Lekha Dodi et Qabbalat Shabbat

Dracha prononcée le 10 mars 2017 par Tony Lévy

Imagine-t-on une seule synagogue de par le monde, de quelqu'obédience qu'elle soit, qui n'accueille pas le shabbat en chantant 'lekhah dodi'' (LKD) , comme nous venons de le faire? Le chant (l'hymne) lui-même a un auteur, comme on peut le vérifier aisément, puisqu'il s'agit d'un acrostiche: les initiales du premier couplet jusqu'au huitième nous donnent le nom de l'auteur:(ש.ל.מ.ה  ה.ל.ו.י) Shlomo ha-Lewi, en fait Shlomo ha-Lewi Alqabetz (1505-1584?). Alqabetz a composé ce chant à Tzfat (Safed) dans les années 50 du  16e siècle. Alqabetz est un maître kabbaliste, ami de Joseph Karo (1488-1575), avec qui il 'monte' en Terre d'Israël en 1535-36, venant de Salonique (ou Andrinople?), lui aussi kabbaliste et futur auteur du Shulhan ‛arukh (1565); Alqabetz est aussi le beau-frère et, pour un temps, le maître de Moïse Cordovéro (1522-1570), lequel deviendra un des plus grands penseurs de cette Kabbale, dite de Safed. Tous les trois croiseront la route et le destin légendaire de Isaac Louria (1534-1572), le celèbre ARI (= lion), acronyme de Adoneinu (ou Elohi) Rabbi Yitzhaq. A cette période, Safed (Haute Galilée) est la première ville sainte juive dans la Palestine ottomane; elle a connu un extraordinaire essor de la spiritualité juive et tout particulièrement des traditions mystiques, entre 1525 et 1575.

A première vue, ou plutôt en première lecture, LKD ne pose pas vraiment de difficulté. Et pourtant! Interrogeons-nous sur le refrain, les 7 mots du refrain: lekhah dodi liqrat kallah, pnei shabbat neqabbelah. Traduisons au plus près: Va, mon ami (mon bien aimé), à la rencontre de la fiancée / le visage du Shabbat nous accueillerons. Ni la syntaxe, ni le lexique ne posent vraiment de problèmes. Pourquoi, alors, en première lecture, la phrase nous échappe-t-elle? Nous ne savons pas quel sens précis attribuer à 'mon ami / dodi ' même si, à juste titre, nous entendons un écho du Cantique des cantiques: de qui s'agit-il et qui donc est l'auteur de cette adresse? La fiancée, très bien, mais la fiancée de qui? Si nous prenons la peine de compter le nombre de lettres composant les 7 mots (comme les sept jours de la semaine; comme les sept mots du premier verset de la Torah !), nous trouvons 26, la valeur numérique du Tétragramme. Tiens, tiens. Le poète l'a-t-il voulu? Evidemment, et ce n'est qu'un début.

Une première remarque d'ordre historique: la liturgie hebdomadaire de l'accueil du Shabbat et la place centrale qui y occupe le LKD, nous la devons, pour l'essentiel, aux maîtres kabbalistes de Safed au XVIe siècle que j'ai cités et à quelques autres. Avec quelques variantes, bien sûr, au fil des siècles et des différentes communautés: je pense à la lecture complète du Shir ha-shirim, tradition maintenue par la plupart des communautés de rite séfarade. L'agencement des psaumes introductifs: Ps. 29 (mizmor le-david), 92 (mizmor shir le-yom ha-shabbat), 93 (Adonay malakh, ge'ut lavesh), puis les psaumes 95 à 99; c'est à eux que nous le devons, l'agencement, pas les psaumes bien sûr. Mais je m'en tiens aujourd'hui à LKD, qui est devenue une pièce centrale de l'office du vendredi soir, dans les synagogues du monde entier.

Dans cette présentation, je voudrais examiner le premier des neuf couplets du LKD, pour essayer de comprendre comment le poète-kabbaliste déploie son idée du Shabbat dans l'économie du temps juif. Pour ceux que cela intéresserait, nous prendrons tout notre temps pour étudier cela au Beit ha-Midrash  dans les semaines qui viennent (samedi 8 avril).

Je m'appuie, pour l'essentiel, sur une remarquable étude, publiée en 2003  par Reuven Kimelman, La signification mystique de Lekha Dodi et Qabbalat shabbat ('לכה דודי' וקבלת שבת. המשמעות המסטית); et, comme bien souvent, dès qu'il s'agit de Kabbale, sur des écrits de notre regretté ami Charles Mopsik.

