Haazinou 5776

Dracha prononcée par Dominique Lejoyeux le 25 septembre 2015

La paracha que nous lisons cette semaine Haazinou est l’avant dernière paracha du pentateuque, Elle comprend un seul chapitre  de 52 versets.42 versets sont composés sous la forme d’un chant selon le format appelé brique sur brique et demi-brique sur demi-brique, c’est à dire , chaque ligne de Haazinou est divisée en trois sections, le début et la fin de chaque ligne contenant une phrase entière, mais la section du milieu est laissée vide.  Cette présentation spécifique, tout comme celle du chant après la traversée de la Mer Rouge se trouve  également dans l’écriture  du SeferTorah.

 

 Ce nombre  de 42 n’est pas anodin car il correspond au nombre de lettres dont se compose le Grand Nom de Dieu. Chaque verset contient donc l’un des mystères du Nom divin. Pour la plupart des commentateurs, ce cantique renferme de manière explicite tout le destin du peuple d’Israël, présent, passé et avenir.En effet,  il passe d’abord en revue tous les bienfaits de la Providence , les dérives du peuple, puis annonce la dispersion et l’exil qu’Israël aura à subir. Ce cantique traite aussi de la délivrance future des BI et prévoit enfin  le châtiment de tous les peuples qui ont fait subir  des mauvais traitements à Israël.

 

Ecoutez cieux, je vais parler : Ha-azinou ha chamaïm ve adabéraH

et que la Terre entende les paroles de ma bouche:

Ve tichmâ ha-arets imré-pI :

 

le poème prophétique qui commence par ce verset est la dernière adresse de Moïse aux enfants d’Israël avant de les bénir et de mourir, mais curieusement c’est non pas au peuple que Moïse parle mais aux cieux et à la Terre!  Pourquoi Moïse lance t-il un appel aux cieux et à la Terre? parle-t-il à des interlocuteurs, ou fait-il appel à témoins?

Pourquoi Moïse utilise-t-il deux verbes différents ( Haazinou: racine ozen:oreille écoutez) pour les cieux ,Tichma pour la Terre. Pourquoi deux temps différents? l’impératif  n’est utilisé  que pour s’adresser aux Cieux et non à la Terre.

 

Grâce aux enseignements de nos maîtres nous tenterons d’apporter des réponses à certaines de ces questions.

 

Ecoutons tout d’abord  ce que nous dit le Midrach Rabba: Lorsqu’on demande à Moïse : Pourquoi lances-tu un appel aux cieux et à la Terre? Il répondit : je vais mourir et j’ignore où ira mon âme, est-ce au ciel ou est-ce à la terre ? ainsi je ménage tous les deux et leur enjoins : où que mon âme soit appelée à séjourner, qu’elle soit bien gardée ! Par ailleurs, si j’invoque le ciel, la terre en sera irritée et si j’invoque la Terre c’est le ciel qui en sera irrité. Il se dit donc : j’invoquerai les deux, le ciel et la Terre.

 

“Chimou chamaïm, ve ha-azini èrèts : Ecoutez Cieux, Terre prête l’oreille” ? La formule  est empruntée à Isaïe au Chapitre 1 verset 2 , elle  est presque identique sauf qu’elle est inversée.

 

Moïse et Isaïe exprimaient -ils  une  réalité différente ?

 

Moïse plus près du ciel, Isaïe plus proche de la Terre nous disent nos Maîtres.

 

Le midrach Tanhouma remarque : heureux le mortel qui parle aux cieux comme parle un roi à ses sujets en leur disant : “prêtez l’oreille et écoutez”.

Moïse dit au ciel de bien écouter ses paroles, comme s’il s’adressait à des proches, nos sages ont coutume d’expliquer la différence entre l’utilisation des verbes  Haazinou et  Tichma  en disant que  le verbe ha azinou concerne plus spécifiquement une parole destinée à ceux qui sont près par opposition à Tichma, formule utilisée pour ceux qui sont loin. On peut aisément comprendre que  Moïse, homme de Dieu, qui de son vivant a séjourné par trois fois durant 40 jours dans la proximité de la chekhina sans boire ni manger, qui est  proche de mourir, est plus près des cieux que de la Terre, contrairement à Isaïe plus ancré dans la vie matérielle de son temps et pour qui les cieux sont loin.

 

Rachi  explique en se basant sur le Midrach TanHouma que les Cieux et la Terre ne sont pas là en tant que interlocuteurs, mais en tant que Témoins. Moïse dit:” Je suis de chair et de sang, demain je mourrai. Si jamais Israël dit: Nous n’avons pas accepté l’alliance, qui viendra les démentir? c’est pourquoi il prit  à témoin contre Israël les  Cieux et la terre, des témoins qui subsisteraient éternellement. mais pourquoi Moïse aurait il besoin de témoins pérennes? c’est parce que la Torah fut attribuée par leur entremise. dans deut 4,36 l’Eternel s’adresse aux enfants d’Israël:”  Du haut  ciel il t’a fait entendre Sa voix pour te discipliner,sur la Terre il t’a montré son feu imposant et du milieu du feu tu as entendu ses parole”, il est donc normal que Moïse invoque les cieux et la Terre témoins irrécusables de ce moment de l’alliance . D’autre part,  nous apprenons dans  Deutéronome 17,6  que la loi ne sanctionne le coupable que si il a été dûment mis en garde devant 2 témoins. Moïse en appelle  donc aux cieux et  à la Terre de prêter attention aux avertissements qu’il allait donner aux BI.

