Paracha Emor 5774

Dracha prononcée par Marc Seroka le 3 mai 2014

La Paracha de cette semaine, comme la majorité de celles du Lévitique, regroupe un ensemble de lois et de prescriptions : ainsi sont abordées ici, entre autres, les prérogatives et les contraintes des Cohanim (les prêtres).

Parmi les interdictions concernant ceux dont la tâche consiste à servir d’intermédiaire entre D. et le peuple, figure en premier lieu celle d’être en contact de quelque manière que ce soit avec les morts.

Si pour un Cohen de base, ce commandement peut être enfreint lors du décès de ses parents ou de proches afin de leur rendre hommage, le verset 11 précise que, même pour cette raison, le grand prêtre (le Cohen Gadol dont la fonction n’existe plus puisque le troisième Temple n’a pas encore été reconstruit) n’est pas autorisé à pénétrer dans un cimetière sous peine d’être immédiatement déclaré impur et de ne plus pouvoir assurer son service dans le Temple comme le prévoit sa fonction. La seule exception à cette règle intangible concerne le cas du Cohen Gadol trouvant un mort sur sa route sans personne d’autre que lui pour l’enterrer (Met mitzva).

La Talmud raconte également que lors de la mort de Juda Hanassi (compilateur de la Michna de l’époque des Tannaïm aux alentours de 200 après J-C) les lois d’impureté rituelle au contact d’un cadavre furent suspendues pour la journée : cette décision devrait en toute logique s’appliquer lors du décès de tout maitre ou docteur de la Loi afin que ses disciples, même s’ils sont cohanim, puissent lui rendre un dernier hommage.

La notion de pureté qui sous-tend ces lois immuables mérite évidemment d’être précisée : il ne s’agit en l’occurrence pas d’un péché au sens strict, c’est-à-dire résultant d’une mauvaise action ou d’un comportement illégal, mais bien d’un simple état déficitaire procédant d’une mise en contact directe ou indirecte avec un défunt et qui délégitime temporairement l’officiant ; ce dernier devra se soumettre au rituel du bain purificateur (le miqvé) afin de restaurer son statut initial.

Cette philosophie, qui privilégie ostensiblement la vie plutôt que la mort, caractérise le judaïsme et était novatrice à l’époque des religions païennes (notamment égyptienne) pour qui il était habituel d’associer intimement les vivants aux morts en enterrant par exemple les serviteurs encore en vie avec leurs maitres habillés en tenue d’apparat et accompagnés de leurs meubles et objets favoris.

Parmi les causes d’impureté pouvant également affecter les prêtres mais aussi les hommes en général figure le contact avec le sang, certes fluide vital par excellence mais dont l’extravasation hors du corps humain a presque toujours une signification funeste.

Le cas particulier des menstruations féminines ne fait pas exception malgré le caractère pourtant régulier et non pathologique du phénomène : le judaïsme associe en effet les saignements de la muqueuse utérine d’une femme non fécondée à une forme de deuil, celui d’une absence de fertilité qui cumulée cycle après cycle peut aboutir à la stérilité, véritable malédiction qui frappe entre autres Sarah, Rebecca et Rachel dans la Genèse.

Ainsi le retour de la période des règles, témoin d’une inexploitation d’un potentiel de création vitale, sera là aussi obligatoirement suivi d’une purification par le bain rituel afin de laver l’impureté qui, sans être là aussi synonyme de faute, participe toujours plus ou moins au sentiment d’inutilité et de culpabilité de la femme qui n’a pu enfanter, même si l’évolution des mœurs a raréfié cette perception de nos jours.

Il va d’ailleurs de soi que les concepts de pureté (tahara en hébreu) et d’impureté (touma) ont bien évolué depuis l’époque biblique et notamment depuis que le Temple de Jérusalem n’existe plus : l’association de la pureté avec la vie et de l’impureté avec la mort demeure cependant le canevas primaire sur lequel des distinctions plus nuancées peuvent se greffer.