Lekha Dodi est rédigé dans un hébreu biblique presque pur, à la manière des grands poètes juifs andalous: pas d'expression en araméen, pas la moindre référence à la terminologie kabbaliste des sefirot, alors qu'on connaît des chants shabbatiques typiquement kabbalistes. LKD s'adresse, comme les plus beaux et les plus poignants des piyyutim, à l'oreille et au coeur de n'importe quel juif, quels que soient sa culture ou son savoir, y compris – j'en connais – des juifs ne fréquentant aucune synagogue. Nous en témoignons tous, chaque vendredi soir, quatre siècles et demi après son apparition dans les livres de prières. Tel était bien l'objectif du poète kabbaliste de Safed, s'adressant en même temps à tous et au petit nombre qui savent emprunter 'le chemin de vérité / derekh ha-emet', pour reprendre une formule de Nahmanide, le rabbin-kabbaliste du XIIIe siècle, désignant ainsi les enseignements mystiques.

Depuis le temps du Sinaï, dans les Dix Paroles, les enfants d'Israël ont été enjoints (4e commandement) Ex. 20:8 souviens-toi du jour du shabbat pour le sanctifier /zakhor et yom ha-shabbat le-qadsho; et, dans la version du Deutéronome, 5:12 'Observe le jour du Shabbat pour le sanctifier / shamor et yom ha-shabbat le-qadsho'. A l'image, peut-on dire, de l'œuvre divine de la création, le shabbat est la césure entre les six jours du travail, temps profane, et le septième jour, temps de la sanctification. La tradition rabbinique, j'y reviens, n'a pas manqué de s'interroger sur la distinction entre 'se souvenir du shabbat' et 'observer le shabbat'.  Qu'apporte, de plus, le regard du kabbaliste? En particulier, dans le LKD? Ceci: le temps du shabbat est présenté comme le temps d'un mariage et dans ce mariage, la fiancé ou l'épouse est le Shabbat lui-même, ainsi personnifié (rappelons que shabbat, en hébreu, est un nom féminin). Précisons que la personnification du Shabbat n'est pas une nouveauté kabbliste: elle apparaît dans le vieux Midrash, Bereshit Rabba, ch.11 §8:

 ' Rabbi Shim'on bar Yohay enseigne: le Shabbat dit au Saint béni soit-Il: Maître du monde, tous ont un partenaire et moi je n'ai pas de partenaire (ben zug). Le Saint, béni soit-Il, lui dit: la Communauté d'Israël, elle, est ton partenaire (kenesset yisra'el hi ben zugekh). Et dès que les enfants d'Israël se tinrent devant le Mont Sinaï, le Saint béni soit-Il leur dit: souvenez-vous de ce que J'ai dit à Shabbat (zikhru ha davar she-amarti la-shabbat): la Communauté d'Israël, c'est ton partenaire, et c'est la parole (dibbur) que voici (Ex. 20:8): souviens-toi du jour de shabbat pour le sanctifier/le consacrer [comme le fiancé s'adresse à la fiancée sous le dais: 'tu m'es consacrée', dans la cérémonie des Qiddushin, qui est sanctification de l'union] .  [ce midrash figure dans le siddur, juste après LKD. On n'oubliera pas que Rabbi Shim'on bar Yohay, tanna' du 2e siècle, est le personnage central du Zohar ; la légende voudrait même qu'il en soit l'auteur].

Dans le monde d'en-bas, la shekhina, présence divine au sein des enfants d'Israël, est l'épouse à laquelle le peuple d'Israël est convié à s'unir dans ce hors temps que représente la césure après les six jours profanes; le point essentiel de la lecture kabbaliste de cette noce, c'est que cette noce est, elle-même, corrélée avec la noce d'En-haut, l'union des deux aspects de la divinité, le féminin et le masculin. Nous allons essayer d'éclairer cette chose, qui ne va pas de soi, qui semble si étrange, en tout cas étrangère à la lecture rabbinique 'classique'.

