Kedochim 5776

Dracha prononcée par Robert Zittoun le 13 mai 2016

L’Eternel parla à Moïse en ces termes : Parle à toute la communauté des enfants d’Israël et dis leur : « Soyez saints ! car je suis saint, moi l’Eternel votre Dieu ». Ainsi commence la Paracha Kidouchim cette semaine. En la relisant, j’ai tendance à penser que c’est une des plus importantes de la Torah, peut-être même la plus importante. Tel est d’ailleurs le commentaire de Rachi : cette Paracha fut prononcée, dit-il, devant toute l’assemblée d’Israël ; car tous les commandements de la Torah en dépendent.

 

Rappelons d’abord le déroulement de l’histoire.

 

Après la remise des 10 Commandements sur le Sinaï, il y eut un certain nombre de prescriptions supplémentaires consacrées à la préparation du Tabernacle, aux règles concernant le culte et les sacrifices, à l’interdiction de manger du sang avec la chair (car le sang est « l’âme de la chair »), aux règles de pudeur, aux interdits sexuels, au diagnostic et traitement de la lèpre avec les moyens de l’époque. Puis cet épisode singulier lorsque deux des fils d’Aaron, voulant apporter devant le Seigneur un feu « profane », furent dévorés par le feu divin. La semaine dernière, au Beit Hamidrach, Catherine Chalier rapporta l’hypothèse que cette punition, qui a laissé Aaron sans voix, était liée à une banalisation du culte transformé en routine.

Et puis la dernière Paracha « Aharé mot », après leur mort, énonce les règles que les Cohanim et le peuple d’Israël doivent observer pour expier leurs fautes et redevenir purs, une pureté que l’on essaie d’acquérir à Yom Kipour, étant entendu que les fautes envers les prochains ne peuvent être réparées que par l’obtention de leur pardon, seules les fautes envers Dieu relevant de l’effacement possible à Kipour. « Car en ce jour, on fera expiation sur vous afin de vous purifier, vous serez purs de tous vos péchés devant l’Eternel » (Lévitique, 6,30).

 

Cette semaine, avec Kidochim, nous passons donc de la pureté à la sainteté.

« Vous serez saints car je suis saint, moi l’Eternel votre Dieu ». Une exigence d’imitation qui donne à réfléchir. Rappelons ici que l’homme, dans la Genèse, a été créé à l’image de Dieu (Betselem Eloïm). Ne voyons là aucun anthropomorphisme, Dieu n’a pas d’image. Maïmonide y a insisté, et tout à l’heure, dans Ygdal, hymne inspiré de sa pensée, nous allons chanter « Einou gouf », il n’a pas de corps.

Alors de quelle image de Dieu s’agit-il ici ? Le texte est sans équivoque : c’est la sainteté. Mais encore ? La définition de la sainteté est bien vague. Je propose ici que pour l’homme, il s’agit de l’accès au sacré, à la transcendance. Et cet accès va être permis par la conformation aux commandements qui vont suivre.

 

Dans Kidouchim, il y a en fait deux sortes de commandements.


- D’une part le rappel des dix commandements
, mais singulièrement pas tous, et pas tout à fait dans l’ordre initial.

On n’en retrouve en fait que huit. Il manque : Lo Tirtsach (Tu ne tueras point) et Lo Tahmoud (Tu ne convoiteras pas). Lacune singulière, encore que ces interdits soient implicites dans d’autres commandements de notre présente Paracha qui pourraient rendre le meurtre impossible : Comment assassiner quand il est dit : « Tu ne haïras pas ton frère », quand la vengeance et la rancune sont interdites. Rappelons-nous que la rancune, la haine et la vengeance furent les mobiles du premier meurtre de l’humanité, Caïn tuant son frère Abel.

Les 8 autres des 10 commandements sont explicites, mais dans un ordre et une présentation singulière. Ainsi par exemple quand il est dit : « Révérez votre mère et votre père, et observez le Chabat » dans une même courte phrase alors que dans les 10 commandements initiaux chacun des deux est plus longuement justifié.

 

- D’autre part on lit un certains nombres d’autres commandements (j’en ai compté 39, mais peut-être me suis-je trompé, car le calcul est souvent difficile quand on dénombre les commandements).

39 donc, + 4 développements des 10 commandements et des redites, par exemple pour l’interdiction des divinations et autres sortilèges. Tout cela semble un peu désordonné, mais on peut distinguer successivement deux parties :

 

Les premiers, environ le premier 1/3 de la Paracha, sont des règles éthiques impératives, tandis que les suivantes correspondent plutôt à des règles de vie d’un ordre plutôt culturel, des règles dont la plupart – en particulier celles concernant la sexualité – et les peines afférentes , ne sauraient être appliquées aujourd’hui stricto sensu..

 

Ces premiers commandements additionnels aux 10 commandements constituent, à mon avis, les préceptes les plus importantes du judaïsme, et, par lui, de l’humanité entière.

 

Ainsi de la Règle d’Or : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », principe fondamental de la Torah selon Rabi Akiva. Comparons le à l’injonction de Hillel : « Ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît, ne l'inflige pas à autrui » y compris », nous dit Rachi, le faire pâlir de honte en public. Une règle positive versus une règle négative. C’est d’amour humain qu’il s’agit ici, mais cet amour d’humain à humain est à rapprocher, ici encore, de l’amour divin, et celui-ci dans les deux sens : Le Chéma Israël n’est-il pas précédé de : « Dieu aime son peuple Israël », et suivi de « Et tu aimeras Adonaï ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toutes tes forces ». L’amour humain de le Règle d’Or est ainsi rapproché de, assimilé à, l’amour de Dieu pour l’homme et de l’homme pour Dieu. Cela n’est pas sans évoquer le Cantique des Cantiques, Chir Hachirim, et aussi un très beau passage de Franz Rosenzweig qui dans « L’étoile de la Rédemption » parle à propos de l’amour de l’amant d’une « auto donation à chaque instant renouvelée » comme un arbre renouvelant ses branches. Gravité de l’amour dans le judaïsme, a dit Catherine Chalier dans sa récente conférence à l’Institut catholique.

