Les leçons du (poème) piyyuṭ ‘U-netaneh toqef qedushat ha-yom’ (Poésie, midrash et liturgie)

Dracha prononcée par Tony Lévy le 1er jour de Roch haChana (14 septembre 2015)

En ce premier jour de Rosh ha-Shana, avant d’entamer la Qedusha, dans la prière de Mousaf, nous lirons le fameux poème liturgique (le piyyuṭ) unetaneh toqef qedushat ha-yom (proclamons la force de sainteté de ce jour) ; ou plutôt, nous accompagnerons le chant de notre hazan, Hughes Krygier, dont l’interprétation mélodique ne laissera personne indifférent, même ceux qui ne connaissent pas l’hébreu.

La coutume de lire ce poème à ce moment précis de l’office de Rosh ha-shana (les deux jours) ainsi qu’à l’office du matin de Kippour a fait son chemin dans le monde ashkénaze au moment des Croisades (XIe-XIIIe siècles), et des massacres de juifs au passage des Croisés dans les pays rhénans (Worms, Mayence, Spire …). Depuis, la coutume s’est imposée dans tous les livres de prière de rite ashkénaze. Le monde séfarade n’a pas ignoré ce poème, même s’il ne lui a pas donné cette place de choix dans le rituel.

Etrangement, ce poème ne semble pas avoir de rapport direct avec le contenu de la Qedusha (contrairement à d’autres piyuṭim connus!). Le rôle liturgique conféré à ce poème dans le monde ashkénaze doit être rapproché d’un récit plus ou moins légendaire, celui du martyre d’un certain Rabbi Amnon de Mayence. Nous devons ce récit à un maître juif bien identifié, Rabbi Ephraïm de Bonn (XIIe s.), qui a connu dans sa jeunesse la seconde croisade (1146), dont il a rédigé une chronique. Dans ce récit, le personnage d’Amnon est un grand sage qui, après un délai de trois jours qui a pu trahir une hésitation, a refusé de se convertir au christianisme, et finit par être torturé sur l’ordre de l’évêque. Plutôt que l’apostasie, Amnon a préféré le martyre, le Qiddush ha-Shem, sanctification du Nom divin. Amnon est conduit, agonisant, à la synagogue, le jour de Rosh ha shanah. Là, avant que l’officiant n’entame les prières de sanctification, Amnon demande à réciter le poème U-netaneh toqef, puis il meurt en disparaissant aux yeux de tous, ki elohim laqah oto nous dit le récit, car ‘Dieu l’avait emporté’ au ciel. Le récit s’achève sur une information qui fera sourire plus d’un : trois jours après sa mort, Amnon apparaît en rêve à l’un des chefs spirituels du judaïsme rhénan, Rabbi Qalonymos ben Meshullam (Xe-XIe s.) ; il lui enseigne le poème U-netaneh toqef, et il lui enjoint de le diffuser auprès de toutes les communautés de la diaspora, afin que ce poème leur soit témoignage et mémoire, ‘ed we-zikkaron. Ce que fit ce dernier.

Aujourd’hui encore, nous témoignons et nous nous souvenons.

L’histoire d’Amnon de Mayence est-elle légendaire ? En partie, certainement ; pour autant, elle n’est pas pure invention, on peut le montrer. Le poème lui-même, nous le savons aujourd’hui, est plus ancien que la légende d’Amnon : il prend probablement sa source dans l’œuvre de Rabbi Yannay, un des plus grands et des plus anciens poètes liturgiques ; Yannay fut actif en Terre d’Israël, à l’époque byzantine au Ve ouVIe siècle. Il est possible que ce poème fort ancien (on en a identifié des traces dans la Geniza du Caire) soit passé de Palestine en Italie (comme beaucoup d’autres compositions poétiques), et de là en pays ashkénaze et en France.

On comprend bien la rencontre, au XIIe-XIIIe siècle, entre le poème et la légende d’Amnon au sein des communautés juives rhénanes martyrisées par les Croisés ; on comprend comment cette rencontre a conduit les maîtres du Hassidisme ashkénaze à inscrire la lecture de ce poème dans la liturgie de Rosh ha-shanah, déjà bien ancienne. Il regroupe les enseignements essentiels de la tradition rabbinique concernant la sollennité de ce jour, enseignements magnifiés par la force de l’écriture poétique et par le chant.

U-netaneh toqef’ nous offre en une quarantaine de vers un raccourci saisissant de la vision rabbinique de ce rendez-vous annuel entre Dieu et l’humanité. La doctrine rabbinique telle que l’expose ce poème s’appuie sur un enseignement midrashique; il concerne le destin du premier homme.

Un midrash (Pesikta de Rav Kahana, ch.23 §1) nous enseigne, en effet, que Rosh ha-Shana commémore non pas la création du monde mais la naissance de l’homme –soit six jours après la création du monde. Le jour de la naissance de Adam fut aussi le jour de sa faute, et aussi le jour de son jugement et aussi le jour de son pardon. C’est beaucoup pour une seule journée, non ? Allons-y voir de plus près.

La faute, vous la connaissez, le jugement, vous le connaissez - Adam est chassé du Jardin d’Eden, condamné à mort, ou plutôt, il est condamné à la mort, et nous sommes tous les héritiers de cette sentence, nous sommes tous mortels.