Si Israël se rend coupable, la main des témoins frappant en premier lieu, les cieux refuseront la pluie et la terre retiendra sa récolte.

 

Dans son livre “ Témoignage de l’Univers” Samson Raphael Hirsch, rabbin orthodoxe du 19eme siècle, apporte un élément nouveau au rôle de témoins des Cieux et de la Terre en relation directe avec l’attitude des Enfants d’Israël je le  cite:

“Ciel et Terre sont désignés pour servir de témoins à la vérité divine.. L’obeissance d’Israël à la Loi est une des conditions fondamentales de l’ordre cosmique. Tout s’ébranle lorsque Israël quitte le chemin de l’Alliance.Les répercusiions de nos actes sont incalculables et dépassent en tout cas la sphère immédiate.le maintien dans leur ordre naturel du ciel et de la terre est ainsi subordonné au comportement moral d’Israël. Ces deux témoins y sont directement interessés car leur existence dépend de l’attitude que prendra Israël.”

 

mais personnellement c’est le commentaire du ramban ( Nahmanide) que je préfère. Que nous dit-il ? Le ramban suggère ici de nous référer à une autre acception des concepts Cieux et Terre. Il fait allusion à ceux mentionnés dans le premier verset du livre de la Genese, il est question de la polarité fondamentale qui structure l’être. Les Cieux sont la métaphore du principe actif de la création, du donner; la Terre est une métaphore du principe passif le recevoir. L’homme pour les kabalistes est chargé de réaliser l’harmonie entre les deux pôles cad de relier les cieux et la terre conformément à la volonté divine. Cette mission il doit la réaliser en lui même d’abord, cad entre l’âme et le corps. Ainsi  en invoquant au début de sa déclamation les cieux et la Terre Moïse pose d’emblée l’enjeu du destin d’Israël: La mise en communication féconde des cieux et de la terre.

 

Remettons maintenant la lecture de la paracha Haazinou dans notre contexte liturgique. Celle-ci est  lue pendant le mois de Tichri et le plus souvent entre RHC et YK, mais comme cette année entre YK et souccot.

 

RHC jour du jugement évoque un état du monde où le ciel et la terre sont séparés et que l’on associe traditionnellement à la création de l’Homme Nous sommes dans la dimension de  la matérialité

 

YK jour de repentir et de pardon, l’H. est dans sa dimension de spiritualité, Ce face à face de l’H. avec D. est un face à face d’amour qui s’exprimera et se réalisera dans sa plénitude  lors de la fête de souccot.

 

 la paracha Haazinou dont la premiere partie du premier verset  commence et finit par un H, et la seconde commence par un vav et se termine par un ioud formant ainsi les 4 lettres du tetragramme  nous rappelle  que  4 jours séparent  Yom Kippour de Souccot correspondant  également sur le plan symbolique aux 4 lettres du tetragramme,

 

Lors de la Fête de souccot, nous devons donc réaliser la réunion du spirituel et du matériel, des cieux et de la Terre. Le ciel et la terre entrent  en inter action pour qu’apparaissent la pluie gage de fertilité.N’oublions que nous récitons la bénédiction pour la pluie au moment de la Amida à CA fête accolée à Souccot et clôturant les solennités de Tichri.

 

La soukka et Loulav symbolisent dans la tradition  respectivement le mariage des cieux et de la Terre et la fécondité de leur union.

 

La paracha Haazinou exprime donc  la symbolique de la séparation, de l’union et de la fécondité de cette union entre les cieux et la terre, c’est peut être ce que Moïse exprime dans le verset suivant :

 

“que mon enseignement s’épande comme la pluie, que mon discours distille comme la rosée”

 

Pourquoi Moïse compare t il son enseignement, à la pluie, son discours à la rosée? Très brièvement car ce verset à lui tout seul pourrait faire l’objet d’une dracha tellement il est riche en sens et en symbole.

 

les sages ont associé paroles de Torah à la pluie et à la rosée; la Torah écrite est comparée à la pluie, la Torah orale est comparée à la rosée.

la rosée cependant est accordée au monde sans rapport avec ce qui  s’y accomplit, en revanche la pluie est une bénédiction que Dieu accorde en conséquence de l’action des hommes. Nous répétons cette affirmation tout au long de notre liturgie et en particulier lors de la récitation du second paragraphe du Chema Israël.

 

Pour conclure j’emprunterai cette phrase au Midrach : si tu as incliné l’oreille à la Torah, quand tu commenceras une allocution traitant d’un sujet de l’écriture, tous observeront alors le silence en ta présence et écouteront tes paroles.

 

J’espère  ne pas avoir fait mentir le midrach!

 

Chabbat shalom