Hanoucca 5774 : Eloge du scrupule

Dracha prononcée le 29 novembre 2013 par Aline Benain

                                                                                      A la mémoire de ma sœur, Catherine, lumière douloureuse.

Dans l’une des scènes finales du film de François Truffaut, Le dernier métro, le metteur en scène juif Lucas Steiner, qui a passé toute l’Occupation dans la cave obscure de son théâtre pour échapper à la persécution, ressort pour la première fois à la lumière du jour alors que Paris se libère. Le choc est violent, la brutalité de cette remontée trop rapide le déstabilise tant physiquement que psychologiquement et cette lumière trop vive, trop vite, l’aveugle.

Le peintre Pierre Soulages a, tout au long de son œuvre, patiemment apprivoisé le noir jusqu’à y faire percer la lumière. En travaillant le mouvement, les textures, les nuances, il ouvre une voie vers la clarté à qui sait prendre le temps de cheminer « outre-noir ». J’y vois comme un écho à cet extrait magnifique du Zohar :

« A l'aurore de la rédemption, le Saint béni soit-Il percera en faveur d'Israël et des justes une étroite et minuscule porte de lumière, puis Il en percera une plus grande, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'Il aura percé des portails élevés donnant aux quatre vents. Tout ce qu'accomplit le Saint béni soit-Il à leur égard l'est de la sorte, petit à petit et non d'un seul coup. Il en va comme d'un homme plongé dans les ténèbres et dont le logis se trouvait toujours dans la pénombre. Lorsque l'on voudra l'éclairer, il faudra d'abord lui ouvrir une claire-voie aussi petite que le chas d'une aiguille, puis une plus grande et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il puisse être éclairé de toute la lumière comme il convient. » (Zohar 170a, tr. de C. Mopsik). 1

De la même manière, le Maharal de Prague (1520-1609) s’interroge sur la façon dont il convient d’allumer la Hanoukia2. Il rappelle le midrach3 :

« Quant à l’embellissement idéal, Beit Chammaï4 disent : - Le premier jour, on en allumera huit ; et de jour en jour, on en diminuera le nombre. Beit Hillel disent : - le premier jour, une seule, à laquelle on en ajoutera une autre chaque jour (…)

Raba, fils du fils de Hana, a enseigné au nom de Rabbi Yohanan : - Il y avait deux anciens à Tsidan. L’un faisait comme Beit Chmamaï, et l’autre comme Beit Hillel. L’un justifiait son acte en se référant aux « taureaux de la fête des cabanes »5 ; et l’autre en vertu du principe selon lequel, dans la sainteté, on progresse toujours dans un rapport croissant et jamais décroissant. »

 

Puis, il l’explique et le commente :

« En fonction des jours qui entrent. »6 Sous-entendu : la décision de l’ordre de l’allumage est prise en fonction « des jours qui entrent », c’est-à-dire de ce qui est premier et qui, toujours, est le plus prépondérant. Car, étant ce qu’il y a de plus fondamental, le premier jour a plus de force et entraîne, pour ainsi dire, après lui, les autres jours. En ce sens, il convient d’allumer selon cet avis, en premier lieu, huit lumières en contrepartie « des jours qui entrent » (…) Quant à la thèse selon laquelle le nombre des lumières doit être croissant en vertu du principe des « jours sortants »7, elle pense pour sa part nécessaire de commencer par ce qui est mineur afin de conclure par ce qui est fondamental, selon la règle qui exige de progresser dans la sainteté de manière croissante et non de manière décroissante. Car la sainteté est une dimension élevée, à laquelle on ne saurait accéder instantanément mais seulement à la suite d’un cheminement progressif menant à une condition ultime. Un stade que l’on ne peut atteindre qu’au terme d’un processus. Ainsi, pour l’homme bénéficiant du miracle, tout commencement est nécessairement borné avant de s’élever progressivement, toujours dans l’intensité, jusqu’à atteindre le dernier jour à partir du premier. »


Dans le refus de l’instantanéité que porte Hillel selon qui nous fixons la Loi, dans l’affirmation du cheminement nécessaire, du progrès mûri et construit, nous pouvons voir un éloge de la délicatesse et du scrupule. Nous retrouvons d’ailleurs un processus très semblable dans la réconciliation entre Joseph et ses frères dont le long récit débute précisément dans la paracha Mikets que nous lisons cette même semaine où nous célébrons Hanoucca.

Autant les modalités de la séparation ont été brutales, marquées par le manque de tact de Joseph vis-à-vis de ses frères auxquels il raconte complaisamment des songes qui ne peuvent que les heurter et la violence de la réduction en esclavage dont il est la victime, autant la réconciliation est progressive et délicate dans son déroulement. La relation brisée n’est reconstruite que dans la réciprocité8, la modestie et le scrupule.

Le même processus peut être à l’œuvre dans nos vies singulières, lorsque que nous côtoyons les ténèbres et éprouvons, à notre échelle, ce que nous appelons dans les catégories du Judaïsme « Hester Panim », le voilement de la face divine. Il faut alors trouver les ressources pour se reconstruire, être capable d’aller chercher en soi – et il arrive que la bénédiction nous vienne d’une aide portée par l’amitié, l’attention et la vigilance discrète, la parole nécessaire, mesurée, juste, la délicatesse – ce qui reste d’huile pure pour faire à nouveau progressivement de la lumière, pour parvenir à une restauration de soi au-delà de la souffrance, à une nouvelle inauguration intime.

