Les défis communautaires

Intervention de Rivon Krygier à la table ronde de la convention du CRIF, le 20 novembre 2011

Sept minutes pour saisir les grands défis de la communauté juive de France, autant vouloir créer le monde en sept jours ! C’est un défi en soi, sinon une gageure. Allons donc droit au but, au risque d’être un peu brutal. À dresser d’abord un bilan général, je suis d’avis que la communauté juive de France n’a pas à rougir de sa situation, en tout cas en comparaison à ce qui se passe en de nombreux autres endroits de la diaspora, où la vie juive est en pleine déliquescence. Globalement, même si de grandes institutions connaissent des tensions (et je m’abstiendrai de m’immiscer dans les querelles internes), on doit se féliciter du formidable dynamisme de nombreux organismes et associations dont la vitalité est due à la qualité de certains professionnels et au dévouement exceptionnel de nombreux bénévoles de l’ombre. J'en donnerai un aperçu trop bref et trop partiel, mais emblématique.

Mesurons le rôle novateur que joue désormais Akadem, le Campus numérique juif qui diffuse en audio ou vidéo des conférences et magazines sur les sujets les plus variés de la vie juive. Il se déploie jusque dans les foyers lointains de province. Il permet à des juifs assimilés ou laissés pour compte d’avoir une vision diversifiée de la communauté et de ses expressions culturelles. Il donne à des personnes qui ne sont pas seulement juives d’entendre ce que notre communauté peut produire de pensée, de culture et de sensibilité. Et là où le dialogue entre juifs est absent, voire impossible, embourbé dans des préjugés, des interdits et des anathèmes, il s’impose au moins, a minima, par juxtaposition des divers courants d’opinion et de conviction. C'est sur ce que représente le paradigme qu’Akadem que je fonderai le cœur de mon argumentation. Car il faut y voir, à mon humble avis, la voie dans laquelle la communauté juive de France doit s’engager résolument.

Ce défi, j’aimerais le résumer à partir d’une formule cinglante que nous devons au rabbin Léon Askénazi, « Manitou », dont j’ai moi-même été un élève proche. Voici ce qu’il déclarait dans le magazine Information juive (avril 1993), avec l’humour qu’on lui connaissait : « Tout juif est juif, même les juifs pieux et y compris les juifs ­non-sionistes, les juifs enrhumés et les juifs philatélistes… »

Mieux intégrer la pluralité est la clef ! Il convient en effet de se souvenir que les juifs de France,et en particulier la jeunesse, sont en totale déshérence par rapport à leur identité juive. Il y a un tas de raisons à cette dilution (que je ne peux énumérer ici). La plus évidente mais contre laquelle il n’est pas question de lutter, c’est que dans une société ouverte et démocratique, les choix des individus ne sont plus dictés par le clan ou la famille mais sont des choix d’intérêt ou de conscience. Et là-dessus se greffe le fait qu’il est objectivement difficile de vivre au rythme et à l’heure du judaïsme, en tant que minorité, dans une société qui vous happe sans cesse,sur les plans tant culturel que professionnel, pour le meilleur et pour le pire. Autrement dit, si l’on veut lutter efficacement contre cette déperdition centrifuge, c’est sur nous, responsables communautaires, que pèse la charge de nous montrer convaincants et inventifs, de démultiplier les efforts pour rendre la vie juive plus stimulante et plus inclusive. Ce n’est pas avec la bonne vieille culpabilisation et la mise au ban des couples mixtes et de leurs enfants, hors des synagogues et des écoles juives, que l’on y parviendra ! Et ce n’est pas non plus, en cherchant à imposer une forme unique de judaïsme, qui plus est de plus en plus radicale, hors de laquelle il n’y aurait point de salut. Ne pas avoir compris cela, comme c’est hélas encore souvent le cas, est tout simplement un désastre. C’est se tirer une balle dans le pied. On érige une grande muraille, soi-disant pour former un rempart contre l’assimilation et, la vue masquée, on ne voit pas que de nombreux juifs sont au dehors et qu’ils ne peuvent rentrer chez eux à cause de cette forteresse, pour ne pas dire ce château digne de Kafka !

