Kippour 5774

Dracha du rabbin Rivon Krygier

Vous êtes venus à l’office de Kol Nidré malgré l’heure tardive et les premiers gargouillis, vous êtes venus entendre des propos encourageants et optimistes pour ce jour de Kippour ? Eh bien ce soir, vous allez être servis, dans la pure tradition… ashkénaze !

 

Vous vous souvenez qu’à Roch Ha-chana, j’avais souhaité entrer dans la nouvelle année 5754, vingt ans en arrière… Pour certains parmi nous, âgés d'environ vingt ans, ce laps de temps est toute leur vie, laquelle est encore pleinement devant eux et c’est tant mieux. Par la suite, le temps qui passe devient une inquiétude qui monte, plus on prend de l’âge. Les perspectives d’avenir se referment peu à peu, comme dans la fameuse pièce de Ionesco, Le Roi se meurt… Son royaume se rétrécit peu à peu, inexorablement, sans que personne ne puisse rien y faire. Le temps, synonyme de vieillissement, fait surgir tôt ou tard une certaine amertume – l’écume des jours – approfondit les rides profondes et ravive parfois de vieilles blessures. Alors que se profile à plus ou moins long terme une fin de parcours, le poids des désillusions, des déceptions, des trahisons se fait plus lourd. Il reste de moins en moins de temps, d’opportunités : des cicatrices mal refermées, parfois des plaies restées béantes, résistent à tout traitement, alors qu’on a pourtant bien et tant essayé... La guérison totale ne viendra pas, la mort finira par avoir raison, de toi et de moi, comme de tout un chacun. Vient un temps où à son corps défendant, on commence à dresser le bilan d’une vie, alors qu’on aurait préféré, tel un enfant engagé dans un jeu, que la partie se prolonge, jusqu’à la victoire, ou simplement qu’elle se prolonge.

 

Il est une des selihot (litanies du pardon récitées aux aurores entre Roch Ha-chana et Kippour) qui exprime ce sentiment de manière pesante, si aiguë d’ailleurs, que personnellement, j’ai toujours fait le choix de ne pas la réciter. (Cela s’appelle en psychologie, la stratégie de l’évitement ou du déni. On fuit la réalité amère). Il s’agit du Ben Adam yizkor be-moladeto, ki le-èt kèts yachouv le-yoladeto, un chant écrit par le fameux rabbin et poète, Abraham Ibn Ezra, du 12° siècle espagnol. Il décrit la lente, caricaturale, mais sûre décrépitude du corps, d’âge en âge, d’anniversaire en anniversaire, avec cette idée insoutenable : l’homme doit se souvenir de sa naissance, puisqu’au bout du compte, il repartira comme il est venu, revenant en somme à la case départ… Enfin, je « pousse un peu le bouchon » en ne retenant ici que l’idée de déliquescence mais bon, cela fait partie de la réalité, et aussi quelque part, des méditations qui ne manquent pas d’affleurer à la conscience à chaque Kippour et tout au long de la journée. L’ascèse du jeûne nous place en effet dans un état fébrile de la conscience, louvoyant autour de la mort : la vulnérabilité de notre existence ressentie nous fait côtoyer nos limites, en bordure de notre vitalité. Les litanies, le souvenir de nos proches défunts aussi, nous font réfléchir sur le sens de notre vie, à l’heure où il s’agit de rendre des comptes sur sa conduite.

 

À présent, détendons un peu l’atmosphère que j’espère avoir réussi à bien plomber ! Nous allons parler des remèdes, des solutions ! Nous allons suivre l’injonction du rav Nahman de Bratslav (que j’évoquais à Roch Ha-chana, j’espère à ce propos que vous avez trouvé la clef qui déchiffre l’énigme du conte et tous ses secrets. Si oui, vous pouvez arrêter de jeûner, vous êtes déjà purifiés !). R. Nahman disait : « Il est interdit d’être vieux ! » Très bien, à partir d’aujourd’hui, j’arrête ! Mais comment faire ?

