Ne pas avoir peur de mettre les pieds dans l'eau...

Dracha d'Aline Benain pour le chabbat hol-ha-moed Pessah 5773





Pour C.

 

I.

 

Lorsque j’ai commencé à réfléchir à cette dracha, j’ai pensé à d’autres récits dans lesquels la mer joue un rôle important, à d’autres héros qui ont eu à l’affronter, à d’autres histoires de traversées.

Evidemment, le personnage d’Ulysse s’est rapidement imposé à moi, Ulysse aux prises avec les caprices divers de la Méditerranée et des dieux qui l’animent.

Je vais donc vous parler d’Ulysse et de Moïse, de leurs deux traversées, de leurs modalités dissemblables, de leurs significations différentes… et de ce que l’on peut en comprendre.

 

II.

 

Dans un très beau livre intitulé Mémoire d’Ulysse, récits sur la frontière en Grèce ancienne1, l’historien François Hartog écrit :

« L’Odyssée est aux fondements de la vision que les Grecs ont eue d’eux-mêmes et des autres. Elle a fourni, non pas abstraitement, mais à travers un récit d’aventures, un cadre, un paradigme de très longue durée, certes repris, retravaillé, complété, revisité et critiqué, pour voir et dire le monde.2 »

Pour le dire de manière évidemment schématique mais juste cependant : L’Odyssée, par son caractère fondateur d’une vision du monde et d’une culture, est la sortie d’Egypte des Grecs.

Ce voyage doit donc être appréhendé non dans ses aspects techniques et matériels mais « comme opérateur discursif et schème narratif : le voyage comme regard et comme résolution d’un problème ou réponse à une question3».

Comme tous les grands textes, l’Odyssée est un récit polysémique dont on peut faire de multiples lectures. François Hartog ne l’ignore pas et en distingue quelques-unes4 dont celle d’Emmanuel Lévinas « qui voit dans le voyage d’Ulysse l’image même de la philosophie occidentale.5» et cite L’humanisme de l’autre homme à propos d’Ulysse dont « [l’] aventure dans le monde n’a été qu’un retour à son île – une complaisance dans le même, une méconnaissance de l’Autre.6 »

Dans la perspective de cette lecture, radicale et sévère, d’Emmanuel Lévinas, comparons donc les deux traversées d’Ulysse et de Moïse.

 

III.

 

Nul arrachement en effet dans le voyage d’Ulysse, seulement des péripéties liées aux affrontements des dieux et déesses de l’Olympe, si humains dans leurs comportements et leurs caprices.

La quête d’Ulysse est bien celle du même, il veut revoir Ithaque7 et retrouver Pénélope dont le travail pour maintenir à distance, et du trône et de sa personne, les prétendants à la succession de son époux est en lui-même symbolique du désir de son mari : elle défait chaque nuit ce qu’elle a tissé la veille et recommence chaque jour le même travail. L’Odyssée est une parenthèse, un voyage sans transcendance.

Les obstacles que rencontre Ulysse viennent de l’extérieur, il ne doit rien vaincre en lui, ne doit rien vaincre avec son équipage qui remette en jeu et en cause leur fonctionnement en tant que collectivité. Ils sont individuellement et collectivement les jouets du bon vouloir des dieux.

Quitter Circé n’est pas un déchirement, seule souffre la magicienne et Ulysse qui se fait attacher solidement au mât de son navire pour entendre sans risque le chant des sirènes et ordonne à ses compagnons de boucher leurs oreilles avec de la cire ne souhaite rien moins, pour lui comme pour son équipage, que plonger « Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau !8»

 

IV.

 

La sortie des Hébreux d’Egypte, sous la direction de Moïse, s’inscrit dans une perspective fondamentalement différente.

Dans la reproduction du geste inaugural d’Abraham9, il y a bien une rupture, la quête d’un horizon différent, la poursuite d’une transcendance.

Individuellement et collectivement cette sortie et cette traversée de la mer sont un arrachement et c’est précisément le sens de cet arrachement que nous devons être capables génération après génération de réactiver et d’investir. C’est aussi et peut-être d’abord pour cela que la Haggadah nous dit que nous devons nous considérer personnellement et non seulement symboliquement, tous et à chaque génération, sortis d’Egypte10.

L’arrachement collectif est nécessaire car, même dans les souffrances de l’esclavage, les Hébreux trouvent le confort paradoxal du connu et du familier. Il leur est très difficile de se détacher d’un quotidien qu’ils maîtrisent, fût-il celui de la servitude. L’inconnu d’un horizon nouveau fait peur et l’aliénation réside justement dans ce que l’esclave finit par aimer sa condition et n’en envisage plus d’autre. C’est le sens des multiples récriminations et reproches auxquels Moïse doit faire face. Même une fois la mer traversée, les Hébreux regrettent leurs marmites de viande11… en oubliant qu’elles étaient vides.

 

J’ai vu, il y a peu, le très beau spectacle de Zohar Wexler, Kichinev 190312.

Le comédien et metteur en scène y articule une quête personnelle (une partie de sa famille est originaire de Kichinev) qui bouleverse cependant le spectateur, au poème de Haïm Nahman Bialik écrit au lendemain du pogrom de 1903, Dans la ville du massacre13.