Examinons la structure du poème. LKD se compose de neuf couplets et du refrain, soit dix unités poétiques, comme l'arbre des dix sefirot. Les deux premiers couplets ainsi que le neuvième se concentrent sur le Shabbat, les six couplets intermédiaires se concentrent sur Jérusalem en ruines appelée à être restaurée. Le temps de Shabbat et la ville de Jérusalem sont les deux foyers du poème, comme ils le sont dans le registre de la sainteté. Kimelman souligne l'homologie du temps du Shabbat et de la localisation de Jérusalem: le shabbat est une 'temporalisation' de la sainteté de la même façon que Jérusalem est une 'spatialisation' de la sainteté. Dans la perspective kabbaliste, 'profaner' le shabbat, en faire un jour comme les six autres, c'est s'exposer à l'exil de Jérusalem. Réciproquement, 'observer' le shabbat, c'est préparer le retour d'exil. En accompagnant le bien aimé allant à la rencontre de la fiancée-shabbat pour en accueillir le visage, nous participons, nous dit le poète, à l'avènement du shabbat 'cosmique', c'est-à-dire de la Rédemption.

Quelques remarques sur la structure formelle du poème. La répartition thématique 3/6/1, est parallèle à la structure de l'arbre séfirotique. Chacun des couplets, sauf le dernier, est en quelque sorte 'enveloppé' par le refrain. Celui-ci, on l'a dit, comporte 26 lettres, comme la valeur numérique du Tétragramme. Mieux, le premier des deux vers du refrain comporte quinze lettres (en numération alphabétique, le nombre 15 s'écrit י''ה yod/hé = les deux premières lettres du Tétragramme) et le deuxième vers comporte onze (11) lettres ( ו''ה waw/hé), les deux dernières lettres du Tétragramme. On comprend, formellement, que la célébration du shabbat vise à réunir en un nom unique le Nom divin yod/hé/waw/hé. C'est ce que va déployer amplement le premier couplet. On peut dire que le refrain et le premier couplet fixent le ton kabbaliste du chant tout entier, à la manière dont l'ouverture d'une composition musicale en fixe le thème. Quittons l'aspect formel de la structure pour regarder de plus près le premier couplet:

Shamor we-zakhor be-dibbur ehad  / Garde et souviens-toi en une seule parole

Hishmi‛anu El ha-meyuhad / Nous a fait entendre le Dieu unifié

Adonay (Y.H.W.H) ehad u-shemo ehad / Adonay est un et son nom est un

Le-shem u-l-tif'eret we-lit-hillah /Par le (re)nom, par la beauté, par la louange.

D'abord les quatre mots du premier vers; pour un kabbaliste, ils disent beaucoup. Je m'y attarde un instant: Shamor we-zakhor be-dibbur ehad  / Garde et souviens toi en une seule parole. Elles sont pourtant bien deux, ces paroles: shamor / zakhor , dans les deux versions du commandement: garde le jour du shabbat pour le sanctifier (Deut. 5:12) et souviens-toi du jour du shabbat pour le sanctifier (Ex. 20:8). Tiens, tiens: on cite d'abord la version du Deutéronome, et après, celle de Exode; est-ce significatif? Oui, mais je ne vais pas m'y arrêter aujourd'hui.

Très tôt, la tradition rabbinique s'est interrogée sur la différence entre les deux formulations, sur le sens à lui accorder . Le Talmud Bab. Shavu'ot 20b se demande en quel sens peut-on dire qu'il s'agit, dans les deux cas, de la même chose (= le même commandement)

 u-ma'i davar ehad hen? / en quel sens s'agit-il de la même chose? Il existe un enseignement (baraita) qui dit: dans une parole unique, ils (ces deux mots zakhor et shamor) ont été proférés [par Dieu] / be-dibbur ehad ne'emeru; ce qu'aucune bouche [humaine] ne pouvait proférer, ce qu'aucune oreille [humaine] ne pouvait entendre / mah she-ein yakhol ha-peh ledabber, u-mah she-ein ha-ozen yakhol lishmoa‛. Le vieux Midrash, Mekhilta de Rabbi Yishmael, (Exode, ch.20:8), formule la même réponse et ajoute le fameux verset (Ps. 62:12): 'Elohim a parlé une fois, deux fois j'ai entendu ceci…/ Ahat dibber Elohim, shtayim zu shama‛ti '.

