Paracha Houkat 5776 - La parole ou le bâton

dracha prononcée par Ruth Scheps le 26 juin 2015

 

LA PAROLE OU LE BÂTON

 

La paracha Houkat est en apparence l’une des plus hétéroclites et des plus énigmatiques de la Tora. Elle comporte non seulement le décret dit de la vache rousse (para adouma)[1], qui a fait couler tant d’encre, mais aussi les récits de la mort de Miriam, de l’interdiction faite à Moïse d’entrer en Israël, de la mort d’Aaron… Je me concentrerai ici sur l’épisode dans lequel Moïse frappe un rocher pour en faire sortir de l’eau –  au lieu de lui parler comme le lui avait demandé l’Éternel – et sur la sanction divine qui le frappe ensuite.

 

1. LA DEMANDE DE DIEU À MOÏSE


Voyons tout d’abord le contexte de la demande de Dieu à Moïse : après un périple de quarante ans dans le désert, les enfants d’Israël sont arrivés à Kadech, à la frontière de la terre sainte. L’eau manque cruellement, le peuple a soif et récrimine une fois de plus auprès de Moïse : « Pourquoi nous as-tu sortis d’Égypte pour nous conduire à cet endroit terrifiant ? »

 

Voici le passage que je me propose de commenter :

 

« Et l’Éternel parla à Moïse en disant : « Prends le bâton et rassemble le peuple, toi ainsi qu’Aaron ton frère, et parlez au rocher, en leur présence. Et il donnera ses eaux ; tu feras couler, pour eux, de l’eau de ce rocher, et tu désaltéreras le peuple et son bétail. »

 

Moïse prit le bâton de devant l’Éternel comme il lui avait ordonné. Puis Moïse et Aaron rassemblèrent l’assemblée devant le rocher, et il leur dit : Or, écoutez, ô rebelles ! Est-ce que de ce rocher nous pourrons faire jaillir de l’eau pour vous ? 

 

Et Moïse leva la main, et il frappa le rocher de son bâton par deux fois ; il en sortit de l’eau en abondance, et la communauté et ses bêtes en burent. »

 

a)    « Et l’Éternel parla à Moïse en disant : Prends le bâton et rassemble le peuple, toi ainsi qu’Aaron ton frère … » 

 

Pourquoi Moïse devrait-il prendre un bâton, si ce n’est pas pour frapper ? De nombreux commentateurs ont posé cette question. Parmi eux, Nahmanide prend en quelque sorte le parti de Moïse en rappelant un épisode survenu quarante ans plus tôt, dans lequel l’Éternel avait explicitement demandé à Moïse d’extraire de l’eau d’un rocher en le frappant (Chemot 17,6) ; Moïse pouvait supposer qu’il en irait de même cette fois. Mais une autre interprétation est possible si l’on garde à l’esprit que les bâtons ont toujours été utilisés par les humains de diverses manières – pour frapper certes, mais aussi comme aides à la marche et, plus intéressant encore, pour signifier le commandement.

Pourquoi l’Éternel n’aurait-il pas ordonné à Moïse de prendre un bâton simplement pour renforcer son leadership sur le peuple ? C’est ce que laisse entendre Rachi :

«  Que veut dire : avec lequel tu as frappé le fleuve ? Israël disait que le bâton ne servait qu’à punir, puisque c’est lui qui avait frappé les Égyptiens de plaies multiples, en Égypte comme sur la mer. C’est pourquoi il est écrit : avec lequel tu as frappé le fleuve afin qu’ils voient maintenant qu’il peut servir aussi pour le bien. » (Midrach Tanhouma 17,5).


b)    « … parlez au rocher, en leur présence.  Et il donnera ses eaux ; tu feras couler, pour eux, de l’eau de ce rocher, et tu désaltéreras le peuple et son bétail. »

 

