Paracha Houkat 5774

Dracha prononcée par Jeanne Favrat le 27 juin 2014

La paracha de Chabbat dernier, Qorakh, relatait l’épisode d’un malaise dans la communauté quant à l’autorité de Moché et d’Aaron. Et aujourd’hui, la paracha Houkat commence par un ordre de Dieu à Moché et Aaron d’ordonner eux-mêmes au peuple de leur choisir une vache rousse pour rendre pur un acte impur. Zot houkat hatora (c’est une loi de la Tora).

Houkat  est l’état construit de hoq, loi, qui vient de la racine hqq  signifiant « graver ». Ce qui souligne l’importance de la loi écrite qui doit résister au temps. Les sages du Talmud disent que l’écriture s’efface alors que ce qui est gravé demeure. A l’époque, les lois sont édictées par les  rois. En observant les fresques des temples égyptiens, les archéologues ont découvert que le sceptre du Pharaon se terminait par une pointe en forme de stylet. Et justement sur l’un des murs du temple de Karnak est gravé un décret. Ceci confirme que l’un des   pouvoirs du pharaon qui consistait à édicter des lois, lui donnait aussi la responsabilité de les graver lui-même sur un mur public. Ainsi le peuple en s’y référant dans un face à face quotidien,  développait une tension  vers  la réalisation de l’unité du peuple. Dans le texte biblique, la loi  édictée par Dieu, a d’abord été apprise par cœur, ensuite elle a été écrite et toujours recopiée dans la Tora de siècle en siècle. Avec le hoq, deux autres sortes de lois existent dans le judaÏsme mais je ne m’y attarde pas. 

 Houkat ha Tora -  une loi de la Tora.Ce qui signifie qu’elle ne se discute pas et se reçoit comme venant directement de Dieu. Le mot hoq apparait pour la première fois dans berechit, 47, 22. Il s’agit d’une loi au bénéfice des cohanim. Dans le livre des Jg 5 ,9-14, Mehoqeq est le nom donné au législateur. Dans Devarim (Deutéronome),  le roi reçoit la loi de Dieu au même titre que ses sujets et ils s’y soumettent ensemble. C’est ce qui distingue Israël des autres nations  qui attribuent la souveraineté suprême au roi. Ainsi  Israël apparaît dans l’histoire des nations comme le premier si ce n’est le seul à s’être  constitué en peuple à partir du point central de la foi au Dieu unique. Ce qui en fait sa particularité.

 Dans Houkat il  est demandé au peuple de choisir para adouma (une vache rousse ), temima  (parfaite), acher ‘ein ba mous (sans aucun défaut), acher lo’’ala’ aléha ’ol (qui n’a pas porté le joug). Il s’agit donc d’une vache totalement rousse. Si elle n’a que deux poils noirs elle est disqualifiée, dit le talmud. Elle doit avoir une anatomie et une couleur parfaites et posséder  la vigueur d’une jeune vache qui n’a pas encore été soumise au travail.

 Pourquoi une vache rousse ?... D’abord parce que la couleur rousse est une couleur qui par son exception, intrigue en laissant pressentir une puissance invisible. Dans la plupart des  religions méditerranéennes anciennes, une vache rousse ou un animal roux entrait dans la célébration de rites magiques, donc idolâtres. Une fois de plus on trouve dans le texte biblique les indices d’un terrain dans lequel Israël s’est enraciné, gardant des coutumes qui existaient bien avant lui tout en les transcendant d’un nouveau sens : la relation au Dieu unique. 

 La vache rousse dont il est question dans la paracha  devait être égorgée à l’extérieur du camp. A Jérusalem, elle le sera sur le Mont des Oliviers face au Temple. Un commentaire talmudique indique que depuis cet endroit, face à  la colline de Sion, et à partir de l’entrée de la porte de ville, une enfilade d’ouvertures s’alignait jusqu’à l’entrée du Temple, visible donc depuis le Mont des Oliviers. La  réalité invisible de la présence de Dieu au milieu de son peuple s’inscrivait dans l’architecture même, développant ainsi  dans l’espace une  ligne droite  conduisant à la source de l’unité du peuple.

 La vache rousse  égorgée, était entièrement brûlée avec ‘ora (sa peau), besara sa chair, dama (son sang) et al picha’ (avec sa bouse).  Mais  on jetait en même temps  dans le feu du bois de cèdre (étz ‘eréz), de l’hysope (ézov) et de l’écarlate (toléot). Le cèdre est un des arbres les plus majestueux et les plus hauts. Quant à ézov, si vous allez à  mahané yehouda à Jérusalem  demander  de l’ésov, on vous donnera de la marjolaine. C’est une herbe  basse que l’on retrouvait en bouquet à Kippour pour les aspersions. On lui attribuait une fonction  purificatrice. L’écarlate c’est la couleur du péché, et aussi de l’énergie animale. Ainsi le sacrifice de la vache rousse était-il accompagné de végétaux, transcendés  dans leur matière même par une symbolique dont chacun peut facilement saisir la signification. Comme pour tout sacrifice, celui de la vache rousse évoque l’opération qui consiste à passer d’un état désarticulé par les puissances  de mort vers un nouvel équilibre invisible. La cabale voit dans les sacrifices entièrement brulés, un changement de forme et de substance qui laisse un vide, en tension   vers une plénitude. Quant à l’eau  que l’on retrouve dans le sacrifice de la vache rousse,  elle possède dans sa substance même, la fonction de prendre toutes les formes. Elle  purifie, tout en ayant une étonnante puissance germinative. C’est pour cela qu’on la retrouve dans les rites de toutes les religions.

