le guichet des surveillants et, à partir de là, on traverse un à un les cercles de l’enfer.Albert Londres avait intituléle récit de sa visite au bagne de Cayenne, Dante n’avait rien vu5. Il n’était pas nécessaire d’aller si loin. C’est une chose de savoir ce qu’aujourd’hui encore la condition carcérale a d’insupportable en France, une autre que de s’en rendre compte de manière concrète. De voir le délabrement, la crasse, le confinement, la promiscuité. On suffoque et l’on a honte de ce qui a été fait aussi en notre nom, de ces quarante coups de fouet répétés chaque jour, chaque heure, chaque minute. Honte également en pensant que certains soirs d’été où le vent soufflait dans la « bonne » direction, les détenus devaient entendre la voix des comédiens qui dans la Cour d’honneur du Palais portaient témoignage de la plus haute culture, faisaient vivre le théâtre, inventé pour permettre à chacun et à tous collectivement de se connaitre et comprendre mieux.
« Quarante, sans plus » : il est une dignité irréductible de l’être humain, de tous les êtres humains, dont l’origine est à chercher au-delà de l’humain lui-même et qu’il n’est pas possible de remettre en cause.

La cohérence et la signification de cette sidra d’abord baroque et révoltante se laissent ainsi mieux saisir. On constate à travers chacune des situations décrites que le texte cherche à déterminer des cas d’espèce, à envisager chacune d’entre elles dans ces éventuelles spécificités, bien plus qu’à poser un commandement qui s’exerce de manière globale donc indifférenciée. Ce que nous devons retenir, ce qui s’impose à nous, indépendamment de ce que détermine le contexte de l’époque, c’est donc la nécessité de la nuance et du scrupule, le devoir de différenciation.
La sidra précédente, Choftim, indiquait l’objectif, l’horizon régulateur, « Tsedek, tsedektirdof »,« Justice, justice, tu poursuivras », Ki Tetsé propose une méthode.
Lajustice ne peut s’identifier exclusivement à la rigueur. Sous le soleil, il n’est de justice véritable que tempérée par la bienveillance, le sens de la nuance et la délicatesse. La justice n’est pas dans la radicalité. Cela ne veut pas dire qu’elle soit tiède, cela signifie qu’elle réside aussi dans le scrupule.
La justice, réduite à son attribut de rigueur et livrée à la radicalité s’apparente à l’idolâtrie. Elle s’arroge une prérogative que Dieu lui-même refuse.C’est, puisque nous évoquions Antigone, une forme d’ubris, cet orgueil métaphysique qui entraine, chez les Grecs, la tragédie.
Le scrupule, au contraire, parce qu’il traduit l’attention à autrui, le souci du noyau dur de sa dignité qu’il est interdit de s’acharner à détruire, ouvre les portes de la Techouva tant à celui qui en bénéficie qu’à celui qui le pratique.
En ce temps de l’année, tout particulièrement, où la Tradition invite à l’examen de notre conscience et de nos actes, où il nous est demandé de faire la paix avec les autres pour pouvoir la faire avec nous-mêmes et ce qui nous dépasse absolument, la leçon n’est pas inutile.

                            
                            Aline Benain.

[1] Pour un commentaire éclairant de cette mitsva, on peut se reporter à Yéshayahou LEIBOWITZ, Brèves leçons bibliques, Paris 2002, p.253-258.
[2] La question de la peine de mort elle-même ne se pose pas dans le contexte de l’époque. Elle est partout pratiquée. Encore convient-il de souligner que le Talmud a systématiquement entouré sa possible mise à exécution de tant de conditions que, de fait, elle est impossible à appliquer.
[3] François VILLON, Ballade des pendus, 1463, vers 1-2.
[4] Ce titre est emprunté à l’un des derniers articles de Pierre Paolo Pasolini, publié le 1er février 1975 dans Le Corriere della sera. Le catalogue de l’exposition est publié sous ce même titre chez Actes Sud.
[5] Reportage publié en 1924.