L’Éternel demande ici à Moïse et Aaron de parler au rocher ; plus précisément, « à ce rocher », autrement dit un rocher que Moïse est censé connaître, pour la bonne raison qu’il a déjà eu affaire à lui quarante ans plus tôt, dans l’épisode que j’ai déjà évoqué brièvement. Moïse et les enfants d’Israël sont dans le désert, à Refidim et manquent d’eau. Le peuple récrimine contre Moïse, qui se plaint à Dieu :

« Le Seigneur répondit à Moïse : "Avance-toi à la tête du peuple, accompagné de quelques-uns des anciens d'Israël ; ce bâton, dont tu as frappé le fleuve, prends-le en main et marche. Je vais t'apparaître là-bas sur le rocher, au mont Horeb ; tu frapperas ce rocher et il en jaillira de l'eau et le peuple boira." Ainsi fit Moïse, à la vue des anciens d'Israël. » (Chemot 17, 5-6).

À l’époque, Dieu a donc bien ordonné à Moïse de frapper le rocher. Pourquoi lui demande-t-il maintenant de lui parler ? Entre les deux épisodes, quarante ans ont passé, toute la génération qui était sortie d’Égypte est morte dans le désert, sans avoir pu entrer en Israël… Génération d’un peuple encore dans l’enfance, en quête de signes et de miracles bien visibles et qui avait eu du mal à recevoir les Dix Paroles. La nouvelle génération n’est pas forcément plus docile, mais l’Éternel la juge suffisamment mûre, c’est-à-dire accessible aux codes du langage, pour entrer en terre d‘Israël et s’y établir en nation souveraine.

Néanmoins Moïse va, là encore, frapper le rocher et non lui parler. Peut-être ne se souvient-il plus de quel rocher il avait fait jaillir l’eau précédemment (pourtant c’était un rocher marquant, qui avait reçu la révélation de Dieu !) mais il se souvient sans doute que c’était en le frappant et non en lui parlant…

Toujours est-il qu’en demandant maintenant à Moïse de parler au rocher, l’Éternel le déstabilise et exige de lui une confiance inconditionnelle, faisant fi de ses repères rationnels. Mais le texte précise qu’il s’agit de parler au rocher « en leur présence » car le vrai destinataire de ces paroles, c’est bien évidemment le peuple. D’ailleurs Moïse ne s’y trompe pas et, au lieu de parler au rocher, il va parler directement au peuple.

 

c)    «… il leur dit : Or, écoutez, ô rebelles ! Est-ce que de ce rocher nous pourrons faire jaillir de l’eau pour vous ? »

Là nous pouvons nous demander à qui renvoie le terme « nous », sachant que le nous de majesté n’existe pas en hébreu, sauf pour quelques occurrences s’appliquant uniquement à Dieu…

 

2. LA FAUTE DE MOÏSE


J’en viens à présent à la grande question que pose tout ce passage : la nature de la faute de Moïse et sa sanction. En quoi Moïse a-t-il péché et sa faute méritait-elle un si lourd châtiment ?

Reprenons les faits en nous concentrant uniquement sur les actes et les paroles de Moïse :

« Moïse prit le bâton de devant l’Éternel comme Il lui avait ordonné. Puis Moïse et Aaron rassemblèrent l’assemblée devant le rocher, et il leur dit : Or, écoutez, ô rebelles ! Est-ce que de ce rocher nous pourrons faire jaillir de l’eau pour vous ? 

Et Moïse leva la main, et il frappa le rocher de son bâton par deux fois.»

Pour tenter de comprendre quelle fut la faute de Moïse, demandons-nous d’abord pour quelle(s) raison(s) il a frappé ce rocher au lieu de lui parler. Voici quelques hypothèses :

a)      Au lieu de s’adresser à la capacité d’écoute du peuple (en parlant au rocher), Moïse a voulu lui en mettre plein la vue (en frappant ce rocher). Or pour S.R. Hirsch le bâton est le signifiant du miracle tandis que la parole permet d’intérioriser la volonté divine et de prendre ses responsabilités vis-à-vis de la Révélation. Et selon Rachi, Moïse a ainsi échoué à « sanctifier Dieu devant les yeux des enfants d’Israël », ce qu’il aurait accompli s’il avait fait jaillir l’eau par sa seule parole.