A l’image de l’or extrait des rivières et tamisé plusieurs fois afin d’en obtenir la fraction la plus proche du métal précieux, la pureté comme concept religieux se conçoit comme l’absence totale de mélange entre le divin et le sacré : la fonction suprême d’intermédiaire entre les deux étant donc dévolue aux Cohanim, leur tâche sacrée consistait à permettre le franchissement d’une barrière protectrice virtuelle érigée entre l’univers de la plus haute sacralité (le Temple où ils exerçaient leur ministère) et un monde profane par essence souillé par les contingences mêmes de l’existence humaine et ce depuis l’épisode du péché originel.

Au nom de cette séparation inconditionnelle, le texte indique également que le Cohen ne devait souffrir d’aucune sorte d’infirmité ou malformation physiques, qu’une longue liste énumère du verset 18 au verset 21 : cette limitation peut paraitre parfaitement inique à première vue d’autant qu’elle fait immanquablement écho au même type de restriction imposée aux animaux destinés aux sacrifices divins, qui figure à plusieurs endroits dans la Tora.

Cette idéologie sacerdotale de la pureté physique nous met, nous juifs, mal à l’aise évidemment parce qu’elle nous renvoie immédiatement aux théories racistes et eugénistes prônées par les nazis durant la seconde guerre mondiale : il faut bien sûr passer outre cette interprétation au premier degré et chercher comme d’habitude le sens caché du texte.

Pour ce faire, il est indispensable de se figurer l’importance du Temple dans le judaïsme d’avant la seconde destruction par les Romains en l’an 70 de notre ère : cette centralité et la fonction même du Temple qui fonctionnait comme une immense machine à laver les souillures perpétuelles du peuple juif par le biais de la prière et des sacrifices, imposait que les hommes consacrés depuis leur plus jeune âge à ce travail d’expiation et de repentir soient eux-mêmes indemnes de toute salissure et se rapprochent au plus près de la perfection suggérée par la formule « D. créa l’homme à son image » de la Genèse.

Ainsi le « Cohen Gadol » était-il le seul à pouvoir pénétrer dans le Saint des Saints le jour de Yom Kippour afin d’implorer « en live » le pardon divin pour l’ensemble du peuple : son habit comme son âme se devaient évidemment d’être immaculés en ce jour sacré.

L’obligation du « zéro défaut » exigée par le texte ne doit donc pas être simplement ramenée à une injuste exclusion des défavorisés par la nature pour les hautes tâches mais plutôt comme l’obligation, pour les serviteurs de D., d’une sorte de quintessence morale matérialisée par un physique exempt de tout défaut.

La Guemara Yoma enseigne ainsi que le Cohen Gadol devait réunir un ensemble de qualités physiques, morales e spirituelles mais aussi matérielles afin d’être digne de l’honneur qui lui était échu : cela sous-entend donc que le grand prêtre devait, outre ses qualités intrinsèques, soit être issu d’une famille riche soit être comblé de biens par l’ensemble de la communauté des Bnei Israël, s’il avait la malchance de naitre pauvre.

Dans les deux cas, la condition requise était bien que les préoccupations matérielles ne devaient pas l’affecter afin qu’il puisse se consacrer exclusivement à son sacerdoce et non pas que la fortune soit la résultante exclusive de son statut de grand prêtre.

Par ailleurs les Cohanim avaient l’interdiction d’épouser une prostituée, une femme déshonorée (par exemple violée) ou répudiée par son mari ; la proscription devient encore plus étroite pour le Cohen Gadol qui ne saurait prendre pour épouse qu’une vierge «  d’entre son peuple » (verset 13).

Ces restrictions qui, là encore peuvent nous apparaitre sectaires, machistes voire réactionnaires à l’aune des mœurs actuelles, prennent plus de légitimité une fois remises dans leur contexte historique et dans le cadre de la transmission généalogique de la prêtrise chez les juifs de cette époque : la garantie de pureté des enfants des ministres du culte, destinés à succéder à leurs pères, était forcément plus grande si la mère était elle-même indemne de toute souillure supposée.