 

Un deuxième commandement tout aussi essentiel : « Lo Taamod al dam réékha » : Tu ne resteras pas (entendons immobile, inactif) devant le sang de ton prochain : porte secours, ne laisse pas le sang s’épancher, la vie s’échapper. On sait qu’il est dit ailleurs que sauver une seule vie, c’est sauver l’humanité entière (Sanh 37a). Porte secours à tout prix, au point que la transgression du Chabat est permise en cas de danger.

Lors des attentats de Paris de janvier et novembre dernier, il y avait du sang partout, versé et piétiné par les assassins. Tous les urgentistes et les volontaires se sont mobilisés pour arrêter les hémorragies, colmater les plaies. La mort d’un côté, la vie de l’autre. Sauver la vie, toute

vie, sans discrimination. N’est-ce pas ce que l’on retrouve dans notre loi française qui condamne la non-assistance à personne en danger ?

 

Autre question que je me posais parfois : aimer, sauver, seulement le proche ? Non, cette injonction s’étend aussi à l’étranger, à celui qui vient résider chez toi. Car il est dit dans notre Paracha (en 19, 33-34) : « Ne le molestez pas, il sera pour vous comme un de vos concitoyens, et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers en Egypte ». Etrange résonnance avec l’actualité la plus brulante !!

 

Aimer, ne pas tuer, et donc sauver, n’est-ce pas ce que l’on entend lorsqu’Emmanuel Levinas fait dire au visage nu, dénudé, révélant la vulnérabilité de l’Autre : « Toi, ne me tue pas, toi, aime moi » ? Sans aller jusque là, c’est ce qu’il faut entendre dans Kedouchim, me semble-t-il, quand il est interdit d’insulter un sourd ou de mettre un obstacle devant un aveugle, raccourci saisissant, parabole morale où  l’on met en garde contre la tentation sadique souvent liée au sentiment de supériorité du bien-entendant et du bien-voyant.

 

Enfin autres lois essentielles : les devoirs intergénérationnels. Devoirs des enfants envers leurs parents, dont il est dit, dans les 10 commandements, qu’ils doivent les honorer, et ici qu’ils doivent les révérer, ou même les craindre, selon les traductions. Mais aussi devoirs des parents envers leurs enfants : ils ne doivent pas livrer leur descendance au Molokh. Dieu condamne avec la plus grande sévérité ces sacrifices humains, fréquents en ce temps dans les peuplades alentour. Ne peut-on entendre de nos jours une correspondance dans l’extrémisme radical au prix de la vie des jeunes ainsi embarqués dans des idéologies mortifères ?

 

Mais après ces lois essentielles d’ordre moral viennent des lois de justice :

La justice doit être impartiale, sans ménager le pauvre ni favoriser le riche. Il faut veiller à avoir une juste balance, de justes poids et mesures. Bien plus, la justice, par la charité, s’étend à la justice sociale : laisser de la glanure après la moisson, des grappes après les vendanges, pour le pauvre, et, à nouveau, l’étranger. Mais aussi par de justes rapports entre employeurs et employés : «  Ne commets point d’extorsion sur ton prochain…Que le salaire de l’employé ne reste pas par devers toi jusqu’au lendemain ».

Comme on le voit, cette Paracha Kedouchim, est non seulement universelle, mais de notre temps, de tous les temps.

 

Faut-il pour autant opposer la justice à l’amour ? Dans une conférence en 1989,

Paul Ricœur, a tenté de jeter un pont entre ce qu’il appelle « la poétique de l’amour » et la « prose de la justice ». Et pourtant, dit-il, c’est à l’action que tous deux, amour et justice s’adressent, chacun à sa façon. Citant Rosenzweig, il dit que le commandement d’aimer (y compris ses ennemis –il est chrétien -), fait appel à une « économie du don qui déborderait de toute part l’éthique ».

 

Il y aurait encore beaucoup à dire. Je détacherai seulement cette singulière interdiction des mélanges : pas de mélanges des bêtes –de nos jours on dirait de clonage inter espèce !-, ni des plantes, ni même des tissus en mélangeant laine et lin. De même les enfants d’Israël doivent se garder de se mélanger aux peuples qui l’entourent, avec leurs cultes païens, il ne doivent pas se livrer à l’idolâtrie, aux évocations et autres sortilèges. Selon mon maître Yacov, le mot Kadoch doit d’ailleurs être traduit par séparé plutôt que saint. Il me semble voir ici une autre constante du judaïsme, qui l’a sans doute préservé dans l’histoire, mais peut-être avec un prix assez lourd. Serait-ce là cependant le prix de la sainteté ?

 

Dernière remarque : Le texte de Kedochim est parsemé de « Ani Adonaï » (Moi, Dieu), avec des variantes. Je l’ai compté 19 fois. Pourquoi cette insistance, cette emphase ? Peut-être faut-il y voir le pendant du premier mot des 10 commandements : « Anokhi », un Je appuyé, Je-Moi l’Eternel. C’est ainsi que, cette fois, dans notre Paracha, par sa répétition de « Ani Adonaï », Hakadoch Baroukh Hou, Le Saint Bénit-Soit-Il ordonne au peuple d’Israël d’adopter sa sainteté, en commandant non seulement l’amour, mais aussi les règles essentielles de l’éthique, de la morale, et de la justice.

 

Chabat shalom