 Les cendres de la vache rousse étaient dissoutes  dans de l’eau de source, sans doute de l’eau vive puisée à la source de Siloé au fond de  la vallée du Cédron qui sépare la colline du Temple du Mont des Oliviers. Le mélange de cendres et d’eau de source permettait d’obtenir l’eau lustrale, eau que  l’on retrouve aussi sous le nom d’eau de vie dans les rites magiques des premières religions. Sept aspersions jetées sur celui qui s’était rendu impur en touchant un cadavre, lui permettait d’être reconnu à nouveau pur. Par contre,  celui qui préparait l’eau lustrale devait être pur mais l’accomplissement de cette fonction le rendait impur. C’est là tout le paradoxe de ce commandement difficile à comprendre aujourd’hui.  

 Aujourd’hui, le hoq de la vache rousse  n’existe plus pour nous puisque le Temple est détruit. Alors Pourquoi l’étudier encore ?

 Son étude nous fait pénétrer le sens d’une coutume traditionnelle qui créait une obligation en fonction d’un jugement ancien. Nous pouvons aujourd’hui tenter de le décrypter par l’étude des commentaires talmudiques. Mais le temps manque pour en aborder quelques uns ce soir. Ils le seront peut-être dans les drachot de demain ? Je voudrais seulement évoquer le titre d’un livre de David Banon : Le bruissement du texte. Le bruissement éveille l’attention.  Il fait vibrer les fibres internes de celui qui aujourd’hui est en recherche de sens dans le face à face avec un  texte ancien qui garde caché en lui une nouveauté de sens pour aujourd’hui. Les générations qui nous ont précédées nous transmettent  un message qui, même devenu obsolète pour notre temps, n’en est pas pour autant dénué de sens. Un commentaire rabbinique  nous apprend qu’un verset biblique n’est jamais vide de sens : «  si tu trouves que le verset est vide de sens, ce n’est pas le verset qui est vide de sens, c’est toi qui es vide de sens ! ». C’est donc un devoir de s’efforcer d’entrer dans l’apprentissage des  méthodes de raisonnements talmudiques, toujours valables à travers le temps.

 Mais dans cette dracha j’ai voulu surtout chercher à saisir ce qui animait la vie des générations qui nous précèdent. Elles ont adhéré à ce commandement  de la vache rousse  à une époque où l’Ecriture n’étant pas répandue, la liturgie exprimait l’unité nationale. Et ceci nous permet en comparaison, de  jauger l’ardeur de notre adhésion personnelle aux mitzvot de vie pour aujourd’hui ainsi que l’authenticité de notre degré d’adhésion et de participation personnelle et communautaire aux célébrations liturgiques. En lien avec les actes que nous posons aujourd’hui, la liturgie  se révèle être encore et toujours, la  sève de vie de notre unité, de notre identité collective.  Le Judaïsme n’étant pas une doctrine mais l’objet d’une inlassable étude, il nous met en piste pour une  rigoureuse recherche de mise en pratique à l’horizontale et à la verticale, qui nous fait passer du champ du visible à celui de l’invisible, du connaissable à l’insaisissable. Dans les textes bibliques, la pureté n’est pas à confondre avec la sainteté, mais elle l’accompagne dans la volonté de vivre  une authenticité dans l’agir. N’est-ce pas la particularité du peuple juif ? En tension constante vers un accomplissement tout aussi particulier et unique ? Non sous-tendu par le développement d’une estime de soi déréglée,  mais dans la responsabilité d’une énergie à diffuser pour faire advenir un germe d’unité au sein d’une humanité  universelle ? Désir aussi utopique que... réel !

 Alexandre Safran, qui fut  grand rabbin de Genève, a écrit : (j’espère ne pas en déformer le sens car je cite de mémoire): « Initialement, le Créateur a formé une pointe, une nekouda (tiré du Tikounei ha Tora 21, 62 a). Une nekouda est l’essence de tout. Elle contient tout. Elle constitue un état originel de la réalité totale et unique, matérielle, spirituelle, physique et morale. La nekouda a éclaté et la Tora en est sortie. Elle a explosé et le monde naturel a surgi.  La Tora et la nature  sont donc étroitement liées. Dieu regarda la Tora et il créa le monde. D’où la Tora a précédé le monde.  Pourquoi ? Pour que le monde la réalise !   »