Ce qui frappe d’abord dans le texte de Bialik, c’est la véhémence et même la violence avec laquelle il interpelle les rescapés du pogrom. C’est qu’il s’agit pour lui non seulement de dénoncer l’horreur du crime mais aussi, mais surtout, de susciter un prise de conscience collective chez ses victimes, de secouer leur accoutumance au malheur, leur longue familiarité avec les explosions de sauvagerie, leur acceptation résignée de l’alternance habituelle de la barbarie et du calme relatif14. Il leur enjoint de sortir d’Ukraine et d’Egypte, d’accepter la perspective d’un horizon nouveau, ce qui pour lui signifie monter en Eretz Israël.

 

Cette lancinante « routine » de la souffrance, cette complaisance, souvent inconsciente, au désespoir, chacun doit pour lui-même aussi y prendre garde.

Nous savons la douleur de la perte d’un tout proche.

Celle aussi de l’amour renié et trahi.

Elles sont insupportables et pourtant il arrive que nous n’envisagions plus d’essayer même de nous en extraire. Nous acceptons de vivre avec ce qui tue la vie en nous parce que nous nous persuadons que seule la douleur qui la détruit lui donne encore un sens et perpétue ce qui a disparu.

Le « yetser hara », le « mauvais penchant » n’est pas que celui qui nous pousse à maltraiter autrui, c’est aussi celui qui nous incline à nous maltraiter nous-même, à nous engager dans un processus d’auto-destruction.

Détruire notre « Hamets intérieur », ce peut être trouver les ressources de l’arrachement infiniment difficile mais salvateur à la douleur qui nous brise.

C’est le sens de l’enseignement du Rabbi de Gur rapporté et éclairé par Catherine Chalier : « Quand on fait face à une mer qu’il faudrait franchir parce que l’espoir commence sur l’autre rive, mais qu’on ne dispose d’aucun moyen matériel pour cela et qu’on est incapable de traverser à pieds secs, que peut-on faire ? On peut, enseigne le Rabbi de Gur, commencer par laisser se fendre la mer désespérée que l’on porte en soi-même. Ainsi seulement a-t-on une chance de passer sur l’autre rive, de passer au temps des autres et d’entrevoir l’avenir autrement que comme une répétition inexorable de l’enfermement dans les souffrances de l’inespoir15».

 

V.

 

Il y a quelques jours, une amie très chère à laquelle je souhaite modestement dédier cette dracha me disait : « Oui, je crois que la mer va s’ouvrir… mais il faut commencer par ne pas avoir peur de faire les premiers pas dans l’eau. »

Que nous souhaiter d’autre en ce Chabbat Hol Ha Moed Pessah, comme Peuple, comme Communauté, comme individu, sinon de ne pas avoir peur, quand c’est nécessaire, de faire les premiers pas dans l’eau.

 

Hag Sameah, Chabbat Chalom !

 

 

Aline Benain.

 

 

1 François HARTOG, Mémoire d’Ulysse, récits sur la frontière en Grèce ancienne, Paris 1996, Editions Gallimard.

2 François HARTOG, op.cit. p.34.

3 François HARTOG, op.cit. p.15-16.

4 François HARTOG, op.cit. p. 16-21.

5 François HARTOG, op.cit. p. 16.

6 Emmanuel LEVINAS, L’humanisme de l’autre homme, Paris, 1972, Editions Fata Morgana, p.43.

7 C’est cette même nostalgie et cette même volonté qui inspirent Joachim du Bellay et lui servent de modèle dans les deux premiers quatrains du XXXIe sonnet des Regrets :

 

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme cestui-là qui conquit la toison,

Et puis est retourné, plein d’usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge !

 

Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village

Fumer la cheminée, et en quelle saison

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,

Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

 

 

8 Ce vers est le dernier du long poème Le Voyage qui clôt Les Fleurs du Mal de Baudelaire qui en a lui-même souligné par l’usage des italiques l’ultime mot.

9 Berechit, XII, 1.

10 « Dans tous les siècles, chacun de nous a le devoir de se considérer comme s’il était sorti lui-même de l’Egypte, ainsi qu’il est dit « Tu donneras alors cette explication à ton fils : « c’est dans cette vue que l’Eternel a agi en ma faveur, quand je sortis de l’Egypte. » Ce ne sont pas seulement nos ancêtres que le Saint, béni soit-il, a délivrés, mais nous aussi, Il nous a délivrés avec eux… », La Haggadah de Pâque, édition Joseph Bloch, 1957, p.49-51.

11 Chemot, XVI, 2-3.

12 Ce spectacle sera donné à Adath Shalom, le mardi 19 novembre 2013.

13 Zohar WEXLER, Kichinev 1903 avec le poème de Haïm Nahman BIALIK, Dans la ville du massacre, Paris 2013, Editions L’espace d’un instant.

14 « Regarde bien, regarde ; ce coin plongé dans l’obscurité !

Sous ce pressoir et derrière ce tonneau

Furent couchés les maris, les gendres et les frères,

Ils regardèrent de leurs trous la horde misérable

Se partager leurs femmes comme de la gourmandise (…)

Et celles qui survécurent à leur outrage (…)

Voyaient leurs maris émergeant de leurs trous

Courir à la maison de Dieu pour remercier leur sauveur

Du miracle et bénir son nom fort et puissant (…)

Et tout redeviendra comme d’habitude,

Et l’ordre régnera à nouveau. »

Zohar WEXLER, op.cit.p.38-39. C’est moi qui souligne.

 

15 Catherine CHALIER, Présence de l’espoir, Paris 2013, Editions du Seuil, p.75. C’est moi qui souligne.