Remise à Catherine Chalier le 2 mars 2010 du prix Francine et Antoine Bernheim

Discours prononcé par Catherine Chalier

 Madame la Présidente, Simone Veil, Madame et Monsieur les Fondateurs du Prix, Francine et Antoine Bernheim, Madame la Présidente du Jury du Prix, Elisabeth de Fontenay, Madame la Directrice générale, Nelly Hanson, Monsieur le Responsable du programme, Gérard Rabinovitch, Mesdames et Messieurs les membres du jury, Je vous remercie beaucoup de m’avoir accordé ce prix qui, parce qu’il est un signe de reconnaissance de la part de la Fondation du Judaïsme Français m’importe au plus haut point. Mon engagement dans le Judaïsme est en effet aussi profond que vital. Je dois aux livres juifs et à la transmission qui m’en a été faite par des personnes pour qui ces livres étaient vivants et nourrissaient leur pensée - en particulier Emmanuel Levinas - un élan essentiel, pour réfléchir, pour habiter toutes les questions brûlantes qu’un être humain se pose et pour percevoir cette clarté indispensable à quiconque désire vivre malgré la souffrance. Mes propres livres sont portés par cette heureuse dette de reconnaissance et j’espère, qu’à leur tour, ils peuvent transmettre une lueur de ce sens qui m’éclaire, dont la source est inépuisable, cachée à notre perception sensible et intellectuelle, et de l’espoir que ce sens réveille en nous.

J’ai été, je l’avoue, un peu surprise de voir que le jury de ce prix estimait que je pouvais le recevoir au titre des « sciences », ce qui m’a incité à réfléchir à ce mot. Mon travail ne mérite pas vraiment le nom de « science » si l’on entend par là un savoir détaché de soi, soucieux d’objectivité théorique et érudite, d’explications et de démonstrations rationnelles qui se démarquent de toute dimension spirituelle, ce qui est souvent le cas dans la modernité où le mot « spiritualité » se voit associé à toutes sortes de déviances imaginaires et irrationnelles. Mais, si par science, on entend aussi, à la façon des anciens, une quête d’une sagesse qui ne laisse pas indemne le « soi » d’une personne parce qu’il l’engage dans ce qu’elle a de plus singulier, mon travail peut sans doute s’en prévaloir. La science est évidemment un grand bien à cultiver et à transmettre, elle ouvre des chemins d’émancipation et vise une universalité indépendante des particularités généalogiques où, parfois, nous risquons de nous enfermer ou d’être enfermés. Elle est une école de patience, de courage et d’éveil. Je ne suis pas certaine, néanmoins, qu’elle constitue par elle-même le plus haut accomplissement de l’humain si elle laisse de côté, comme impertinente, la question du « soi » des personnes qui s’y engagent et y engagent d’autres personnes, si elle décide que la réalité qu’elle découvre est la seule qui existe et si elle méprise la spiritualité. Comme le dit R. Tsaddoq haCohen, « l’arbre de la vie constituait l’intériorité de chaque arbre du jardin, y compris donc de celui de la connaissance du bien et du mal. Il leur transmettait sa force. Ainsi s’ils avaient d’abord goûté de cet arbre de la vie, ils auraient alors senti ce goût propre à l’arbre de la vie, en mangeant de tous les autres arbres du jardin » [1]. Seul l’arbre de la vie donne son véritable taam, goût, sens, saveur, aux sciences : c’est pourquoi il me semble que la science, selon ce que je peux en comprendre en tout cas, devrait rester ouverte sur cette orientation qui provient d’un tel arbre.

Ma découverte pleine d’enthousiasme de la philosophie, en classe terminale, s’est faite grâce à Elisabeth de Fontenay et je lui garde une grande gratitude pour le goût de la philosophie et pour les connaissances qu’elle m’a transmises. A la même époque, donc très jeune encore, je me suis mise à lire la Bible juive et j’ai aussi découvert, peu à peu, par la langue hébraïque, la tradition de ses commentaires et le bonheur qu’il y avait à les étudier parce qu’ils font vivre le texte de façon extraordinaire et suscitent le désir d’exister avec eux. Ces deux rencontres - philosophie/judaïsme - ont été complètement décisives, elles ont engagé ma vie personnelle et mon travail, l’une n’allant pas sans l’autre. Il me semble que j’ai voulu vivre au diapason de ce que j’étudiais parce que c’était pour moi l’unique façon d’entrevoir une clarté et un espoir, de trouver un chemin au milieu de méandres compliqués, ceux propres à chaque existence. En tout cas la parole philosophique s’est trouvée pour moi ré-orientée par la parole juive, si oubliée à l’Université, voire si suspectée d’affinité avec l’indicible d’une foi ou l’autorité d’une théologie. Or ce qui provient de la source juive continue d’irriguer la pensée si l’on se donne quelque peine pour étudier, interroger, réfléchir et transmettre ce qu’on découvre, par l’écriture et par l’enseignement. En retour la philosophie incite à poser aux textes étudiés des questions qui en font découvrir de nouvelles significations et qui, parfois, sont décisives pour soi et pour autrui.

Ce travail a commencé par un pressentiment, davantage qu’il n’a été initié par une décision prise en toute connaissance de cause : le pressentiment que, malgré l’immense angoisse qui sourd du XX siècle, et à cause d’elle aussi, il me fallait, impérativement, chercher au plus près des livres juifs, et sans délaisser la philosophie pour autant, une vérité que cette dernière n’avait pas prise en compte, trop occupée qu’elle était par ce qui nous venait des Grecs et aussi du christianisme. Mes livres tentent de montrer quelques éclats de cette vérité et j’espère que la philosophie en bénéficie aussi. Depuis plusieurs années, je lis beaucoup les livres hassidiques, trop méconnus car difficiles d’accès, et je pense que mes derniers livres sont tributaires de la profonde richesse qu’ils m’ont apportée, en particulier par leur méditation de ce que signifie notre humanité quand elle écoute les versets et leur répond. Toutes ces recherches ne sont pas hors contexte, elles ne sont d’ailleurs pas portées par une nostalgie du passé, mais par la nécessité de continuer une histoire blessée et de tisser quelques fils malgré l’abîme, pour envisager une transmission et un avenir. A l’Université comme dans les différents lieux de notre société où il m’arrive de partager une réflexion avec d’autres, venus d’ailleurs d’horizons différents, j’essaie de montrer comment ces recherches peuvent, un peu en tout cas, éclairer des questions de maintenant. Je voudrais, avant de conclure, avoir une pensée très émue pour la mémoire de mon amie Sophie Kessler-Mesguich dont je sais qu’elle avait pensé à moi pour ce prix. Son visage et sa voix, sa lumière et sa vivacité, son amitié et sa présence me manquent beaucoup comme elles manquent à tous ceux qui l’ont connue et aimée, en premier lieu à sa famille. J’aime à penser que la première parole dite le matin dans la prière juive est modé/a ani lefanekha, je Te suis reconnaissante. J’éprouve que c’est une grâce de dire cela. Je suis reconnaissante d’être ici ce soir avec vous.

Catherine Chalier.

Notes [1] Peri Tsaddiq, t.1, p. 422