On observe d’après certaines études sociologiques une polarisation inquiétante de la communauté juive. D’un côté la déshérence grandissante dont je parlais, de l’autre, une tendance à la radicalisation identitaire. Il est dans l’air du temps, dans cette génération en perte de repères – et pas seulement chez les juifs – de nourrir une fascination pour les identités pures et dures… Chez nous, c’est ce que l’on appelle la vague de « retour » à la religion qui s’accompagne bien souvent d’une crispation identitaire et d’une intransigeance mentale, affective et intellectuelle, réfractaire aux idées républicaines des Lumières qui ont fondé les vraies démocraties. En fin de compte, des idées chères encore à de nombreux juifs que sont le dialogue et le respect des autres identités, cultures et religions, l’égalité des sexes, l’engagement dans la cité, la prise en compte des acquis des découvertes modernes et des méthodes universitaires dans la pensée juive, autant d’idées-phares jadis défendues par la Haskala, sont battues en brèche, sous couvert de l’autorité d’une interprétation radicale de la Halakha - comme d’autres ailleurs invoquent la Charia immuable. Comprenez que ce n’est pas une question purement intellectuelle. Pour rester juif aujourd’hui, il faut aimer et désirer ardemment l’être. Et cela n’est le cas que si l’on y trouve une richesse exaltante et non un carcan où vous vous sentez déjugés ou incompris. Il faut urgemment sortir de la logique binaire. Quand de jeunes juifs se sentent sommés de choisir leur clan entre ces deux pôles, ghetto ou assimilation (pour faire simple…), beaucoup d’entre eux votent avec leurs pieds, comme on dit, et même sur la pointe des pieds : ils disparaissaient du champ de la vie juive, car tout simplement, ils ne s’y retrouvent pas.

L’ultra-orthodoxie peut sans nul doute convenir à certains tempéraments et, pour ma part, je n’en conteste ni la richesse, ni la légitimité, tant qu’elle ne sombre pas dans le fondamentalisme et le mépris de l’autre. Mais, elle ne peut ni ne doit s’imposer comme le modèle unique de judaïsme, comme d’aucuns voudraient nous le faire croire. Je ne dis pas que pour rendre le judaïsme attractif qu’il faille le diluer, le décolorer ou l’édulcorer. Mon argument est au contraire que la solution face à cette déperdition est la démultiplication des couleurs, ce que nous appelons le pluralisme. Montrer que le judaïsme est plus qu’une religion. Il est une civilisation, une culture, des langues. Que la religion est plus que du rite ou du dogme. Il est aussi de la discussion, de l’émotion, du partage fraternel. Le judaïsme gagnera par sa force de conviction, de délibération, non d’intimidation. Il lui faut maintenir un visage ouvert, éclairé et humain. Il ne doit pas perdre le sens critique ni sur les questions politiques ni sur les questions religieuses. Il doit retrouver la culture du dialogue dans le respect et la bienveillance, à l’image du débat talmudique.

Heureusement Akadem n’est pas le seul cadre pluraliste existant. Je pense aussi au Centre communautaire de Paris, à Limoud, grand forum annuel de culture juive mobilisant des jeunes, qui fournissent l’un et l’autre cette pluralité d’expressions et de débats. La Convention présente du CRIF va évidemment également dans ce sens. Je pense aussi à l’École Juive Moderne qui accueille des enfants issus de familles de religiosité diverse, y compris de couples mixtes. On y délivre un enseignement qui place le respect et le dialogue des cultures au centre, tout en donnant aux enfants des connaissances profondes de l’hébreu et de la tradition juive. Ma conclusion est que toutes ces réalisations, la plupart récentes et pionnières, doivent se généraliser, devenir la norme. Tel est le grand défi, le grand chantier : ouvrir de nouvelles écoles juives du vivre-ensemble, développer les espaces de dialogue, en donnant une plus large légitimité au débat d’idées dans tous les domaines de la vie juive, sans exclusive. La France ne voudrait pas perdre ses trois A… La communauté juive de France doit, quant à elle, les conquérir, en revigorant son judaïsme : A comme Accueillant, A comme Attrayant, A comme Adéquat !

 

Rivon Krygier