 

Rabbi Allen (Woody) semble avoir une recette infaillible, voici sa proposition :

 

On devrait vivre sa vie à l’envers : commencer par mourir, cela éliminerait déjà un fameux traumatisme qui vous poursuit tout au long d’une vie. On se réveillerait dans un Home de vieillards, pour s’en faire ensuite expulser pour bonne santé. On travaillerait alors jusqu’à devenir assez jeune pour pouvoir profiter de la vie : faire la fête, aller au cinéma, aller au lycée puis au collège. Pour devenir enfin un nouveau-né qui passe ensuite neuf mois tranquille à flotter béatement, sans le moindre souci. Et pour couronner le tout : quitter ce monde dans un violent orgasme ! (Woody Allen)

 

Sacré Woody. Notez pourtant que c’est ce que nous ne cessons de tenter de faire ! Arrêter le temps. On appréhende le jour de la naissance, son anniversaire, comme le dit Ibn Ezra, mais de façon bien étrange pour ne pas dire pathologique. Que fait-on quand on est épuisé, las, déçu, maussade, effrayé par les bruits assourdissants de la vie quand l’inopiné nous tombe dessus sans crier gare et même quand il prévient et que nous le redoutons à chaque instant ? Que fait-on ? Encore la stratégie de l’évitement ou du déni et plus encore, plus loin encore : ce que les psy mais aussi les historiens qui analysent les grands mythes des civilisations appellent d’un nom pompeux le Regressus ad uterum. On se replie, on se recroqueville en position fœtale, calé dans son lit, pour s’enfoncer dans l’ivresse de l’oubli. Il s’agit bien souvent non d’un simple refuge temporaire mais d’une véritable régression au sens psychique, on veut rebrousser chemin, se loger, se lover dans le fond de la cale, comme Jonas qui s’y endort, pour ne pas avoir à se mesurer à l’exigence impérieuse de Dieu. Nous faisons tous cela, en bonne part, innocemment, avec la puissance de l’indifférence. La misère autour de nous et ailleurs n’est pas notre affaire. La destruction systématique des ressources de la planète pour satisfaire l’appât du gain et le confort sans limites, la faim et les massacres loin d’ici, l’exploitation du travail des enfants du Tiers Monde, ces gens qui se couchent dans la rue, ayant perdu leur logement… Tous ces « problèmes dont on ne cesse de nous rabattre les oreilles », ils finiront par s’arranger. Il suffit de ne pas trop y penser, de se dire que d’autres s’en occupent. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, « peut-on accueillir toute la misère du monde ? », se battre sur tous les fronts ou en vain, comme contre des moulins à vents ? Ne pensons-nous pas que tout cela nous dépasse et est, par définition, comme la mondialisation, incontrôlable ?

 

Ce n’est pas entièrement faux, mais c’est surtout très commode. On peut aller se recoucher. On est justifié, devant soi… Le bon bain amniotique nous sert de Mikvé de purification, de Miklat (abri) perso, à l’abri des bruits stridents du monde et des fausses notes. Même les écrans mobiles de tous acabits, toute la gamme du plus grand au plus petit, qui nous donnent illusion d’être branchés en permanence sur les réalités du monde, tous ces écrans font le plus souvent écran au réel, ainsi plongé dans un univers virtuel, ludique ou onirique. Inoffensif.

 

Se tourner vers son nombril, son quant-à-soi, s’enivrer de sommeil ou user de psychotropes qui nous font glisser hors du temps, c’est exactement ce que notre tradition récuse, ce que le rite de Kippour conteste. C’est la femme de Loth qui se retourne, trop viscéralement attachée à la belle vie de Sodome et Gomorrhe – elle l’a dans la peau, se dit-elle, elle n’y peut rien – et la voilà qui se transforme en statue de sel…

 