b)      Moïse a voulu s’attribuer au moins partiellement le mérite de faire jaillir l’eau du rocher, ce que suggère le nous emphatique qu’il utilise. Son attitude aurait alors été plus arrogante que responsable…

c)      Moïse a frappé ce rocher de manière impulsive, sous le coup de la colère contre le peuple qu’il traite de rebelle. C’est l’opinion de Maïmonide.

d)      Moïse a frappé ce rocher en se souvenant de l’événement survenu quarante ans auparavant, au cours duquel, à la demande de Dieu, il avait effectivement frappé un rocher qui avait alors donné de l’eau…

Alors quelle a été la faute de Moïse aux yeux de l’Éternel, celle qui lui a valu l’interdiction d’entrer en Israël ? En réalité on ne le sait pas vraiment et Léon Askénazi (Manitou) a dénombré pas moins de dix-huit hypothèses à ce sujet.

Dans le texte il est dit : « Parce que vous n'avez pas eu confiance en Moi pour Me sanctifier aux yeux des enfants d'Israël.» Dans ce passage, ce que l’Éternel n’avale pas, si j’ose dire, de la part de Moïse, c’est son manque de foi et non une désobéissance ponctuelle ou un accès de colère. Si Moïse avait vraiment eu foi en Lui, c’est-à-dire en l’invisible, il aurait cru au pouvoir de Sa parole. C’est un Dieu blessé qui parle ici : en frappant le rocher, c’est comme si Moïse avait frappé Dieu lui-même (la fente qui s’ouvre dans le rocher serait-elle une métaphore du cœur brisé de Dieu ?). Mais de la fente du rocher brisé (ou du cœur brisé de Dieu) jaillira l’eau, source de la vie… Et le peuple pourra étancher sa soif.

 

3. LA SANCTION DIVINE

 

Pour en venir maintenant à la sanction divine, notons qu’elle s’applique uniquement à Moïse – alors qu’il a toujours agi en vue de la survie du peuple rebelle qui, lui, allait pouvoir entrer en Israël... Par ailleurs tout se passe comme si la sanction ne faisait que confirmer une sentence divine énoncée quarante ans auparavant, lorsque l’Éternel avait déterminé que toute la génération qui était sortie d’Égypte et avait reçu la Tora mourrait dans le désert avant de rentrer en terre sainte – à l’exception des deux explorateurs Kalev et Yehochoua (Bamidbar 14,30).

Moïse a alors beau jeu de se plaindre à Dieu, et un midrach lui fait dire : « C’est un complot que tu as fomenté contre moi ! » Mais dans un autre midrach, Dieu compare Moïse au berger d’un troupeau qui s’est perdu ; le berger veut entrer au palais royal mais le roi l’en empêche en disant : « Quand le troupeau qui t’a été confié sera retrouvé, toi aussi tu pourras être admis. » Façon de dire que puisque la génération conduite par Moïse est restée dans le désert, lui-même devra y rester aussi, en tant que chef à qui il incombe de partager le sort de son peuple. 

Au vu de tous ces commentaires, continuer à se demander si Moïse est coupable ou innocent, et si la sanction qui le frappe est juste ou exagérée, n’est-ce pas se montrer trop simpliste ? Comment échapper à ces jugements à l’emporte-pièce et rendre justice à la complexité de la situation ? Je tenterai de le faire en posant la question autrement : envers qui ou envers quoi  Moïse a-t-il fauté ? Question d’autant plus intéressante qu’elle admet plusieurs réponses non exclusives :

-      envers le peuple, Moïse a commis plusieurs fautes : il s’est mis en colère contre lui et l’a sous-estimé en misant sur ses tendances superstitieuses plutôt que sur ses capacités de compréhension ;

-       envers Dieu, il a manqué de confiance en recherchant des preuves visibles de Sa puissance, échouant ainsi à Le sanctifier ;

-       envers lui-même, il a manqué de fidélité à sa propre histoire en oubliant quel était le bon rocher…

-      envers le rocher, élément du monde matériel, Moïse a imposé sa volonté par la force, une attitude que le hassidique R. de Berditchev met en parallèle avec les durs mots de reproche adressés par Moïse à son peuple. S’il avait vraiment été un juste (tzaddik), il aurait su établir une relation harmonieuse à la fois avec son peuple et avec la nature. Le R. de Berditchev, un écologiste avant la lettre ?

