Kippour 5774

Dracha de Catherine Chalier

Dans sa biographie Al tichlah iadekha al hanaar que j’ai lue récemment, l’ancien Grand Rabbin d’Israël, Israël Méir Lau, raconte comment, tout jeune enfant, il fut sauvé par son frère Naftali auquel, au moment de sa déportation, sa mère l’avait en toute extrémité confié. Peu avant sa propre disparition, son père, R. Moché Haïm Lau, qui appartenait à une grande lignée de sages, s’était adressé ainsi à ses coreligionnaires : « Juifs, de toutes les 613 mitsvot, il nous en reste encore une que nous pouvons observer, il s’agit de : ‘et je serai sanctifié parmi les enfants d’Israël’ (veniqdachti betokh benei Israel). Nous allons être tués parce que nous portons le nom de l’Eternel, nous sommes le peuple d’Israël, frères accomplissons cette mitsva avec joie dans ce monde livré au tohu bohu, à la haine et au meurtre. Puis il se mit à réciter le vidouï avec ses fidèles » (1). Le vidouï est la confession des fautes que nous énonçons plusieurs fois à Kippour.

Ce passage si bouleversant du livre me paraît particulièrement approprié pour réfléchir ensemble, en ce soir de Kippour, à notre propre attitude vis-à-vis de ce que nous oublions souvent de considérer comme une mitsva  au cours de l’année qui sépare un jour de Kippour du suivant : la sanctification du Nom de l’Eternel en nous-mêmes. Nous l’oublions à tel point que nous considérons rarement que le manquement à cette mitsva puisse faire partie du vidouï. Or cette mitsva ne devrait-elle pas être notre souci au cours de notre vie indépendamment des événements tragiques qui peuvent lui advenir ? N’est-ce pas dans le quotidien le plus tranquille qu’elle devrait commencer à prendre sens pour nous ? Je ne veux pas dire pour autant que cela soit simple.

 

La mitsva citée par le père du Rav Lau se rapporte à la construction du Tabernacle (Ex 29, 44-45) mais, comme on le sait, s’il s’agit d’une réalité matérielle dont la construction et les modalités de service sont très précisément décrites dans la Tora : le Tabernacle est aussi considéré comme un signe (remez) du Tabernacle intérieur propre à chacun, un Tabernacle à construire lui aussi car il n’est pas une réalité naturelle toute faite. Il est l’œuvre d’une vie. « L’individu construit son Tabernacle privé », dit par exemple R. Chalom Berezovski (2). Or une des questions qui doivent nous habiter à Kippour est celle de savoir si nous avons œuvré dans le sens de cette mitsva pendant l’année qui nous sépare de Kippour dernier.

Comparons le laps de temps entre deux jours de Kippour à celui d’un voyage. Pour une année encore, nous sommes donc arrivés à bon port au rendez-vous de Kippour mais il vaut la peine de nous demander ce que nous avons fait, dit et pensé, pendant ce voyage et ce que nous allons faire, dire et penser, pendant celui qui va commencer quant à cette mitsva. La considérons-nous vraiment comme essentielle ? Ou bien comme illusoire  et sans importance réelle au regard de nos tâches morales vis-à-vis de nos proches, de notre peuple, de notre pays, celui d’ici et celui d’Israël ? Ou bien encore luttons-nous avec cette mitsva pour nous en émanciper sous prétexte que nous sommes des adultes autonomes et modernes? Sanctifier le Nom de l’Eternel en nos vies, porter Son Nom en notre intimité la plus profonde, a-t-il encore un sens pour nous ?

