Dracha de Kippour 5773

par Catherine Chalier

 La demande de pardon est au centre de la journée de Kippour, j’en avais analysé quelques aspects l’an dernier lors du Kol Nidré. Je voudrais revenir sur ce sujet d’une autre façon en évoquant les blessures morales, psychologiques et spirituelles qui nous meurtrissent et qui semblent devoir rester privées de l’apaisement et de l’air frais qu’apporte le pardon quand celui/celle qui nous les inflige ne semble pas - ou préfère ne pas - s’apercevoir qu’il/elle nous les a causées, ou encore trouve de « bonnes » raisons à laisser son cœur s’endurcir. C’est un cas très fréquent car l’idée si insistante des sages du Talmud selon lesquels nous devons demander pardon à autrui - et non directement à Dieu, ce qui nous arrangerait bien souvent - des fautes que nous avons commises envers lui, notre prochain, est très exigeante et, de fait, peu mise en pratique. Nous consentons parfois à demander pardon à autrui si nous l’avons offensé sur tel ou tel point précis qui ne nous coûte pas trop, par exemple nous lui demandons pardon d’avoir été indifférent ou injuste à son égard, d’avoir dédaigné sa présence par négligence, par inattention, par fatigue, mais aussi parce que nous avions autre chose à faire. Mais il est des blessures d’un autre ordre : ce sont celles qu’autrui ou nous-même cherchons à infliger au lien d’une personne à la source de la vie en elle, à ce long travail que chacun(e) fait contre son propre yetser har- (mauvais penchant) qui l’incite à la paresse ou à la rage, à la tristesse ou au désespoir par exemple. Quand une personne cherche à en atteindre une autre sur ce plan-là, ce n’est pas à l’image que son prochain donne de lui qu’elle s’attaque, mais à cet effort que nous devons tous faire, tout au long de notre vie - et quels que soient les aléas de celle-ci - pour maintenir notre lien personnel et unique à la source de vie au plus secret de nous-mêmes. Ce lien est cela seul qui nous permet de ne pas nous perdre dans l’aliénation, dans des images fallacieuses de nous-mêmes, celles qu’autrui attaque parfois mais aussi celles qu’il encense, ce qui est tout autant dangereux. Mais la jalousie et la haine gratuite - sinat hinam - ne s’occupent pas de cela, elles visent quant à elles à détruire ce lien à la source de vie, que ce soit chez une personne ou, comme ce fut le cas au long de l’histoire, depuis les imprécations de Balak, chez le peuple juif dans son ensemble pour qu’il en vienne à douter de sa vocation. Or sur ce point il ne faut jamais céder car cette jalousie et cette haine sont mortelles puisqu’elles ont pour objet de s’approprier ce qui fait vivre une personne ou un peuple, de les en rendre orphelins et, dès lors, de les condamner à une grande déréliction. Il ne s’agit pas tant alors de pardonner une telle blessure - sauf si le jaloux ou le haineux se convertit et demande de lui pardonner - et il ne s’agit pas non plus de tenter vainement d’apaiser le jaloux ou le haineux, voire encore de faire semblant de ne pas s’apercevoir qu’il nous est hostile. Cela ne sert à rien et on est bel et bien atteint, il faut alors se protéger en donnant toute sa force à l’expression « se mettre sous les ailes de la Chekhina ». Mais comment ?

En ce soir de Kippour, je constate que patience et bienveillance ne servent pas à venir à bout du mal dont je viens d’esquisser la puissance. Parfois, au nom de la foi religieuse, on demande de taire cette souffrance comme si on devait être au-dessus d’elle ou, pire, comme s’il y avait culpabilité à l’exprimer. C’est sans doute une tentation plus chrétienne que juive toutefois. Les juifs, au cours de leur longue histoire, ont su que cette souffrance-là existait et s’ils ont eu parfois la tentation d’intérioriser les accusations qui pesaient sur eux, ils ont surtout déployé une magnifique façon de « choisir la vie » en dépit de tout, en dépit de la jalousie et de la haine qui leur ont laissé - et qui leur laisse encore - si peu de répit. C’est de cela que je voudrais donc parler.