Reprenons les quatre vers: les mots ne posent pas de problème pour qui est un peu familier de la Bible; pour qui est un peu familier du Midrash qu'on vient d'évoquer, on saisit comment la dualité du zakhor et du shamor renvoie à une unité dans l'ordre du divin.. L'expression 'le Dieu unifié / el ha-meyuhad' nous fait un peu dresser l'oreille: ne l'est-Il pas toujours? Le troisième vers est un verset de Zacharie (14:9), Adonay ehad, we-shemo ehad, qui nous est familier, puisqu'il clôt la prière du 'Aleinu, mais que fait-il à cette place? Le quatrième vers est un verset du Deut. (26:19) li-t-hillah u-leshem u-l-tif'eret/ pour la louange, pour le renom, et pour la beauté; mais les trois mots ne sont pas dans le même ordre: dans LKD, la 'louange/tehillah' est à la fin; est-ce uniquement pour la rime en 'lah / לה' qui revient à la fin du refrain, et de chacun des des neuf couplets (neqabbelah/litehillah/tehillah/hemlah etc…)?

On a compris que le poète-kabbaliste a placé derrière cette première lecture, disons en surface, une lecture au niveau du mystère, du sod, destiné à 'celui qui peut comprendre (ha-maskil yavin)'.

Je vous propose un petit résumé de la lecture kabbaliste de ce premier couplet. A certains, il pourra paraître obscur, et peut-être même loufoque. Je comprends, car ce sont des réactions que j'ai aussi éprouvées. Pourtant, en pénétrant un petit peu dans la littérature kabbaliste, luxuriante, bigarrée, étrange, difficile d'accès, j'ai découvert qu'elle pouvait s'adresser au cœur, à l'imagination et à l'intelligence d'un juif, et qu'elle pouvait aussi nourrir des égarements dramatiques, comme l'histoire nous l'a appris. De plus, j'ai découvert– grâce à des guides de lecture instruits et avisés – comment ce courant mystique puisait dans les profondeurs de la tradition juive, et qu'il en a constitué une sève vivifiante.

Revenons à notre couplet. Je livre des conclusions et non les détails textuels très élaborés sur lesquels s'adossent ces conclusions.

Shamor et zakhor représentent  respectivement le féminin et le masculin [dans le Livre Bahir, un des plus anciens de la tradition kabbaliste, §182, on lit: comment expliquer  (ma'i ta‛ama') 'zakhor' et 'shamor' ? 'zakhor', c'est le masculin (zekher), et 'shamor', c'est la fiancée (kallah)], à plusieurs niveaux. Au niveau humain ici-bas; au niveau de Shabbat, personnifié(e) comme la 'reine-shabbat (shabbat malka)'; au niveau des sefirot, ces entités qui tissent, selon les kabbalistes, les liens entre Ciel et Terre; enfin, au niveau du divin Lui-même (et oui!).

Shamor we-zakhor be-dibbur ehad. Que le feminin et le masculin ne fassent qu'un, comme le fait entendre le Dieu qui unifie (hishmi‛anu el-ha-meyuhad). Le mouvement d'unification met en scène la femme et l'homme dans la relation conjugale (Gen. 2:24, et l'homme… s'accolera à sa femme, et ils seront une seule chair / we-davaq be-'ishto we-hayu le-vasar ehad); la nuit du shabbat qui est la partie féminine de ce jour et la journée de Shabbat qui en est la partie masculine ne feront qu'un; la sefira malkhut (qui est le féminin et qui est aussi la shekhina, la présence divine en-bas) s'unira avec la sefira tif'eret (qui est le masculin et qui est aussi la beauté et qui est aussi le Nom); cette unification permet alors la 'montée' vers une des trois sefirot d'En-Haut, bina (qui est aussi l'Intelligence d'En-Haut et aussi la louange, tehilla). Cette quadruple unification fait du Shabbat un jour de rédemption, annonçant et préparant le shabbat cosmique, quand le monde entier ne sera que shabbat, comme l'espère la fin du ‛Aleinu 

… Adonay sera alors roi sur toute le terre; en ce jour, Adonay sera Un et son Nom sera Un / we-haya Adonay le-melekh 'al kol ha-aretz, ba-yom ha-hu, yihyeh Adonay ehad u-shemo ehad

Bien d'autres choses peuvent être dites sur ce premier couplet du LKD, et bien entendu sur les huit autres couplets. J'espère toutefois avoir rendu un peu moins énigmatique, les sept mots du refrain: lekha dodi liqrat kallah, pnei shabbat neqabbelah / va, mon ami, à la rencontre de la fiancée; accueillons le visage de la reine-shabbat.