Même celui/celle qui est enclin à accorder de l’importance à cette mitsva se demande toutefois souvent ce qu’elle signifie concrètement. Comment donc construire le Tabernacle du Nom de l’Eternel en nous-même ? La Tora nous donne-t-elle des indications ? Il convient d’abord de soutenir que, loin de nous enfermer en nous-mêmes, de nous vouer à nos soucis ou à notre salut propres, cette mitsva est au contraire ce qui nous ouvre réellement à autrui et au monde. Le Tabernacle est un lieu de rendez-vous dans le livre de l’Exode (29, 42), l’Eternel vient y visiter ceux qui s’y trouvent et leur parler. Construire le Tabernacle en nous-même vise toujours à faire descendre sur le monde un peu de clarté, par exemple un rayon de celle que nous recevons quand nous réussissons à nous mettre en état de le recevoir : ce rayon, nous ne pouvons le garder pour nous, il se retirerait aussitôt. Or, pour y parvenir, cela implique un long travail sur soi, travail sans cesse à poursuivre, pour déjouer ce qui, en nous-même, nous sépare du Créateur et des créatures et fait de nous un être étroitement pour soi. Notre « moi » dans sa capacité orgueilleuse (même quand il se lamente sur son sort ou ressasse ses souffrances) fait en effet souvent écran à l’appel de la Tora et à Celui qui nous cherche à travers elle. R. Chalom Berezovski compare d’ailleurs ce moi à une mehitsa, à ce voile ou à cette barrière, qui nous sépare les uns des autres, en l’occurrence il s’agit d’une mehitsa qui opacifie notre relation à Dieu et à autrui. Construire le Tabernacle en nous-même implique toujours une lutte avec cette mehitsa-là.

 

Comment donc, dans une perspective juive, faire un travail sur soi qui rende le moi moins opaque et qui lui découvre sa vocation profonde? C’est le rôle de l’étude de la Tora : les paroles étudiées peuvent nous servir de miroir pour en approcher peu à peu. Mais il arrive souvent que ce miroir soit recouvert d’un tain de mauvaise qualité et réfracte confusément la lumière : on perçoit mal alors les profondeurs de soi-même, on se contente de peu, on pense déjà à autre chose. Plus gravement, les événements de la vie nous donnent parfois le sentiment que la Tora ne nous parle pas - ou plus - et que la mitsva évoquée par le père du Rav Lau n’est qu’un leurre terrible. Les tragédies de la vie, privée ou collective, font parfois ressembler la Tora à un feu entièrement noir : l’encre noire des lettres a tout envahi, elle constitue un feu noir duquel ne monte aucune flamme. C’est ce qu’on appelle Hester Panim, la Face cachée, de Dieu.

Mais cette face cachée est également la nôtre. Il arrive, comme le dit le prophète Isaïe (50, 2), que Dieu vienne et que personne ne soit au rendez-vous : « Pourquoi suis-je venu et n’ai trouvé personne ? Pourquoi ai-je appelé et nul n’a répondu ? ». Séduits par de nombreuses sollicitations, telles la richesse ou le pouvoir, ceux à qui s’adressait le prophète ne s’intéressaient guère à la parole de Dieu. Ou bien encore, ils ne se tournaient vers elle qu’aux instants où ils en escomptaient des bienfaits. Comment cette parole aurait-elle pu les éclairer, eux qui voulaient ignorer le travail sur soi qu’elle présuppose pour devenir signifiante ?

Le désir humain s’égare ainsi souvent en chemin et cette situation est évidemment celle de chacun et de chacune à bien des moments de son existence. Dans ces circonstances, si nous lisons un livre de Tora, nous n’entendons aucune voix qui nous appelle, notre vie n’est aucunement modifiée par ce que nous étudions. La face cachée des hommes, c’est souvent leur lassitude, leur absence de respect, voire leur mépris des mots qui, estiment-ils, n’ont aucun rapport avec eux. Cela peut être aussi leur sentiment de les comprendre mieux que quiconque ! Mais la face cachée des hommes, c’est aussi - je vais revenir sur ce point - le sentiment de leur propre faiblesse, de leur culpabilité, voire parfois encore de leur indignité.