Fidèle à un enseignement traditionnel de la Cabbale, le Maggid Dov Baer de Mézéritch enseigne que l’Eternel a envoyé l’homme (et haAdam) dans le monde « afin qu’il élève les étincelles de lumière (nitsoutsot) » qui se trouvent égarées en lui, cachées au plus secret de ses replis ou encore, comme on le dit aussi traditionnellement, enserrées sous les « écorces (kelipot) » (1) qui les recouvrent et menacent d’en étouffer la braise si l’on n’y prend pas garde. Ce langage symbolique ne doit pas faire méconnaître le caractère très concret et éminemment quotidien de cette tâche humaine, tâche qu’Israël, de par son élection, est censé porter à travers les âges sans que nul de ses enfants ne puisse s’y soustraire.

Pour esquisser quelques aspects de cette tâche, ou plutôt de ce combat, et montrer comment l’étude de la Torah nous aide à l’accomplir un tant soit peu, je précise d’abord que les « écorces » prennent différentes formes pour chacun(e) d’entre nous. A la suite de mon propos introductif je m’en tiendrai aux « écorces » causées par la jalousie et par la haine, à la souffrance qui s’ensuit tant chez celui qui jalouse ou qui hait que chez celui qui en subit les conséquences. Le combat avec les « écorces » commence en effet dans l’âme de chacun(e), c’est là où son enjeu est le plus fort mais aussi le plus déchirant. Or le paradoxe tragique est que ces écorces se nourrissent de la présence même des étincelles de lumière qu’elles cherchent à détruire : la jalousie comme la haine ne peuvent se passer de « l’objet » de leur jalousie ou de leur haine. L’antisémite ne se lasse ainsi jamais de maudire les juifs, il en a besoin pour se sentir exister. Mais, corrélativement, celui qui est l’objet de la jalousie ou de la haine peut en venir également à ne plus pouvoir se passer de son persécuteur. Si je pense sans cesse à celui qui me jalouse, au lieu de le laisser porter seul le poids de sa jalousie, je laisse mes propres « écorces » m’envahir et je leur offre comme nourriture les « étincelles de lumière » qui sont aussi en moi. N’y a-t-il pas parfois une complaisance tragique à entretenir ces souffrances ? Quand le pardon est rendu impossible parce que nul ne cherche à demander pardon, il nous reste donc encore une tâche essentielle, particulièrement de mise à Kippour : refuser en nous-même cette complaisance et cela grâce à la force de vie qui est en nous afin de la mettre davantage encore au service de la création.

La mystique hassidique ne nous propose en effet pas de penser les combats qui se déroulent dans la psyché humaine en les séparant de ceux qui concernent l’ensemble de la création. C’est certes dans l’âme humaine que la tâche d’Adam commence toujours mais son enjeu décisif se trouve dans le monde (la création) que cette âme doit éclairer, en lui apportant sa part - la sienne et pas celle d’autrui - afin que l’Eternel y trouve une « demeure ». Ce qui est visé à l’issue de ce combat n’est donc pas ma tranquillité ou ma sérénité intérieure qui ne semblent d’ailleurs pas souhaitables car elles risquent toujours de nous rendre sourds à la souffrance qui prévaut près de nous, autour de nous, si ce n’est en nous. Le Rav Abraham Isaac haCohen Kook disait : « celui qui a dit que mon âme était déchirée ne se trompait pas. Bien sûr qu’elle est déchirée. Nul ne peut concevoir un homme dont l’âme ne soit pas déchirée. Seuls les minéraux sont entiers mais l’homme a des aspirations contradictoires et un combat se livre sans cesse en lui. Il doit travailler à unir ces tendances contradictoires de son âme par une idée d’ensemble qui, grâce à sa hauteur, englobe tout dans une harmonie complète » (2 ).

Mais en quoi l’étude de la Tora contribue-t-elle à nous aider dans ce combat ?

