Identité et secret...

Dracha de Pierre Lévy-Soussan

 

Réflexion

La paracha « Chemot » (les Noms) traite de l’esclavage en Egypte, de la naissance de Moïse, son enfance, sa fuite à Madian, le buisson ardent, sa confrontation à Pharaon puis la longue délivrance du peuple juif, le don de la Tora et la réalisation du tabernacle. Je m’arrêterai uniquement sur la question du secret qui parcourt toute cette partie et les fonctions plus actuelles que le secret peut avoir en rapport avec l’identité d’une personne ou d’une nation, voire avec l’identité de Dieu.

Lorsque Rivon m’a demandé de faire une dracha sur le secret, je me suis demandé quel texte pouvait bien faire allusion à cette notion. Tous ? Aucun ? C’est comme si j’avais oublié une notion essentielle de la littérature talmudique : chaque mot possède ses secrets, l’interprétation permet de faire sortir le sens, les sens d’un mot en déployant son espace métaphorique pour dépasser la réalité propre du mot : dépasser la réalité du mot, la réalité propre, arriver à faire apparaître un sens qui n’existait pas auparavant, voire un monde nouveau de sens. Par quel secret parvient-on à cela, à dépasser une réalité pour en figurer une autre qui n’existait pas auparavant ?

Me revint alors un midrach sur ce thème :

Un roi décida un jour de construire une ville et fit le choix d’un site. Les astrologues approuvèrent l’endroit, à condition qu’un enfant soit emmuré vivant et présenté volontairement par sa mère. Au bout de trois ans une vieille femme présenta un enfant d’environ 10 ans. Au moment d’être emmuré, l’enfant déclara au roi :

« Laissez-moi poser aux astrologues trois questions : Si la réponse est correcte, alors ils auront bien lu les signes, mais dans le cas contraire ils doivent avoir erré :

- Qu’est-ce qu’il y a de plus léger ? Qu’est-ce qu’il y a de plus doux ? Qu’est-ce qu’il y a de plus dur au monde ? »

Au bout de trois jours, les astrologues donnèrent leur réponse :

- « Le plus léger, c’est la plume, le plus doux c’est le miel, et le plus dur qu’il y ait au monde, c’est la pierre. »

Le jeune garçon éclata de rire et s’exclama :

« N’importe qui pourrait en dire autant… La chose la plus légère au monde c’est un enfant dans les bras de sa mère, il n’est jamais lourd. Ce qu’il y a de plus doux c’est le lait de sa mère. Et le plus dur, c’est pour la mère d’apporter elle-même son enfant pour être emmuré vivant. »

Les astrologues furent confondus et durent reconnaître qu’ils avaient mal lu les étoiles. Ainsi l’enfant fut épargné.

 

Enigme, secret, réponse d’un enfant capable de donner au mot un sens qui lui sauve la vie. Capacité à penser le monde d’une autre manière en dépassant une réalité factuelle… Dans la paracha « Chemot », nous retrouvons les mêmes éléments :

-       Il s’agit de cacher les enfants hébreux, de cacher les naissances, de mettre Moïse « au secret » pendant trois mois sous une tente avant de l’exposer sur les flots, de cacher le nom des parents de Moïse… pour sauver un enfant qui transmettra par la suite des paroles que nous ne cesserons d’interpréter à nouveau.

-       Il s’agit aussi de dépasser les conditions de sa naissance, d’aller du naître à l’être, de se transformer en dépassant les simples conditions biologiques insuffisantes à donner une identité pour s’approprier une identité historique que Moïse ne cessera de construire jusqu’à sa mort. Mais pour cela l’histoire de Moïse devait dépasser le caractère individuel pour rejoindre le caractère collectif de l’identité. Quelle meilleure façon que l’accouchement en secret…

 

Quelle curieuse histoire que celle d’un peuple qui doit sa naissance à celle d’un bébé né sous X !  En effet, le nom des parents de Moïse n’apparaît pas directement.

