Paracha Chemot 5774

Dracha prononcée par Jeanne Favrat le 20 décembre 2013

Chabbat dernier, nous avons terminé la lecture du livre de Berechit, la Genèse.

Ce Chabbat commence celle de Chemot, l’Exode.  Au chapitre 3, un texte très connu : Moïse et la vision d’une flamme de feu au milieu d’un buisson  qui ne se consume pas. S’y trouve une section de verset que juifs et non-juifs connaissent par cœur en français mais aussi en hébreu : « ehyé acher ehyé ». Or chacun sait qu’il s’agit de l’un des versets les plus intraduisibles ! Il a donné naissance à d’innombrables commentaires rabbiniques, de nombreuses exégèses chrétiennes…Et cependant, la recherche de sens demeure infinie.

 Ehyé acher ehyé, ce sont ces trois mots du verset 14 que j’ai retenus  pour cette dracha, tout  en les reliant à un  verset qui les précède et à celui qui les suit.

 Au début du chapitre 3,  Dieu se présente  à Moïse en disant :

« Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. »

Puis Dieu demande à Moïse d’aller en Égypte en son Nom pour en  faire sortir  ses frères et Moïse lui répond : « Mais si les enfants d’Israël me demandent qui tu es, répondrai-je : - C’est le Dieu de nos pères qui m’envoie ? » Et c’est alors que Dieu lui dit : « ehyé acher ehyé. »

 Ehyé acher ehyé énonce donc le nom de Dieu mais ces mots, même traduits, sont insaisissables. La Bible du Rabbinat traduit : « Je suis qui je suis. » La TOB : « Je suis qui je serai. » Littéralement on peut traduire : « Je serai ce que je serai. »

Une première observation : ehyé commence  par un aleph qui désigne la première personne du singulier, Dieu, dans le texte. Le aleph, première lettre de l’alphabet, est une lettre écrite qui ne se prononce pas, comme si le mot lui-même devait marquer un silence, un retrait du souffle avant de lui donner une sonorité. Plus étonnant encore, au verset suivant, Dieu dit  à Moïse :

« Parle ainsi aux enfants d’Israël : youd_hé_vav_hé, le Dieu de vos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, m’envoie vers vous ». C’est  un Dieu personnel à chacun. Mais le nom donné est composé de quatre consonnes sans voyelles, c’est donc un nom  imprononçable mais présent dans l’Écriture.

Ces quatre lettres sans vocalisation  se retrouvent aussi en Isaïe 42, 8 mais avec le pronom personnel : « ‘ani, moi - YOUD HE VAV HE ». Comme chacun sait, ces quatre lettres ont été nommées tétragramme, du grec tétra : quatre. Mais si le nom est imprononçable, ces consonnes laissent apparaître la racine du verbe être : haya. Et la grammaire donne une indication intéressante : dans une phrase en hébreu, le verbe être ne s’écrit pas, il demeure  apparente absence puisque non écrit, il est présent dans la compréhension de la phrase énoncée. De plus, en grammaire hébraïque, le verbe être ne comporte pas d’auxiliaires. L’hébreu lui donne le sens d’existence,  de présence active.

On remarque encore que  ehyé est un inaccompli qui, conjugué au futur, implique répétition et durée, ce qui souligne une présence sans fin.

Jusqu’ici je relève : Être……existence…..présence active ….présence sans fin. Rabbi Juda Halevi, (XIIème siècle) s’est aussi interrogé  sur le sens du Nom de DIEU et qu’a-t-il écrit ? Lorsque Moïse posa la question du Nom de Dieu, Dieu aurait répondu : « Mais qu’ont-ils à demander ce qu’ils ne peuvent savoir ? Je suis celui qui je suis et je ne me montre à eux que dans les moments où ils me cherchent. »

Nous avons observé qu’au verset 15, Dieu insiste en disant : 

« Tu leur diras,   youd hé vav hé » et il poursuit :

 Tel est chemi mon nom, leolam à jamais. Rachi commente la Pessikta rabbati en remarquant que ce dernier mot, leolam, est écrit sans vav, (o court) ce qui le rapproche de néélam : caché… On en  déduit que la révélation du Nom de Dieu est… pour l’avenir. Ce qu’induisait déjà le futur de ehyé

En pointant sur les trois mots qui se suivent dans le verset : chemi, mon Nom, zikhi, ma mémoire, et ledor vador, pour chaque génération, le Zohar en déduit que  « c’est à l’homme qu’il incombe de réaliser l’unité du Nom. » Mais comment ?

Parvenue à ce moment de la réflexion, m’est revenue en mémoire une question posée par Rivon il y a plus de trois ans et restée sans réponse. La question porte sur deux versets : le premier  accompagne le Chema’  (Adonaï à la place du tétragramme).

Ve’ahavta ‘et ‘’ elhohékha… « Tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur… », auquel on peut juxtaposer un autre verset : Ve’ahavta  leré’akha  camokha…

 « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». La question était : Pourquoi y a-t-il un ‘et  avant  Adonaï et non pas un ‘et mais un lamed avant ton prochain ? Quel peut en être le sens ? Sans prétendre avoir une réponse…

Une première approche me semble être encore grammaticale : le ‘et est une particule qui s’écrit, se lit, mais ne se traduit pas. C’est seulement un signe qui indique un complément d’objet direct défini, ce qui suggère un état de stabilité, de plénitude fonctionnelle.  Mais plus encore, le ‘et est formé d’un aleph et d’un tav, qui sont la première et la dernière lettre de l’alphabet… Le ‘et porte en lui tout l’alphabet avec une première lettre, qui  ne s’énonce pas !