L’aristocratie sacerdotale issue d’Aaron, frère de Moïse, intronisé premier grand prêtre par D. lui-même après la sortie d’Egypte, s’est ainsi perpétuée de génération en génération et, en dépit des innombrables pérégrinations et vicissitudes du peuple juif à travers le monde et les âges, continue de survivre et de faire sens puisque les honneurs accordés aux Cohanim, mais aussi les obligations afférentes, perdurent pour les Cohen Cahen ou autres Kohn et Kahn dans toutes les synagogues de la planète.

Cependant le nom ne fait pas tout et pour prendre un exemple récent qui va vous parler, si le statut de Cohen d’un Zadoc Kahn, grand rabbin de France de la fin du dix-neuvième siècle ne prête évidemment pas à discussion, il n’en va pas de même pour un de ses lointains parents lui aussi dénommé Kahn mais auquel l’adjonction de Dominique Strauss en préfixe suffit à lui enlever toute crédibilité comme modèle de vertu et de probité, qualités pourtant indispensables pour prétendre descendre légalement d’Aaron le juste.

C’est pourquoi, et aussi en raison des innombrables traductions, translittérations, déformations ou oublis, sans compter les inévitables conversions volontaires ou forcées, ayant affecté la transmission des patronymes durant l’interminable galout (exil) de la diaspora, le gage tangible de l’inclusion à la caste des prêtres ne saurait être uniquement apporté par le simple nom de famille : le témoignage oral transmis « ledor vador » est souvent le meilleur garant de validité et nombre de Cohanim font également figurer la preuve de la bénédiction sacerdotale sur leurs pierres tombales.

La probabilité que les vrais Cohanim descendent tous d’Aaron comme le veut la tradition, est évidemment infime, cependant une étude génétique menée par l’Université de Haïfa en 1999 semblerait confirmer cette hypothèse : partant du principe que tous les membres d’une lignée patrilinéaire (comme c’est le cas des Cohanim qui se succèdent de père en fils) se transmettent obligatoirement un même chromosome (le Y évidemment), l’enquête a démontré qu’un nombre significatif de traits distinctifs portés par ce chromosome Y se retrouvaient régulièrement dans le patrimoine génétique des sujets concernés, ce qui suggérerait une ancestralité commune.

Dix ans après la mise en évidence de cette signature génétique connue son le nom de «  haplotype modal de Cohen », la très prestigieuse revue Américaine  Human Genetics  de juillet 2009, publie les conclusions d’une dizaine de chercheurs israéliens, américains et russes, qui signent une nouvelle étude plus poussée du lignage chromosomique Y de familles Cohen, et qui postulent là aussi l’existence d’un ascendant commun ayant vécu au Proche Orient il y a 3200 ans soit la date estimée par la tradition pour l’Exode Biblique.

La mariée semble évidemment trop belle et les résultats de ces études confirmant l’existence d’une filiation Aaronite unique sont évidemment à prendre avec beaucoup de précaution : cependant ils corroborent le sentiment implicite que la transmission orale aussi bien qu’écrite est une habitude profondément ancrée dans l’ADN (pour demeurer dans la génétique) du peuple juif, ce qui a indéniablement permis à cette communauté de survivre à travers les âges malgré toutes les tentatives pour l’anéantir ou l’assimiler.

Peut-être devons-nous aussi y voir symboliquement la preuve que le respect et l’observance de règles si nombreuses et si difficiles à concilier avec la vie moderne conditionne malgré tout notre pérennité au sein d’une humanité souvent hostile et dans le meilleur des cas indifférente à notre égard : « naassé venichma », «nous ferons et nous entendrons » (c'est-à-dire nous comprendrons) s’exclament les Hébreux dans l’Exode ; la tribu Levi (celle de Moïse et d’Aaron) distinguée parmi les autres mais aussi les membres des onze autres tribus qui ont accepté, certes souvent contraints et forcés, de respecter ce commandement, ont fini par obtenir la réponse en recevant la Tora et la récompense en foulant la terre promise : au fond avons-nous en définitive tant à perdre, en nous inspirant de la conduite de nos aïeux et en laissant la part belle au rêve d’un monde enfin apaisé où nous pourrions vivre le judaïsme que nous avons choisi en paix ?