 

Une dernière remarque avant de conclure : si nous considérons rétrospectivement les grandes étapes du devenir peuple chez les enfants d’Israël, nous voyons qu’elles ont toujours été conditionnées par des gestes ayant pour résultat d’ouvrir un élément unique pour en faire sortir du nouveau.

Lors de la sortie d’Égypte, l’Éternel a fendu la Mer Rouge pour livrer passage aux Hébreux (guidés par Moïse) et l’a refermée derrière eux, sur les Égyptiens lancés à leur poursuite. Il fallait que la mer s’ouvre pour qu’en sorte la multitude susceptible de devenir un peuple. Plus tard, lorsque Moïse est redescendu du mont Sinaï en apportant au peuple les premières Tables de la Loi, il les a brisées après avoir constaté que le peuple s’était livré à l’idolâtrie pendant son absence. Mais cette brisure sera féconde pour Israël puisque Moïse retournera chercher de nouvelles Tables, porteuses d’une Loi que le peuple pourra accepter, devenant ainsi le peuple de l’Alliance. Enfin, dans Houkat, Moïse a frappé un rocher qui s’est ouvert, laissant jaillir l’eau dont le peuple avait besoin pour survivre dans le désert et poursuivre son aventure sur la terre d’Israël, devenant ainsi un peuple autonome. Ainsi c’est d’une brisure que procèdent les trois grandes étapes de la constitution biblique d’Israël : 1° se reconnaître soi-même comme peuple ; 2° être reconnu comme peuple par Dieu ; 3° être reconnu par les autres peuples comme un peuple autonome. Comme le chante Leonard Cohen (Anthem), « There is a crack, a crack in everything / That’s how the light gets in », il y a une fêlure, une lézarde en chaque chose, c’est par là que la lumière rentre.

 

Cela étant, que pouvons-nous dire de plus quant à l’interdiction faite à Moïse d’entrer en Israël ? Peut-être simplement qu’elle n’est pas entièrement compréhensible ! Il y a certes un midrach dans lequel Dieu dit à Moïse pour le réconforter :

« Cela rehausserait-il ta gloire de conduire une nouvelle génération dans le pays après avoir fait sortir six myriades d'Égypte et les avoir enterrées dans le désert ? À présent les gens vont dire que cette génération du désert n'a pas part au monde futur. Reste donc auprès d'elle, pour pouvoir, après la résurrection, entrer avec elle en terre promise. »

Autrement dit, demain on rase gratis – sauf que demain c’est après la résurrection ! Moïse aura-t-il été consolé par cette promesse ? Nous ne le saurons jamais, pas plus que nous ne saurons quelle a été la vraie faute de Moïse, celle pour laquelle il a été sanctionné. Dans le doute, reconnaissons simplement que les critères divins sont hors de portée des humains... Cela ne nous rappelle-t-il pas la para adouma, la vache rousse du début de notre paracha ? Tous les commentaires qui tentent d’expliquer pourquoi les cendres d’une vache rousse contenues dans un bain rituel purifient celui qui s’est rendu impur par contact avec un cadavre, finissent par buter sur un obstacle infranchissable : l’incommensurabilité des logiques respectivement humaines et divine ; et la plupart finissent par admettre que la grandeur divine, aussi incontestable qu’un axiome, réside précisément dans le fait qu’elle outrepasse toute possibilité humaine d’en rendre compte, autrement qu’en l’acceptant de façon inconditionnelle.

 

Ruth SCHEPS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




[1] Celui qui s’est rendu impur par le contact avec un cadavre devra se purifier par un bain rituel contenant les cendres d’une vache rousse.