Opposer sa propre face cachée aux versets, c’est vouloir en rester à une image de soi habituelle, gratifiante ou convenue, mais parfois aussi très désobligeante pour soi, dont on refuse absolument de se laisser déloger. On ne veut pas bouger du sens littéral (pchat) qu’on s’est forgé sur soi-même ou que les autres nous ont infligé, on résiste au voyage, on reste immobile même si on s’agite beaucoup, même si on parcourt le monde. D’un Kippour à l’autre, nous demeurons rigoureusement le même, les bonnes résolutions ne sont suivies d’aucun effet parce qu’elles ne touchent pas notre désir profond. Nous continuons alors aussi d’ignorer le secret (sod) que chaque soi humain abrite : l’alliance avec la Face divine dont il est l’image, alliance qui seule permet de construire le Tabernacle. Pour l’entrevoir en effet, la nécessité de reprendre le voyage s’impose, voyage qui fait descendre dans les profondeurs du soi au rythme même de l’étude et de la prière.

 

Je prendrai maintenant un exemple de notre propre face cachée en me demandant comment ne pas y souscrire. Cet exemple me semble approprié à Kippour : c’est celui de notre résignation, indifférente ou triste, à la culpabilité, que cette résignation provienne de nous face à l’immensité de ce que nous imaginons devoir faire pour nous en défaire, ou qu’elle soit provoquée en nous par d’autres que nous, trop contents parfois de nous y enfermer ou de nous y aliéner.

Or un enseignement majeur du judaïsme en général et de Kippour en particulier est précisément que cette résignation n’a pas lieu d’être. Non pas évidemment que nous puissions jamais échapper à toute culpabilité et être des « justes parfaits » comme on dit dans la tradition juive. La plupart d’entre nous ne sont ni « justes parfaits » ni « méchants complets », mais « moyens », « bénonim », comme on dit encore. Or un élève moyen peut toujours mieux faire ! Mais pour cela il ne doit pas se condamner lui-même à rester moyen par paresse ou par sentiment d’impuissance à changer la donne. Pour cela il a besoin que d’autres personnes aient confiance en lui/elle et lui fassent découvrir, par la force de cette confiance, qu’il peut poursuivre son voyage de meilleure façon encore. Parfois il a aussi besoin de réprimandes et de sévérité. Pour que la face cachée de l’élève - le meilleur qu’il porte en lui - puisse émerger en pleine clarté, il faut en effet cette confiance aimante et cette sévérité aussi.

Il en est de même, me semble-t-il, pour chacun d’entre nous en ce qui concerne notre voyage spirituel d’un Kippour à un autre si nous ne voulons pas nous retrouver identiques à nous-mêmes année après année, mais désirons progresser un tant soit peu. Nous avons besoin de cette confiance aimante et aussi de cette sévérité, même ceux d’entre nous qui sommes des adultes déjà âgés. Mais qui nous les donnera ? Qui contribuera à desserrer l’emprise sur nous de notre stagnation dans la culpabilité?

Il me semble que la réponse est double. Ce « qui » c’est en effet d’abord la communauté de ceux et de celles qui sont animés de la quête du Tabernacle intérieur dont je viens de parler. Nul ne construit ce Tabernacle dans l’isolement et pour soi seul : chacun peut recevoir du soutien de la part de ceux qui ont avancé un peu plus loin que soi dans ce voyage. Dans le Hassidisme, c’est en particulier le rôle des Justes, des Tsaddiqim, que de contribuer à cette tâche. En ce sens, construire le Tabernacle intérieur et construire la communauté vont de pair, l’un ne se peut sans l’autre. En effet, corrélativement, si la communauté n’a pas ce souci du Tabernacle intérieur propre à chacun, elle se détruit comme communauté.

Mais ce « qui » c’est aussi nous bien sûr. Plutôt que de nous complaire dans une culpabilité qui peut parfois prendre l’allure d’une condamnation de soi, nous devons résister au vertige de la fausse culpabilité (celle que d’autres personnes veulent nous infliger) mais reconnaître celle qui est réelle, l’énoncer et nous en laisser délivrer. F. Rosenzweig l’exprime ainsi : « J’ai péché, dit l’âme, et elle renonce à la honte. En parlant ainsi, purement tournée vers le passé, elle purifie le présent de la faiblesse passée. J’ai péché, cela veut dire : j’étais pécheur. Or, avec cet aveu de la faute passée, l’âme rend la voie libre pour l’aveu : je suis un pécheur. Mais ce deuxième pas est déjà l’aveu plénier de l’amour » (3).