Le Maharal poursuit son commentaire du midrach9 :

« Il y a pourtant lieu de s’interroger : la fête de Hanoucca fut-elle vraiment instituée en souvenir du miracle de la pérennité de l’allumage ?

En tout état de cause, n’est-ce pas plutôt la victoire militaire inattendue des Asmonéens qui devrait être digne de louange et de remerciement, davantage encore que le fait d’avoir pu continuer à accomplir les commandements de l’Eternel dont la réalisation est dénuée de tout profit immédiat pour l’homme ?

Toutefois si, comme nous l’avons expliqué, c’est parce que les commandements sont l’expression de la hauteur irrévocable de la Loi (…), on comprend alors pour quelle raison le miracle devait précisément concerner l’allumage du candélabre. »10

Ainsi Hanoucca n’est pas exclusivement une fête guerrière, c’est certes, et très légitimement, une fête de la fierté nationale, mais pas seulement. Cette démultiplication progressive de la lumière est d’abord un éloge du scrupule et de la délicatesse. Scrupule et délicatesse pour nous-mêmes et envers les autres. C’est pour tout notre Peuple, le rappel que notre Tradition n’est certainement pas une suite d’oukases auxquels il conviendrait de se conformer aveuglément mais une exigence et une volonté de renouvellement et d’élucidation dans la fidélité intelligente et active à cette irréductible fiole d’huile pure qu’est notre héritage.11

 

« En ce premier soir de Hanoucca, prêtez attention au fait que vous utilisez une bougie pour en allumer une autre. Aucune bougie ne luit d’elle-même. Nous sommes les uns aux autres mutuellement étincelle. Dieu nous a confié et cette mission et ce cadeau ».12

S’il m’est permis de formuler un souhait, il sera double :

Que nous ne perdions jamais en tant que Peuple, en tant que Communauté, en tant qu’individu, cette capacité à être les uns pour les autres des étincelles.

Que nous ne perdions jamais en tant que Peuple, en tant que Communauté, en tant qu’individu, ce sens du scrupule qui loin d’être une faiblesse, ainsi que l’ont si souvent pensé nos ennemis, est l’une de nos plus grandes forces.

 

Chabbat Chalom, Hanoucca Sameah !

 

1 Merci au Rabbin Rivon Krygier qui avait attiré mon attention sur ce texte à l’occasion de Hanoucca 5761.

2 Maharal de Prague, Ner Mitsva Israël face aux quatre empires, 2011, Editions Calligraphy, p.115-118.

3 Traité Chabbat, p.21/b

4 Beit Chammaï et Beit Hillel, c’est-à-dire, l’école de Chammaï et l’école de Hillel, les élèves de Chammaï et les élèves de Hillel. La Halakha est toujours dite selon Hillel, moins intransigeant que Chammaï, plus enclin à la compréhension et la douceur.

5 Référence au nombre de taureaux apportés au Temple de Jérusalem pour la fête de Souccot, de 13, le premier jour à 7, le dernier.

6 C’est-à-dire selon Chammaï.

7 C’est-à-dire selon Hillel.

8 Joseph reconnait ses frères mais ceux-ci l’ont également recherché. Le midrach précise : « Les frères savaient que la caravane qui avait acheté Joseph faisait route vers l’Egypte et ils espéraient donc le retrouver et le racheter. Ils sont entrés dans le pays par dix portes différentes et se sont dispersés à sa recherche sur les places des marchés. »

9 « Et le Talmud (Traité Chabbat, p.21/b) de demander : « Qu’est-ce que c’est Hanoucca ? » Puis de répondre : « Comme il est enseigné, le 25 kislev, débutent les huit jours de Hanoucca, pendant lesquels il est interdit de prononcer une oraison funèbre et de décréter un jeûne. Car, quand les Grecs pénétrèrent dans le Sanctuaire, ils y rendirent impures toutes les huiles. Puis lorsque la main des Asmonéens se leva et l’emporta, on se mit alors en quête d’une fiole d’huile. Mais on n’en trouva qu’une seule, fermée avec le sceau du Grand Prêtre. Une seule fiole d’huile dont la quantité ne pouvait suffire à l’allumage que d’un seul jour. C’est alors qu’un miracle se produisit, nous permettant d’allumer pendant huit jours consécutifs. L’année suivante furent alors institués huit jours de louange et de remerciement. »

10 Maharal de Prague, op.cit.p.119-120.

11 Les Pirké Avot (Michna 1) rappellent trois impératifs : « Soyez circonspects dans le jugement, formez de nombreux disciples et faites une haie à la Tora ». Le dernier de ces impératifs est trop souvent compris comme une injonction à la surenchère. Les Avot de Rabbi Nathan enseignent au contraire à propos de cette même michna qu’il s’agit en fait de protéger l’essentiel d’une tendance injustifiée, délétère, à la rigueur et la brutalité qui confine à l’idolâtrie. Ajouter sans discernement à l’essentiel, c’est prendre le risque de le faire disparaitre.

12 Rabbin David Wolpe, Hannouka 5774, Synagogue Sinaï Temple, Los Angeles. Cette Communauté est jumelée avec Adath Shalom.