Il faut pourtant regarder son passé obscur, examiner son nombril, son origine, son histoire, prendre le divan s’il le faut ! Mais pas pour y régresser, pas pour se réfugier à fond de cale. Il est interdit de se transformer en statue de sel ! La nostalgie n’est pas la bonne méthode pour faire face au présent, encore moins à l’avenir ! Ni le déni, ni les fausses utopies, saluts illusoires qui portent souvent les habits du discours religieux, en soldes. Eh oui, parmi les illusions qui magnifient le passé, la religion elle-même ! La bonne vielle religion, une valeur sûre. On se dit que l’on va se prendre une bonne police d’assurance pour le monde à venir, en pratiquant tel ou tel rite ancestral. Certaines « compagnies » proposent même des options, avec ou sans 72 vierges, si on est prêt à se faire exploser. Nous aussi, les Juifs, avons notre part de croyances magiques, croyance dans le pouvoir mécanique des actes religieux pour nous attirer quasi-automatiquement les bonnes énergies divines salvatrices… Il faut que les mezouzot soient cachères (aucune lettre effacée) et tout ira bien ! Les mezouzot ?! On guète minutieusement la moindre usure et dilution de l’encre des lettres écrites sur le parchemin. C’est bien, c’est pieux. Mais ne se trompe-t-on pas de parchemin ? Ou disons que si on fait attention à ceux-ci, par déférence, pour la force du symbole, ne devrions-nous pas faire plus attention encore aux parchemins sur lesquels nous inscrivons nos trajectoires de vie et impliquons celles des autres ?

 

Je ne peux m’empêcher de vous raconter la dernière, recueillie de la bouche de Raphaëlle :

 

Un bon père de famille va chez son boucher cacher (il va sans dire). Le boucher lui demande des nouvelles de la famille. – Très bien, tout le monde va bien. Le grand a même été à la Yechiva, ça lui a plu, et même tellement que maintenant il a décidé de devenir Loubavitch ! – Baroukh ha-Chèm, lui dit le boucher. L’année d’après, pareil. Le boucher prend des nouvelles de la famille. – Très bien, tout le monde va bien dit le père de famille. Le second a même été à la Yechiva, ça lui a bien plu, et il a décidé de devenir hassid Vichnitz ! – Ah bon ! Mazal tov, lui dit le boucher. L’année suivante, pareil… Le boucher demande des nouvelles de la famille. – Très bien, tout le monde va bien. Le troisième a été à la Yechiva, ça lui a bien plu, et il a décidé de devenir hassid Bratslav ! – Ah bon ? … Ne croyez-vous pas que vous devriez vérifier vos mezouzot ?

 

Celui qui croit, parce qu’il a des mezouzot glatt cacher beit-din, qu’il a jeûné à Kippour, parce qu’il a fait de la tsedaka, est purifié, se trompe ! Relisons le prophète Isaïe que nous lisons le matin de Kippour ; le rite religieux n’a de sens pour le prophète que pour qui porte en son sein l’âme d’un révolté, en colère, décidé à en découdre avec la réalité :

 

"Est-ce là un jeûne qui peut M'être agréable, un jour où l'homme se mortifie lui-même ? Courber la tête comme un roseau, se coucher sur le cilice et la cendre, est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour bienvenu de l'Éternel ? Mais voici le jeûne que J'aime : c'est de rompre les chaînes de l'injustice, de dénouer les liens de tous les jougs, de renvoyer libres ceux qu'on opprime, de briser enfin toute servitude ; puis encore, de partager ton pain avec l'affamé, de recueillir dans ta maison les malheureux sans asile ; quand tu vois un homme nu, de le couvrir, de ne jamais te dérober à ceux qui sont comme ta propre chair ! C'est alors que ta lumière poindra comme l'aube, que ta guérison sera prompte à éclore ; ta vertu marchera devant toi, et derrière toi la majesté de l'Éternel fermera la marche" (Isaïe 58,2-8).

