Kippour 5774 - Allocution d'Aline Benain

Présidente d'Adath Shalom

Mes chers amis,

Ce Kippour 5774 est aussi l’occasion d’un anniversaire.

Il y a exactement un siècle, le philosophe juif et allemand Franz Rosenzweig, qui n’était pas encore l’auteur de L’étoile de la rédemption, au bord de la conversion au christianisme, choisissait de rester juif.

On connait l’histoire telle qu’elle est presque devenue une légende, Rosenzweig est ce Kippour-là à Berlin. Il s’apprête à devenir chrétien mais veut encore une fois, lui le Juif fortement assimilé, lui pour qui le Judaïsme paraît avoir cessé d’être une source vive en même temps que le terrain fécond où ancrer sa réflexion, assister à l’office.

La réalité de son cheminement spirituel est sans doute un peu plus complexe mais ce qui apparait certain est que c’est bien cet office qui achève de cristalliser sa décision de rester fidèle à la foi de ses ancêtres et à son Peuple.

Si j’évoque ce soir cet événement, ce n’est évidemment pas pour marquer une simple concordance calendaire ou vous raconter une jolie histoire bien édifiante, presque un conte. Il me semble en revanche que les circonstances qui aboutissent à formaliser ce choix de fidélité nous parlent et nous instruisent encore puissamment aujourd’hui.

Ce qui ramène Rosenzweig de si loin, ce qui ranime et rassure sa fidélité presque éteinte, c’est la vision du Peuple, de la Communauté unie, comme nous ce soir, dans la prière. L’évidence brusque et décisive que ce Peuple-là porte pour lui et pour tous, une mission particulière et surtout que sa prière et son engagement collectifs marquent une transcendance, qu’il n’y a pas de hasard ou une dimension exclusivement historique dans cette unité.

Nous sommes un Peuple de prière, c’est à dire aussi un Peuple d’engagement. Nous sommes, Adath Shalom est, une Communauté de prière, c’est-à-dire aussi une Communauté d’inspiration et d’aspirations, une Communauté d’engagement et une Communauté d’action.

J’ignore ce que chacun peut faire seul.

Ce que peuvent ma seule prière et mon seul engagement, à vrai dire, je n’en sais rien.

En revanche, j’ai la conviction qu’ensemble, comme Peuple et comme Communauté, nous pouvons presque tout. Pas parce que nous concentrerions en cette journée de Kippour ou en une autre, une forte densité de formules magiques ou d’incantations propitiatoires, mais parce que notre prière individuelle portée par la prière de tous, dit notre conviction et notre engagement au service de ce qui nous dépasse, de ce qui dépasse nos existences singulières, aussi précieuses, et elles le sont effectivement, qu’elles puissent être.

Se fonder sur la prière, l’engagement et l’action convergente de tous, c’est la condition et le secret de notre pérennité comme Peuple et comme Communauté.

Je voudrais dire très clairement à tous qu'il n'y a pas de petit engagement - et je ne parle pas bien sûr exclusivement de l'engagement financier dont vous entretiendra Jacques Adida, notre bien-aimé Trésorier -, comme il n'y a pas de petite prière. L'engagement ne s'évalue pas au poids, je préférerais même dire qu'il ne s'évalue pas du tout, il s'accueille avec gratitude et reconnaissance. Il est de modalités et de visages multiples, ni ces modalités, ni ces visages ne doivent être hiérarchisés.

Je lisais, il y a quelques semaines dans un quotidien israélien un article écrit par Warren Goldstein, Grand Rabbin d’Afrique du Sud, à propos de Nelson Mandela. Il citait pour décrire le parcours du Président sud-africain, le Gaon de Vilna qui dans les leçons de vie léguées à ses enfants et ses disciples expliquait : « Se complaire dans le matérialisme et la satisfaction des plaisirs immédiats revient à se désaltérer d’eau salée : plus vous buvez plus la soif augmente et les promesses d’épanouissement personnel se dissolvent dans la vacuité, hors de portée à jamais. »

Se placer au service de la Communauté, c’est sortir de la relation marchande à laquelle se réduit de plus en plus notre rapport aux choses et même aux personnes. C’est boire à une source qui vraiment désaltère parce qu’elle donne à chacun la possibilité d’offrir le meilleur de lui-même, de dépasser sa routine, ses idiosyncrasies et même ses animosités immédiates pour privilégier ce qu’il y a de positif chez l’Autre.

Nous avons de beaux projets. Je n’en évoquerai ce soir que deux, qui sont l’un et l’autre des gageures mais dont je ne doute pas que nous les menions à terme. Pour le premier, il s’agit dans une même surface de trouver plus d’espace. Vous l’aurez compris, je veux évoquer la rénovation et la reconfiguration de notre synagogue et de nos locaux. C’est une nécessité à l’approche des quinze ans de notre installation rue George Bernard Shaw, pour accueillir dans de bonnes conditions des assemblées souvent nombreuses à nos offices, offrir des salles de classe dignes aux élèves de notre Talmud Tora et des lieux de conférences ou de débats adaptés à nos besoins.