Les formules traditionnelles là encore de la Cabale juive pour inciter à étudier de façon spirituelle : « sors et étudie » (tse velamed), ou encore « viens et vois » doivent ici retenir notre attention. Elles montrent qu’il faut un mouvement venu de soi-même, une sortie de soi, de son idiosyncrasie, de ses habitudes mais aussi de ses idées premières sur un passage étudié, ainsi qu’une certaine violence infligée à la tranquillité ou à la paresse, pour découvrir dans la Tora autre chose qu’un sens figé dans des signes écrits. Ces formules soulignent aussi que cette attitude présuppose l’écoute d’un appel qui, très souvent, transforme l’étude en prière, c’est-à-dire en façon de répondre à cet appel. On voit ici que la Tora écrite ne se suffit pas à elle-même, elle a besoin de lecteurs qui l’interprètent en l’interrogeant, en portant une attention renouvelée à chacun de ses mots, en s’en étonnant, en aidant tel ou tel d’entre eux à s’ouvrir de façon nouvelle, c’est-à-dire de « sortir » lui aussi de l’enfermement dans un sens défini par convention ou par coutume.

La sortie de soi est donc essentielle. Que signifie-t-elle ? Pour poursuivre le thème de ce soir, je dirai qu’il s’agit de sortir de toute complaisance à la souffrance (tristesse, rancune etc.), surtout quand le pardon ne peut l’apaiser pour les raisons que j’ai évoquées auparavant. Cette sortie de l’enfermement dans un soi prisonnier de ses propres kelipot conduit à cesser de les nourrir par son intelligence et par sa vie d’une façon générale. Elle demande de mettre le meilleur que nous avons en nous au service d’une étude qui éclairera le passage étudié autrement, grâce à notre savoir, à nos étonnements et à nos questions. Mais en retour ce passage nous éclairera autrement sur nous-mêmes, nous y trouverons matière à nous interpréter plutôt que de rester figés au sens premier (pchat) sur nous-mêmes et sur autrui. C’est souvent ce sens pchat qui nous enferme dans nos « bonnes » raisons de ne pas bouger, de ne pas demander pardon ou de ne pas pardonner. Ce pchat-là risque toujours de nous endurcir, de nous minéraliser pour le dire dans les termes du Rav Kook.

Les questions spirituelles sont par contre celles qui ne séparent jamais la quête du sens et de la vérité d’un passage étudié, d’un travail exigeant sur soi-même. La patience de l’étude, patience intellectuelle et spirituelle, patience morale et politique, pour approcher intimement la Tora, plutôt que de la confondre avec un recueil d’évidences à imposer hic et nunc aux autres (fondamentalisme) ou, au contraire, de la traiter comme un objet exclusivement redevable d’un travail scientifique qui ne nous met pas en jeu personnellement, exige beaucoup de temps, celui d’une vie. Cela demande de s’engager dans « quarante années de désert » pour que les significations qui bouleversent pour soi ici et maintenant le sens obvie des versets deviennent peu à peu le « suc » d’une existence partagée avec d’autres.

Je crois que c’est là le « secret » dont vit le peuple juif (fidèlement ou pas). De façon confuse sans doute, la jalousie et la haine pressentent ce secret et désespèrent de pouvoir se l’approprier. Elles cherchent alors à le détruire, ne serait-ce qu’en tournant en dérision l’élection et la singularité d’Israël. Notre réponse ne peut être qu’un surcroît de fidélité, ce qui ne signifie pas que cela soit facile ni même sans dangers. Mais nous ne pouvons abandonner à ceux qui jalousent notre lien avec la source de la vie en nous. Or ce lien a un besoin vital d’être soigné, éduqué, soutenu, chaque jour. Ce n’est jamais fait une fois pour toutes. Pour un juif, cela passe par l’étude de la Tora et la pratique des mitsvot.

Puisse Kippour nous donner la force de veiller sur ce lien à la source de la vie en nous de façon renouvelée !

 

1 Voir Liqqoutei Amarim, édition établie par Abraham Itshaq Kohn, Jérusalem, 1971, p. 22a.

2 Iosef Ben Chlomo, Introduction à la pensée du Rav Kook, trad. C.Chalier, Paris, Ed. du Cerf, 1992, p.19.