Dans l’ Exode, chapitre 2, il est en effet écrit :

Vayelekh ich mi beit Levi : Il y avait un homme de la famille de Lévi

vaikah et bat Levi : qui avait épousé une fille de Lévi

vatahar haicha, vateled ben : Cette femme conçut et enfanta un fils

Vatere oto ki tov hou, vatitspenehou chelocha yerahim : Elle considéra qu’il était beau et le cacha trois mois ».

On apprendra bien plus tard qu’il s’agit d’Amram, le père et de Yoheved la mère de Moïse.

L’un des noms de Moïse sera même « abi soco » car il a été tenu au secret 3 mois sous une tente (souca). Pourtant le seul nom par lequel Dieu appela le fils d’Amram et Yoheved sera toujours Moïse, le nom que lui donna la fille de Pharaon qui a toujours considéré Moïse « comme son fils ».  De la même manière que Dieu a toujours considéré la fille de pharaon « comme sa fille » en l’appelant « Bitia » : Ma fille.

Triomphe de la métaphore sur la réalité brute, voire sur la réalité « biologique » comme on le dit maintenant. Triomphe de la fiction sur la réalité factuelle. Dans la tradition juive, la capacité à considérer un être « comme son fils ou sa fille » est présente dans l’histoire fondatrice de Moïse.

Peut-être devons-nous voir l’histoire de Moïse comme celle du travail incessant qu’il a dû faire pour dépasser les réalités brutes de sa naissance pour acquérir une identité suffisamment forte pour entraîner à sa suite tout son peuple.

Pourtant, nous pouvons voir à quel point parfois cette vérité fictionnelle est oubliée et comment la pensée collective va valoriser les « parents biologiques » si l’on m’excuse cet oxymoron tant le biologique n’a jamais été suffisant pour faire naître un parent.

La réalité factuelle est alors transformée en réalité « réelle » sur laquelle l’appareil psychique n’a plus de prise : l’excès de réalité brute entraîne la disparition du secret essentiel à la création de toute fiction, dans ce cas, celui qui permet de transformer deux adultes en parent.

L’opération peut sembler banale, automatique, mais ne réussit pas toujours, quelles que soient les modalités d’accès à la filiation. La filiation est une fiction qui opère au sein de chaque famille, secrètement, à l’insu de tous. Le plus souvent avec succès : chaque enfant est persuadé d’être l’enfant de ses parents ; chaque parent ressent son enfant comme son fils ou sa fille. Pourtant cela ne va pas de soi. C’est le fruit d’un long travail psychique qui est loin d’être simple chez tous les membres de la famille.

Si le nom des parents de Moïse n’est pas donné directement, c’est pour mieux permettre à Moïse d’avoir une dimension collective plus qu’individuelle. C’est bien Moïse l’Egyptien qui va permettre au peuple juif d’obtenir son identité à travers le don de la Tora. Sans doute ce chemin propre aux fils est-il celui d’acquérir ce qu’il a déjà pour le posséder comme le disait si bien Goethe «  ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder ».

Chaque enfant doit refaire ce chemin d’appropriation d’un héritage pour devenir fils, juif, c’est-à-dire se transformer en s’appropriant un cadre mythique, culturel ou social lui donnant son identité.

La Loi juive fonctionne comme une référence absolue, mythique qui échappe au sujet. Souveraine, surpassant l’individu, elle permet à un être humain de devenir juif vis-à-vis d’autrui, personne ne naissant spontanément « juif ». Moïse encore moins qu’un autre. Cette histoire nous semble exemplaire du chemin que tout être peut accomplir dans la construction de son identité psychique, ou culturelle.

« Chemot » montre bien le chemin de Moïse, fait de questions, de doutes, sur lui-même et sur les enfants d’Israël mais surtout sur Dieu ! Moïse interroge même  le secret du nom divin

                                 « Si les enfants d’Israël m’interrogent : Quel est son nom ?