 

Alors que fait-on ici au lieu d’être dans la rue ? Notre tradition nous enseigne que les bonnes mobilisations procèdent du fait que l’on a d’abord discerné, travaillé sur soi-même, vu en soi-même l’inhumanité et l’avoir combattue. On sait alors de quoi on parle. Les rites sont des balises qui nous guident et nous aident à accomplir ce périple, dans la bonne direction. Ne les négligeons pas. Mais c’est parce que l’on se change que l’on a quelque idée sur comment changer le monde. C’est un grand principe talmudique qui revient sans cesse :

 

צפניה ב

(א) הִתְקוֹשְׁשׁוּ וָקוֹשּׁוּ הַגּוֹי לֹא נִכְסָף:

Recueillez-vous et saisissez, peuple sans aspiration (Sophonie 2,1).

 

בבלי סנהדרין יט ע"א

והכתיב (צפניה ב א) הִתְקוֹשְׁשׁוּ וָקוֹשּׁוּ, ואמר ריש לקיש: קשט עצמך ואחר כך קשט אחרים.

Reich Lakich interprète le verset : « Recueillez-vous et recueillez, peuple sans aspiration » (Sophonie 2,1) : Embellis-toi (distingue-toi), et ensuite seulement embellis (distingue) les autres (TB, Sanhédrin 19a).

 

L’auto-embellissement se produit par notre saisie de l’ultime, de l’authentique :

 

בבלי שבת קלג עמ ב

משום דלא בעינן (שמות טו) ''זה אלי ואנוהו'', אבל הכא דבעינן זה אלי ואנוהו - הכי נמי, דתניא: זה אלי, ואנוהו - התנאה לפניו במצות; עשה לפניו סוכה נאה, ולולב נאה, ושופר נאה, ציצית נאה, ספר תורה נאה וכתוב בו לשמו בדיו נאה, בקולמוס נאה, בלבלר אומן וכורכו בשיראין נאין. אבא שאול אומר: ואנוהו - הוי דומה לו: מה הוא חנון ורחום - אף אתה היה חנון ורחום.

« C’est mon Dieu et je Le magnifie » (Ex 15). Rends-toi beau devant Lui [par tes actes] : bâtis une belle soucca, fais un beau bouquet de Loulav, choisis-toi un beau chofar, confectionne une belle frange à ton vêtement, écris un beau sefer Tora, etc. Pour Abba Chaoul (cela ne suffit pas et il) enseigne : « Rends-toi beau devant Lui » doit se comprendre comme « Rends-toi beau comme Lui » : de même qu’Il est tendre et compatissant, sois tendre et compatissant (TB, Chabbat 133b).

 

La religion bien pensée et appliquée nous éduque à cela. La vraie religion exige de nous non une simple imitation des autres, rituelle et ritournelle, mais une quête à la source, rechercher les fondamentaux au fond de nous, ne pas nous laisser berner par les faux-fuyants, les solutions toutes faites. Un rite qui ne nous met pas en quête de l’absolu, ne requiert pas de courage, de recherche du juste n’est pas un vrai rite.

 

À Kippour, ce n’est pas dans le bain amniotique que l’on se plonge mais dans celui de la litanie, des chants, des invocations, des confessions, des prières de repentir. Même si on perd un peu pied, on est baigné. Et alors… il peut parfois se passer quelque chose…

 

Émile Durckeim (un des pères de la sociologie, 1858-1917) appartenait à une lignée de huit générations de rabbins ! Il rompt avec cette vénérable tradition pour entrer à l’École normale supérieure (L’école normale… quand vous y pensez, quel gâchis, est-ce cela une bonne école pour un juif ? :-) : Il n’a pas pu s’empêcher au demeurant de dire des choses très sages :

"La vraie justification des pratiques religieuses n’est pas dans les fins apparentes qu’elles poursuivent, mais dans l’action invisible qu’elles exercent sur les consciences" (Les formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, Paris, rééd. 1990, p. 514, cité dans Mopsik, Les rites qui font Dieu, p. 640).