Pour ne pas méconnaître sa propre culpabilité et ne pas s’y complaire, il faut l’admettre vraiment et la dire. Cela ne va pas de soi dans notre modernité où prononcer le mot « péché » semble d’un autre âge ! Mais ce n’est pas parce qu’on supprime un mot de notre vocabulaire que la réalité de ce qu’il nomme disparaît. Au contraire ! Kippour est par excellence le jour où ce mot devrait réapparaître sur nos lèvres, non pas encore une fois pour nous condamner nous-mêmes, mais pour reconnaître que notre faillibilité n’est pas seulement celle du passé mais aussi celle du présent et être sûr de l’amour de Dieu pour nous. L’âme devient « quitte de son fardeau à l’instant où elle a osé le prendre totalement sur ses épaules », dit encore Rosenzweig (4).

 

La mitsva de la construction du Tabernacle intérieur nous accompagne toute notre vie, mais plus que toutes les autres, elle exige ce travail sur nous-mêmes en lutte avec les différents visages de notre face cachée. Le vidouï, la confession des péchés, fait partie de ce travail. Il convient toutefois qu’il nous touche profondément, véritablement, sinon il ne sera rien d’autre qu’une rengaine inutile qu’on récite uniquement parce que c’est ainsi à Kippour, soit encore une litanie sans saveur ni réelle signification. Comme le précise très justement Rosenzweig, le critère qui permet de percevoir que cette confession nous touche tient dans le fait qu’elle fait monter à nos lèvres la confession de la foi. L’âme qui renonce à sa honte - parce qu’elle l’a dite - est aussi celle qui peut attester l’amour divin qu’elle a reconnue. La mitsva de la sanctification du Nom en nous-mêmes s’accomplit alors en ce jour.

 

 

Dans un de ses profonds apologues, R. Nahman de Bratzlav raconte qu’un roi demande à son fils de hisser un rocher immense qui se trouve dans la cour jusqu’au premier étage du palais. Le fils le tente mais le rocher avait de telles proportions qu’il était impossible de le faire bouger, même avec l’aide d’autres personnes, de chevaux et de divers leviers. Le prince essaya de nombreuses fois mais à la fin, désespéré, il y renonça. Quand le roi voulut savoir pourquoi il n’avait pas accompli son devoir, le fils lui répondit avec affliction que c’était impossible. Le roi lui répondit alors : ‘mais comment pouvais-tu croire que je te demandais l’impossible ? Tu aurais du réfléchir, t’ai-je demandé de transporter le rocher dans son entièreté ? Si tu avais pris un marteau pour découper des petits morceaux de ce rocher, peu à peu tu aurais réussi à accomplir ta tâche’.

Le rocher lourd et pesant, explique alors R. Nahman, n’est autre que notre « cœur de pierre » (Ez 11, 19) qu’il s’agit pourtant d’élever vers le Roi grâce au marteau qu’est la langue (haLachon) qui, chaque jour, nous permet de nous entretenir un peu avec Lui. Notre langue permet de sculpter notre cœur et de donner de l’allant à notre âme (nechama). Notre cœur de pierre se brisera morceau par morceau si nous nous entretenons un peu quotidiennement avec l’Eternel. Fragment par fragment, nous parviendrons à l’élever vers Lui. (5).

 

Catherine Chalier.

 

1 Edition Iédioth aharonot et Sifrei Hemed, Tel Aviv, 2005. (Ne porte pas ta main sur l’enfant), p.22.

2 Netivot Chalom, t.4, Iéchivat Beit Abraham Slonim, 2002, p. 47.

3 Franz Rosenzweig, L’Etoile de la Rédemption, traduit par A. Derczanski et J.L.Schlegel, Paris, Seuil, (1982), 2003, p.255.

4 Ibid.

5 Hitbodedout, extraits de R. Nahman de Bratzlav choisis par Israël Itzhaq Bezençon, Tel Aviv, Chir Hadach, 2001, p. 13.