                                 Que vais je leur répondre ? »

                                 Il recevra deux réponses :

 

La première  Ehye acher ehye : « Je suis qui je suis » …

Puis « Le Dieu de vos pères, le dieu d’Abraham, le dieu d’Isaac et le dieu de Jacob » : C’est à dire un Dieu qui a déjà eu une fonction, des actions

 

Deux réponses, une essentielle renvoyant à la foi pure, l’autre, plus ancrée dans la réalité factuelle. Chacun peut y trouver sa réponse en fonction de sa place sur le chemin. Même Moïse a oscillé entre ces deux types de réponses, jusqu’à même ne se satisfaire d’aucune quant il perdit confiance en frappant le rocher.

 

« Tu ne sais pas ce que tu ne sais pas ».

Rabbi Nahman

 

Les secrets sont les gardiens de notre psychisme, de notre espace le plus intime. A l’abri du regard des autres, nous développons ce jardin secret, le regardons grandir, croître et embellir. Les secrets sont à la fois les voiles qui protègent, comme la souca, la tente de Moïse, et les fleurs qui poussent dans le jardin.

Nous puisons en nous-mêmes la capacité à vivre, à entrer en relation avec les autres, à changer le monde pour nous le rendre supportable. Cette force-là s’enracine dans notre intimité, dans notre rapport à nous-mêmes dont les sources sont le plus souvent secrètes. Nous ne montrons pas aux autres les motivations profondes de notre rapport au monde, nous n’en montrons que les effets. Ces secrets ne permettent pas seulement de vivre avec les autres mais aussi de vivre avec soi-même...

Vie d’illusion et non illusion de la vie. « Il faut vouloir l’illusion » rappelle Nietzsche durant toute son oeuvre. « Illusion » dans le sens de création d’un espace permettant de créer du plaisir, de donner une consistance au monde dépassant sa réalité brute, de lui donner son propre sens.  Le Talmud en est un exemple remarquable.

L’autre n’est jamais le gardien de nos secrets, n’a jamais la solution déjà prête de nos désirs ou de notre destin. Le miroir n’a rien appris à Moïse. Il ne peut être qu’un passeur qui permet d’accéder à une autre rive d’où la vue sur soi-même est à la fois la même et radicalement différente. Comme le texte talmudique capable de changer notre vue sur le monde. Il s’agit toujours de la même fonction : celle d’intégrer, de relier, de digérer les émotions trop éparses ou trop fixées, afin de donner une continuité, un sens, une histoire que seul le sujet peut écrire.

Notre histoire est écrite à l’encre des paroles échangées, des silences, encre des mots, encre réparatrice, comme les blancs entre les lignes, espaces de silence et de secrets. Un midrach raconte que Moïse a imploré Dieu de lui révéler son nom secret pour être sûr d’accomplir tous ses désirs. Même la connaissance de ce secret ne l’empêchera pas de douter de Dieu, ce qui lui vaudra de ne pas fouler la terre promise.

Mettre en doute la réalité du monde, de Dieu tel qu’il l’avait construite jusqu’alors, telle est peut être la suprême erreur : douter de sa valeur créatrice, constructrice.

Moïse est celui des prophètes qui a le plus approché Dieu. « Tous les prophètes regardaient dans un miroir obscur tandis que Moïse regardait dans un miroir clair. Rachi explique que les autres pensaient avoir vu Dieu tandis que Moïse savait qu’il ne l’avait pas vu en face. »

Telle est la connaissance transcendante que de ne pas sombrer dans le leurre de la transparence ou d’oublier qu’il y a des secrets inaccessibles au-delà du réel. Moïse ne se contente pas de la réalité que Dieu offre à sa vue, il veut toujours aller au-delà. A la différence de la parole de Rabbi Nahman, Moïse sait qu’il ne sait pas, qu’il existe toujours des secrets parfois inaccessibles. Secrets auxquels il devait la vie dès son plus jeune âge.

 

 

L’auteur : Pierre Lévy-Soussan a publié « Eloge du secret », chez Hachette littérature, en 2006.