 

C’est ce qu’enseignent nos maîtres quant au secret de la vie religieuse lorsqu'elle est prise au sérieux :

 

« Qui entre dans une parfumerie, même s’il n’y achète rien, en ressort parfumé » (Pirké de-rabbi Eliezer 25).

« Approche-toi du parfumeur, et tu répandras une bonne odeur » (Chavouôt 47b : quand on fréquente un savant ou un sage…).

 

C’est une imprégnation, un rite de contact, d’inspiration. Voilà pourquoi nous sommes ici.

Plongés ainsi dans l’ivresse de Kippour, quelque chose doit se produire en nous : une brèche. Et pour y arriver, il faut opérer quelque chose de très proche de ce que je critiquais pourtant à l’instant : la régression à l’état fœtal… ! Je m’explique.

 

Dans la liturgie de Roch Ha-chana, nous avons entendu le son strident du chofar, comme un appel qui remonte du fond des âges. Juste après, il est proclamé : « ha-yom harat ôlam » : « aujourd’hui est engendré le monde » que l’on interprète souvent comme rappel de la Création du monde. À tort. Tel n’est pas le sens originel de l’expression. (Roch Ha-chana ne célèbre pas la Création du monde dans les textes rabbiniques fondamentaux).

La source biblique de cette expression est à chercher dans Jérémie.

ירמיהו כ

יא) וַיקֹוָק אוֹתִי כְּגִבּוֹר עָרִיץ עַל כֵּן רֹדְפַי יִכָּשְׁלוּ וְלֹא יֻכָלוּ בֹּשׁוּ מְאֹד כִּי לֹא הִשְׂכִּילוּ כְּלִמַּת עוֹלָם לֹא תִשָּׁכֵחַ: (יב) וַיקֹוָק צְבָאוֹת בֹּחֵן צַדִּיק רֹאֶה כְלָיוֹת וָלֵב אֶרְאֶה נִקְמָתְךָ מֵהֶם כִּי אֵלֶיךָ גִּלִּיתִי אֶת רִיבִי: ס (יג) שִׁירוּ לַיקֹוָק הַלְלוּ אֶת יְקֹוָק כִּי הִצִּיל אֶת נֶפֶשׁ אֶבְיוֹן מִיַּד מְרֵעִים: ס (יד) אָרוּר הַיּוֹם אֲשֶׁר יֻלַּדְתִּי בּוֹ יוֹם אֲשֶׁר יְלָדַתְנִי אִמִּי אַל יְהִי בָרוּךְ: (טו) אָרוּר הָאִישׁ אֲשֶׁר בִּשַּׂר אֶת אָבִי לֵאמֹר יֻלַּד לְךָ בֵּן זָכָר שַׂמֵּחַ שִׂמֳּחָהוּ: (טז) וְהָיָה הָאִישׁ הַהוּא כֶּעָרִים אֲשֶׁר הָפַךְ יְקֹוָק וְלֹא נִחָם וְשָׁמַע זְעָקָה בַּבֹּקֶר וּתְרוּעָה בְּעֵת צָהֳרָיִם: (יז) אֲשֶׁר לֹא מוֹתְתַנִי מֵרָחֶם וַתְּהִי לִי אִמִּי קִבְרִי וְרַחְמָה הֲרַת עוֹלָם: (יח) לָמָּה זֶּה מֵרֶחֶם יָצָאתִי לִרְאוֹת עָמָל וְיָגוֹן וַיִּכְלוּ בְּבֹשֶׁת יָמָי:

14 Maudit le jour où je naquis ! Que le jour où ma mère m’enfanta ne soit point béni ! … 16 Que cet homme-là soit comme les villes que l’Éternel a renversées sans s’en repentir ! Qu’il entende des cris le matin, et des clameurs au temps de midi ! 17 parce qu’il ne m’a pas fait mourir dès le ventre. Pourquoi ne suis-je pas mort dans le ventre de ma mère, que n’a-t-elle pas été mon sépulcre ou son ventre, que ne m’a-t-il toujours porté (en gestation pour l’éternité : harat ôlam) ! 18 Pourquoi suis-je sorti de son ventre, pour voir le trouble et l’affliction, et pour que mes jours se consument dans l’opprobre ? (Jérémie 20,11-18).

