Vaye’hi 5775

La Saga, l’Histoire et après… Dracha prononcée par Aline Benain le 2 janvier 2015

La sidra Vaye’hi que nous lisons ce Chabbat présente une particularité graphique unique au sein de la Torah. Elle est dite « Setumah », « fermée » car elle n’est distinguée de la sidra précédente, Vayigach, par aucun alinéa[1].

A cette singularité, nos Maîtres, bien sûr, donnent un sens.

Ainsi Rachi commente-t-il: « Pourquoi ce récit est-il fermé ? C’est parce qu’il contient le récit de la mort de Jacob, laquelle a marqué le début de la souffrance de l’esclavage, et donc de la « fermeture » des yeux et cœurs d’Israël. Autre explication : Jacob voulait livrer à ses fils le secret de la fin des temps, mais sa vision a été « fermée » »

On peut aussi, me semble-t-il, considérer qu’avec cette sidra, nous arrivons à la fin d’un cycle. Au terme de ce que j’appellerais volontiers la Saga des Patriarches.

Jacob meurt, et l’épisode concentre l’essentiel de l’attention des commentateurs, mais aussi Joseph dont la disparition clôt la paracha :

 « Joseph mourut à l’âge de 110 ans / on l’embauma et il fut déposé dans un cercueil en Egypte. » (Berechit, 50, 26)

Si l’on envisage à présent le rapport entre cette sidra et la suivante, Chemot,  on constate un changement d’échelle dans l’économie du récit. Avec les Hébreux, c’est une collectivité large qui entre en scène et focalise désormais le propos narratif.

On sort de la Saga pour entrer dans l’Histoire.

Dans ce basculement, le personnage de Joseph occupe une place particulière. Il se trouve à la charnière précisément de la Saga et de l’Histoire en même temps qu’il est le pivot autour duquel s’articule cette charnière.

Il se rattache en même temps à la figure des Patriarches et à celle de Moïse.

Ce lien entre Joseph et Moïse est d’ailleurs souligné par le Talmud (Sota 9b) :

« - Qui a été traité avec un plus grand honneur que Joseph - Car c’est nul autre que Moïse qui s’est occupé de lui - Moïse a mérité de s’occuper des ossements de Joseph - Et il n’y avait personne en Israël qui fût plus grand que lui - Moïse [en quittant l’Egypte] prit les ossements de Joseph avec lui. »

 

Joseph est le premier à s’être confronté et adapté à une structure étatique puissante et organisée de manière cohérente. Le Pharaon égyptien n’est pas un chef de tribu ou de clan.

Au début de notre parcours, il incarne de manière fascinante, une figure appelée à devenir paradigmatique de l’histoire juive, celle du Juif de Cour.

La notion doit ici être entendue en un sens plus large que celle de  Hofjude  forgée pour décrire une réalité des Pays allemands, principalement, aux 17e et 18e siècles[2].

Joseph apparaît comme l’inventeur de ce qu’un autre Yosef, l’historien Yosef Hayim Yerushalmi appelle dans un texte magnifique, Serviteurs des rois et non serviteurs des serviteurs[3],  l’Alliance royale  dont il suit permanences et métamorphoses jusqu’au début du 20e siècle.

Cette alliance royale est une alliance verticale, c'est-à-dire qu’elle est nouée directement avec le souverain et non avec l’un ou l’autre des maillons intermédiaires de la hiérarchie politique.

 « (…) Dans un univers relatif, les alliances verticales (…) sont généralement les plus favorables (…) le prédicat de ces alliances était l’utilité des Juifs pour les gouvernants(…)  s’il advenait que le souverain cesse de regarder les Juifs comme utiles, diplomatie, groupe de pression, voire franche corruption, pouvaient parfois prévenir un dur décret.[4] »

Cette stratégie, explique Yerushalmi,  a été théorisée dès l’époque médiévale :

 « Celui qui est le vassal d’un des nobles du roi n’est pas d’un rang aussi haut que s’il était le vassal du roi, car le vassal est craint même par les nobles et ministre, par crainte du roi lui-même » écrit ainsi le Rabbin Bahya ben Asher de Saragosse (1255-1340) dans son Perush ‘al ha-Torah[5].

Isaac Arama  résume le propos en une formule marquante - qui donne aussi son titre au texte de Yerushalmi - : [Il est bon pour les Juifs] « qu’ils demeurent entre les mains des rois de la terre et qu’ils soient des serviteurs des rois et non pas des serviteurs des serviteurs (Avadim li-melakhim ve-lo avadim la-avadim).[6] »

Joseph, Conseiller de Pharaon, Vice-roi d’Egypte utilise cette alliance verticale pour protéger son peuple et l’on voit bien tout au long du récit tant le caractère efficace qu’aléatoire de cette stratégie fondée sur une relation interpersonnelle.

Au début de la paracha Chemot, la situation bascule avec le début d’un nouveau règne et les Hébreux sont réduits en esclavage :

« Un nouveau roi s’éleva sur L’Egypte, qui n’avait pas connu Yosef ; Il dit à son peuple, voyez, le peuple des enfants d’Israël surpasse et domine le nôtre ». (Chemot, I, 8-9)

 

Cependant si Joseph incarne le détour nécessaire par la condition historique, son parcours ne se résout pas à cela. Sa vocation, autre point commun avec Moïse, est  double, à la fois historique et métahistorique.

C’est la lecture que l’on peut faire du destin de sa dépouille : Joseph est d’abord enterré en Egypte, comme un Egyptien.  Ce sont les derniers versets de la paracha :

« Joseph mourut à l’âge de cent dix ans ; on l’embauma et il fut déposé dans un cercueil en Egypte. » (50,26).

Mais sa dépouille ne restera pas un Egypte. Avant de reposer en Eretz Israël pourtant, elle doit, comme Joseph lui-même, faire du chemin, affronter les vicissitudes d’un parcours historique.

On peut entendre ainsi le commentaire de Rachi à propos de cette Sidra setumah : « Jacob voulait livrer à ses fils le secret de la fin des temps, mais sa vision a été « fermée » : Nous ne pouvons faire l’économie du détour par la condition historique mais nous regardons un autre horizon. C’est cela qu’incarne Joseph.

Sa vocation est la vocation du Peuple juif tout entier : une vocation qui se déploie, parfois heureusement, souvent douloureusement mais de manière nécessaire dans l’Histoire. Nécessaire précisément parce que nous portons pour nous et pour tous une Parole qui transcende l’Histoire sans la nier et dont nous sommes responsables, chacun à notre manière, génération après génération. 

 

Chabbat Chalom !

Aline Benain.




[1] La règle étant que chaque sidra est séparée de la précédente par un alinéa ou un espace minimum de neuf lettres.

[2] Samuel Oppenheimer (1630-1703, conseiller et banquier de Léopold Ier, Sanson Wertheimer (1658-1724), Joseph Süss Oppenheimer (1690-1738), conseiller du Duc de Wurtemberg, sont les plus célèbres de ces Hofjuden.

[3] Yosef Hayim YERUSHALMI, Serviteurs des rois et non serviteurs des serviteurs, Paris 2011, Editions Allia.

[4] Yosef Hayim YERUSHALMI, op.cit. p.52.

[5] Voir Yosef Hayim YERUSHALMI, op.cit. p.41.

[6] Isaac ARAMA, Akedat Yitzhak, Venise 1565, voir Yosef Hayim YERUSHALMI, op.cit. p.41.