J’ai déjà eu l’occasion de le dire et j’en prends ce soir de manière très formelle l’engagement : rien de ce chantier ne se fera sans vous. Vous serez non seulement informés mais associés à la réflexion et consultés quant au choix du projet qui n’a de sens, et ne voyez là aucune démagogie de ma part, qu’avec vous. Notre Tradition comme notre histoire nous enseigne que les synagogues n’ont un statut particulier que par la présence des rouleaux de la Tora et des fidèles qui leur donnent vie.

« Veassou Li Mikdach Vechahanti betoham » dit le verset de l’Exode (XXV, 8).

« Faites un sanctuaire et en vous je résiderai ».

Si nos ancêtres ont pu construire un sanctuaire dans le désert, c’est bien parce que, aussi beau fut-il, c’est moins le réceptacle qui a de l’importance que ce qu’il contient ; ce qu’il contient et ceux qui connaissent et mesurent toute la valeur de ce contenu. Il suffit de voyager au centre et à l’est de l’Europe où celles des synagogues qui demeurent, et c’est une bonne chose, ont souvent été restaurées dans leur ancienne beauté mais ne sont plus que des coquilles vides, pour éprouver douloureusement cette vérité.

Le second projet que vous tiendrez, selon toute probabilité, entre vos mains à la fin de l’année civile, c’est un nouveau Mikhtav. Une revue de très belle tenue intellectuelle, à l’identité clairement Massorti et ouverte, dans un esprit de dialogue et de respect mutuel, aux autres sensibilités du Judaïsme. Je salue d’ores et déjà la qualité du travail réalisée par une équipe renouvelée.

Nous avons été des Explorateurs, les successeurs modestes mais pas indignes de Josué et Caleb. Nous avons développé en France un courant du Judaïsme qui n’y existait pas.

Grâce au travail inlassable de notre Rabbin, auquel je veux dire ma gratitude, ma confiance et mon amitié, grâce à votre engagement à tous, fondateurs et successeurs, à ce que vous êtes et ce que vous faites, nous sommes aujourd’hui crédibles. La vision exigeante et ouverte du Judaïsme que nous voulons porter, que nous portons en effet depuis l’origine, est crédible.

«  Plus l’acte guidé par la fin est pur et plénier, plus il prend ses précautions pour parcourir le chemin menant au but, et plus, comme acte, il reste réellement invisible » écrit Rosenzweig. A toutes et tous, je veux rendre hommage pour ce qui a été accompli en dépit des difficultés et pour la manière, délicate et discrète, souvent même anonyme, dont cela a été accompli.

Depuis mon élection, j’ai rencontré un grand nombre de personnes dans les institutions communautaires – je ne parle pas du Consistoire – de sensibilités variées. J’ai pu faire un double constat : si nous sommes encore souvent trop mal connus, la vision du Judaïsme dont je parlais à l’instant, dès lors que l’on prend le temps de l’expliquer, est accueillie avec beaucoup d’intérêt, de bienveillance et de sympathie.

C’est d’abord de la base, de nos Communautés libres et liées entre elles, que le développement du mouvement Massorti en France peut et doit se poursuivre. C’est en vivant pleinement le Judaïsme qui est le nôtre, que les valeurs que nous portons pourront résonner et faire leur chemin dans l’intelligence et le cœur d’autres Juifs.

Dans cette perspective une place particulière revient évidemment à la jeunesse. Je m’émerveille de voir nos enfants, qui de plus en plus souvent sont nés et ont grandi à Adath Shalom, s’y sentir chez eux d’évidence, sans avoir eu à être d’abord des Juifs errants puis des Explorateurs. Je me dis souvent que c’est notre plus belle réussite. Ils sont même tellement chez eux à Adath Shalom que, comme souvent de la maison des parents, ils se sentent plus grands de s’en éloigner un peu. A toutes et tous, jeunes adultes comme l’on vous appelle aujourd’hui, je voudrais dire qu’Adath Shalom est pour toujours votre maison. Vous construisez vos vies personnelles et professionnelles, vous profitez pleinement de l’existence : c’est non seulement compréhensible, c’est aussi parfaitement légitime. N’oubliez pas cependant que nous avons besoin de vous et qu’un jour, pas si lointain, c’est d’abord à vous qu’il incombera d’assurer la relève.

Nous demandons en cette journée à être inscrits dans « Le Livre de la Vie » ; je ne pense pas qu’il faille y voir la volonté un peu puérile d’échapper à une espèce de martinet divin, mais bien une convocation beaucoup plus impérative à convertir en énergie positive nos mauvais penchants, ceux qui sont susceptibles de nous détruire et de faire souffrir Autrui. Pour le dire dans le langage d’Isaïe : « Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige ; s'ils sont rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine. »

Dans le souvenir de la fidélité en acte qui avait empêché Franz Rosenzweig il y a cent ans de s’éloigner définitivement de son Peuple, et donné par là-même au Judaïsme contemporain l’un de ses plus grands penseurs, je veux vous souhaiter à toutes et tous, à vos familles et ceux qui vous sont chers une très belle année.

Puisse 5774 vous être sereine, paisible et très douce. Puisse-t-elle guérir nos malades et donner la force de se relever à ceux qui souffrent.

Puisse-t-elle apporter enfin la paix à Israël alors que nous pensons aussi aux épreuves tragiques de 1973.

Puissiez-vous tous être inscrits dans le Livre de la Vie.

Chana Tova, Gmar Hatima Tova !