Par contre, accolé au mot  suivant, le lamed  est une préposition de direction, donc de mouvement, ce qui souligne l’existence d’une distance entre les hommes. Alors que le ‘et porte en lui-même la totalité de l’alphabet, le lamed, lui,  se situe exactement  au milieu de l’alphabet. Peut-on alors avancer qu’il se situe... entre le haut et le bas ? Peut-on y percevoir l’aiguille d’une balance qui aurait pour fonction de révéler où en est  l’équilibre des deux moitiés ?... Et plus étonnant encore,  la calligraphie  du lamed, au centre de l’alphabet, dessine une jonction entre terre et ciel…

Revient la question : comment les juifs peuvent-ils- réaliser  l’unité du NOM ?

La question sur le ‘et et le lamed, en orientant le projecteur vers le commandement de l’amour envers Dieu et envers l’autre, n’ouvre-t-elle pas la piste  de la halakha ?

A. Heschel répond : « La Halakha,  c’est l’amour qui est l’essence et le but de toutes les mitzvot. » D’ailleurs plusieurs commentaires rabbiniques avaient déjà dit qu’observer seulement ces deux commandements,  aimer Dieu et aimer l’autre, c’est accomplir toutes les mitzvot ! Donc toutes les mitzvot se trouvent dans ces deux commandements. Et A. Heschel poursuit : « c’est ainsi que les juifs (…) construisent le Nom de Dieu… » C’est ce que nous affirmons dans la prière Alénou.

A. Heschel  explicite le terme de construction,  en posant une autre  question : « Qu’est-ce qu’une mitzva ? »  Il répond : «  Une mitzva est le Nom de Dieu à la fois caché et révélé par nos actes. Le véritable but de l’homme c’est d’être ce qu’il fait. »

Être, pour tout homme, n’est-ce pas devenir soi, et comment le devenir sans vivre le relationnel à l’autre ? N’est-ce pas  là notre plus grande épreuve ? et nos plus grands manques ? Ici encore  A. Heschel nous en explique la raison : l’incomplétude est la vérité de l’existence.

Si chacun d’entre nous est empli de potentialités qui révèlent sa personnalité d’unique, chacun de nous demeure, malgré tout, incomplet.  Avec nos incomplétudes réciproques, nous dépendons tous du degré d’estime que nous nous manifestons mutuellement.

Je pense à cette nouvelle maladie qui apparait aujourd’hui : le burn out, qui fait des ravages dans les entreprises en démontrant par tous les moyens à celui que l’on veut éjecter, qu’il est inexistant. Ainsi, psychologiquement détruit par la non-reconnaissance de sa personne, il est pris dans un étau qui, en le réduisant à néant, l’obligera à donner sa démission tout en sombrant dans une grave dépression. Nous oublions trop naturellement que nous sommes mutuellement responsables de nos regards, de nos gestes, de nos paroles comme de nos silences, de nos jugements comme de nos actes et que c’est par notre attitude que nous permettons à l’autre, ou de tendre à la réalisation de son être-soi, ou de s’anéantir dans la plus grande   indifférence… Alors que le nom de Celui qui est, ne se révèle qu’au travers de nos actes relationnels !

Dans le traité Chavouot 39a, il est écrit : « tous les juifs sont responsables les uns des autres.» Rabbi Hayim Liftkin  a commenté « il ne faut pas lire zé lazé, les uns des autres mais zé bazé, les uns dans les autres, ce qui signifie que leurs âmes sont nouées et mêlées ensemble. » Ceci semble démontrer que chaque génération de l’histoire juive, comme chacun à l’intérieur du peuple juif, a une responsabilité unique, malgré son incomplétude évidente.  Et même si aucun de nous n’est indispensable à l’organisation d’une communauté, il n’en reste pas moins que, chacun de nous demeure pourtant un membre irremplaçable dans la fonction de la communauté. N’est-ce pas ainsi que, par sa nature d’unique, développée et reconnue mutuellement, chacun participe à la construction du Nom unique de Dieu,  même si cela ne se remarque pas ?

Quelle est la particularité du devoir d’existence juive ? Ne devons-nous pas, au travers des générations, devenir UN peuple UNIQUE, qui s’efforce de garder en vie l’exigence de la particularité juive ? Mais pourquoi ?  Parce qu’il porte dans son histoire et par sa  fonction, le caché de la révélation à venir : Le  Nom du Dieu Unique. Ce qui, à distance du syncrétisme et dans  la diversité des situations dans lesquelles nous nous trouvons, ainsi que dans la pluralité des convictions contemporaines, religieuses, philosophiques, athées  et autres, ne nous plante pas dans le monde comme des possesseurs de vérité. Alors que notre particularité nous investit simplement d’une indispensable  vibration humaine.

Dans l’espace du haut et du bas, dans le temps du caché vers le révélé, autrement dit, dans le relationnel à l’homme et à Dieu, nous sommes inscrits comme une sorte de microcosme, à dimension universelle, essentiellement relationnelle, au cœur du tohu-bohu d’une Humanité en gestation !

 

Non pour conclure mais pour baliser ce temps hors du temps qu’est le Chabbat, une réflexion du Baal Chem Tov, qui rapproche ehyé acher ehyé du ps 121, 5 dans lequel il relève : « Dieu est ton ombre », qu’il commente en disant : « Dieu règle  son attitude sur la tienne.  »

 

Sources

Abraham J. Heschel, Dieu en quête de l’homme (Seuil, 1982).

Edward K. Kaplan, La sainteté en paroles – Abraham Heschel : piété, poétique, action (Cerf, 1999).

Esther Starobinski-Safran, Le Buisson et la Voix (Albin Michel, 1987).