Mais comment et en quoi Adam a-t-il été pardonné ? Un passage du Midrash Genèse Rabba (ch. 19 §8) nous dit la chose avec la saveur habituelle du langage midrashique. Le verset commenté (Gen. 3 :8)  est celui qui décrit Adam et Eve, juste après la faute, ils savent maintenant qu’ils sont nus et ils en ont honte et ils ‘entendent’, je cite: ‘Et ils ont entendu la voix d’Adonay Elohim qui allait et venait dans le Jardin au souffle du jour (le-ruah ha-yom) et l’homme et sa femme se cachèrent…’. Retenons l’expression ‘au souffle du jour /(le-ruah ha-yom)’, elle est importante et énigmatique, souvent interprétée plutôt que traduite. Voici le Commentaire du Midrash :

… ils (Adam et Eve) entendirent la voix des arbres qui criaient ‘le voici cet imposteur qui a trompé son Créateur’. Autre interprétation : ils entendirent des anges qui criaient : Adonay Elohim s’est déplacé pour [punir] ceux du Jardin. Rabbi Lévi et Rabbi Yitzhaq commentent. Pour Rabbi Lévi [les anges voulaient dire] : ‘Est-il donc mort celui du jardin (מת אותו שבגן) !?’. Pour Rabbi Yitzhaq [les anges voulaient dire] : ‘En a-t-il réchappé (מת הלך לו), ce serait étonnant (aram. etmeha’) ?!’

Le Saint béni soit-Il dit : le-ruah ha-yom / לרוח היום, au souffle du jour, c-a-d le-reiwah ha-yom / לריוח היום, pour la durée du jour [ruah et reiwah s’écrivent exactement de la même manière] ; voici, Je lui laisse (encore) vivre (le reste de) cette journée (הריני מחיה לו את היום). Je le lui avais bien dit (Gen. 2 :17) : ‘Du jour où tu en mangerais, tu mourrais (be-yom akhalkha mimenu, mot tamut)’[qu’on peut aussi lire ‘ba-yom’, le jour même où tu en mangerais]. Mais vous ne savez pas s’il s’agit d’une journée à Moi ou bien d’une journée à vous. En vérité, Je lui accorde [en guise de pardon] une journée à Moi (יום אחד משלי) ; une journée à Moi, c’est mille de vos années à vous [Ps. 90 :4 ‘Oui, mille ans à Tes yeux sont comme le jour d’hier qui passe’]. Il vivra donc neuf cent trente ans (Gen. 5 :5), les soixante dix années restantes étant pour ses enfants, comme il est écrit dans le verset (Ps. 90 :10) : ‘les jours de nos années sont de soixante-dix ans’. Fin de citation

Nous voilà rassurés: une journée pour le Saint béni soit-Il ne se mesure pas au cadran de nos montres.

Quelle est, plus profondément, la leçon que nos sages veulent nous faire entendre ? Celle-ci: oui, Adam, père de l’humanité a péché, il a été puni, condamné à mort, telle est la manifestation de la justice divine (middat ha-din), mais, en même temps, et voici la manifestation de la tendresse divine (middat ha-rahamim), l’exécution de la sentence a été différée, puisqu’il a été donné à Adam de vivre neuf cent trente ans malgré sa faute, et d’engendrer de nombreux fils et de nombreuses filles.

Nous autres, fils de Adam, nous payons aussi la faute du premier homme, nous sommes mortels, en tout cas dans ce monde-ci, et notre passage sur cette terre est en moyenne de soixante-dix ans. Cependant, rappellent nos sages, il dépend de chacun, par ses pensées, par ses paroles, par ses actes, que sa vie ici-bas soit plus ou moins longue, plus ou moins heureuse, plus ou moins souffrante, plus ou moins prospère etc…

Tout le poème ‘U-netaneh toqef’ se déploie autour de deux affirmations, que nous allons reprendre en chœur dans quelques instants avec notre hazan : ‘A Rosh ha-shana, tout est inscrit [dans le Livre], mais au jour de Kippour, c’est scellé / be-rosh hashana yikkatevun, u-ve-yom tzom kippur yehatemun’. Mais en quoi donc les dix jours redoutables, les yamim nora’im, qui nous séparent de la fin de la journée de Kippur, peuvent-ils infléchir notre sort, si ‘tout’ est inscrit, consigné, dans le Livre ? Deuxième temps, deuxième affirmation : la repentance, la prière, la charité tempèrent la dureté de la sentence / u-teshuva u-tefilla u-tzedaqa ma‘avirin et roa‘ ha-gezera.

D’un côté, la sentence, expression de la justice divine, de l’autre côté, la liberté donnée à l’homme de s’ouvrir à la tendresse divine pour infléchir la dureté du décret, sans pour autant l’abroger. Repensons au destin de notre ancêtre Adam.

La repentance, teshuva, elle s’adresse à soi ; la prière, tefilla, s’adresse à Dieu ; la charité, tzedaqa, s’adresse aux autres.

Telle est la doctrine que vehicule le poème en toute clarté : le langage y est sobre, la rythmique est simple, les images d’une exactitude glaçante (qui va vivre, qui va mourir…par l’eau, par le feu… / l’homme est poussière, il retourne à la poussière … / semblable à un tesson brisé … / à une ombre passante, à un nuage incertain, à une brise éphémère, à une poussière voltigeante, à un rêve s’évanouissant). Même reformulés, les enseignements empruntent au fonds rabbinique commun (Bible, Midrash, Talmud), on peut les identifier. Encore faut-il saisir les significations que les sages ont voulu nous faire entendre.

Les étudier.