 

La situation dont se languit Jérémie et qu’il décrit est celle de l’état fœtal perpétuel dans l’utérus maternel, car la vie qui s’en est suivie lui est devenue trop amère. Le contexte indique que la malédiction est d’avoir entendu le chofar trop tard, ou ne pas l’avoir écouté, sans que la repentance (lo niham) n’ait pu conjurer suffisamment à temps le sort funeste de la génération1.

 

La reprise de l’expression par Jérémie, « harat ôlam », qui tel Job maudit le jour de sa naissance prend ici une nouvelle signification. Il ne constitue pas une fuite du monde (comme le tente Jonas) mais un retour à la matrice, in statu nascendi, un périple introspectif jusqu’au point d’origine ou tout est encore plastique où l’épigénétique peut encore imprimer sa marque non prédéterminée, où se trouvent encore toutes les ressources primordiales qui inventent la gestation de l’être : retour momentané à la matrice non pour refuser la vie mais pour y renaître autrement, avec une nouvelle inflexion. Comme le dit Rabbi Elimelekh de Lizensk : « Chaque homme est créé deux fois. Quand il naît, puis ensuite quand il opère la techouva et prend de nouvelles résolutions » (Kieval, p. 158). Il s’agit alors de revenir à la « conception » primordiale, la cellule totipotente, de se réinventer, réinventer le monde, peut-être comme à la racine de la création ou gestation du monde. Histoire de dire que rien n’est jamais déterminé définitivement. Le « ou-vaharta va-Haïm : Tu choisiras la vie » (Dt) reprend toute sa place : il est interdit de mourir ! À chaque âge, la transhumance, migration à l’intérieur de soi (du soi d’en bas au soi d’en haut), est requise pour renaître à la vie éternelle. Ce n’est pas de la création du monde dont il est question à RH mais de sa propre recréation, de sa renaissance, de son invention, dans le renouement à la voix primordiale et la régénérescence.

 

Pour parler le langage moderne, informatique, il s’agit non de reformater le disque (faire tabula rasa), mais de rafraîchir les données, mettre à jour, réinitialiser le système en le reconfigurant.  Ha-yom harat ôlam : Aujourd’hui, on refait le monde. C’est la nouvelle version, l’Update de l’âme qui est en jeu. (De vous à moi, tout ce qu’il ne faut pas faire pour percer le cœur de ses ouailles, en parlant leur langage…)

 

Faire « techouva », la vraie, est une prise de risque, un acte de courage car on se lance dans l’inconnu, l’instable, l’inconfort. Se réinventer, non tout balancer, mais se réorienter. C’est ce que Jonas fait dans l’antre du poisson, jusqu’à en être éjecté sur le rivage.

 

Pourquoi tout ce rituel de Kippour ? Je rappelle les paroles si fortes de Hanna Arendt : « Deux malheurs menacent l’action : l’irréversibilité du passé et l’imprévisibilité de l’avenir : et de même que la promesse lutte contre celle-ci, le pardon lutte contre celle-là » (De la condition humaine, pp. 236-247).

 

Tout juif (ou juive) encore « vivant », porte en son cœur la capacité de pardonner et de promettre, se pardonner et se promettre de mener une vie plus authentique, d’en faire une quête sans relâche, malgré les chutes et les échecs. Voilà ce qu’est « choisir la vie », devenir de plus en plus jeune au fur et à mesure où l’on vieillit.

 

C’est que nous ne somme pas venus au monde pour y mourir mais pour y mûrir. Et ce faisant, cela peut aider aussi les autres à y parvenir.

1 Ce passage de Jérémie est aux antipodes de celui de la haftara du second jour de RH (Jérémie 31,1-19) qui est sous le signe de la techouva, de l’état idyllique retrouvé de la complicité père enfant.